‹ L'estampe française;Chapitre 2 sur 45 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les estampes ont passé, dans l’art du XVIIIe siècle, comme un tourbillon de feuilles d’automne au milieu d’une fête galante et, provoquant à l’occasion le mot d’un nouvelliste, le coup de sifflet de Grimm, le coup de clairon de Diderot, elles ont amusé, du haut en bas, toute une société. Nos pères semblent avoir pris à regarder ces images aimables le plaisir qu’une femme éprouve à passer devant un miroir familier : ils y retrouvaient leurs qualités, leurs défauts, voire leurs vices, et leurs estampes si bien équilibrées, si bien comprises au point de vue de la décoration intime, faisaient partie des joies de la maison. Elles y avaient leur place marquée, elles y sont restées longtemps et nous avons tous le souvenir de quelque vieille demeure, où de vieilles gens nous ont expliqué pour la première fois le sujet d’une scène gravée d’après une composition de Greuze ou de Chardin.

Par une déviation dont La Bruyère a formulé le principe au début du chapitre de la mode, les estampes du XVIIIe siècle sont devenues des objets de curiosité. Dans cette chronique de l’hôtel

des ventes, qui passe en tête des informations de mainte feuille quotidienne, elles figurent en belle place, et nos vieilles images, drainées en rafles périodiques par les marchands des deux mondes, disparaissent des maisons où l’on trouve à leur place des catalogues de ventes, avec les prix marqués. Au lieu de la fête galante, c’est la fête des écus dont le bruit lourd grossit avec un fracas de marée montante. Le public suit la cote, il collectionne à terme, et comme, dans la frénésie de brocante qui caractérise notre temps, tableaux, statues, meubles et tapisseries ne lui apparaissent plus que dans un mirage de prix formidables, il joue sur les estampes avec le sentiment confus qu’elles représentaient pour lui les derniers souvenirs accessibles d’une « douceur de vivre » que la France du XVIIIe siècle a connue et dont une phrase mélancolique de Talleyrand a éternisé le regret.

On a spéculé sur ces images dès qu’elles ont paru : certain opuscule attribué au graveur Gaucher et intitulé : Lettres d’un Voyageur à Paris à son ami sir Charles Lovers (Paris 1779, in-8°), nous montre comment on s’y prenait pour les estampes de Greuze il y a cent trente-cinq ans. Le mal n’est pas récent, il y aurait peut-être un peu de naïveté à le déplorer et à le décrire, mais, depuis qu’il dure, le fonds s’épuise et il n’y a pas de pessimisme à constater que nos belles estampes deviennent rares, ni de chauvinisme à souhaiter qu’il en reste quelques-unes chez nous ... Il y a évidemment beaucoup de pontifes, d’exégètes et de pharisiens occupés à spéculer sur les objets du Culte dans

« cette religion du Beau, qui, suivant l’expression de M. Henry Marcel, doit prendre possession de nos âmes désaffectées... », mais il faut compter avec l’homme qui recherche des images pour avoir la joie de les regarder sans trop s’inquiéter des étiquettes qu’on a collées sur elles, c’est pour celui-là que nous écrivons, et il nous paiera magnifiquement de nos peines s’il déclare en nous lisant qu’il ne se sent point dépaysé.

Les ouvrages relatifs à la gravure française se sont mutipliés depuis quarante ans et, en ce qui concerne particulièrement les estampes du XVIIIe siècle, le mouvement s’est accentué après l’apparition de travaux d’ensemble comme Y Art au XVIIIe siècle des frères de Goncourt, les Graveurs du XVIIIe siècle de MM. Portalis et Beraldi et la publication de monographies très remarquables comme le Catalogue raisonné des Œuvres de Moreau le Jeune, par M. Emmanuel Bocher, ou Y Œuvre gravé de Debucourt, par M. Maurice Fenaille, livres dignes de passer pour modèles auprès de tous ceux qu’intéresse l’histoire de la gravure. Nous recueillons aujourd’hui le bénéfice des travaux que ces exemples ont suscités et nous serions heureux que notre index bibliographique fut avant tout considéré comme un hommage de reconnaissance.

Mais la gravure présente cette particularité que de son histoire, plus riche que bien d’autres en documents précis, on n’a tiré que fort peu de notions générales. Prenons, par exemple, ces

graveurs du XVIIIe siècle si près de nous et dont les œuvres sont là, bien conservées, bien annotées, où s’adressera l’homme curieux de connaître la pratique et la théorie de leur métier, leur formation, leurs traditions, leurs principes, les droits et les usages qui réglaient leurs rapports avec les imprimeurs, les marchands, la puissante corporation des libraires, l’Académie, l’Etat?...

C’est dans les écrits des graveurs surtout que nous avons essayé de trouver réponse à quelques-unes de ces questions, et plus nous allions, plus ce monde des graveurs du XVIIIe siècle nous semblait sympathique, si bien qu’ayant à traiter de l’ensemble des estampes françaises à cette époque, nous proposerons au lecteur de commencer par étudier les hommes, le milieu.

Ce n’est d’ailleurs pas autre chose que ce qu’on fait souvent chez les graveurs, où, pour prendre contact, on commence par un petit tour d’atelier avant de feuilleter les cartons de choix.

Décembre 1913.

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