‹ L'esthétique anglaise: étude sur M. John Ruskin (volume 2)Chapitre 10 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

où LA PEINTURE ÉTAIT ARRIVÉE SODS L^INFLUENCE DES IDÉES QU'ON S'ÉTAIT FAITES DE L'ART. —LE RÉVEIL DE L'IMAGINA- TION AU COMMENCEMENT DE NOTRE SIÈCLE. — LES CONSÉ- QUENCES DIFFÉRENTES OÙ IL A ABOUTI EN FRANCE ET EN ANGLETERRE.

Pendant trois siècles, les deux erreurs par lesquelles Testhétiqne moderne a débuté,— Tidée que la poésie sous ses trois formes est un art de savoir-faire et l'idée postérieure qu'elle est Texpression d'une conception de Tintelligence, — ces deux erreurs , dis-je, n'ont pas cessé de porter leurs fruits de mort, et de réagir sur l'art luimême d'une manière pernicieuse. Elles avaient la vie dure, car il a fallu qu' elles eussent d'abord achevé de le tuer ou peu s'en faut, pour que les hommes se décidassent à ouvrir les yeux. C'est qu'en réalité elles étaient plus que des idées : elles étaient une conséquence de la disposition générale des esprits, et la disposition des esprits devait contribuer à étendre leur influence au loin et au large, sur les artistes et sur le public.

Vers la fin du xvi* siècle, au moment où s'éteignait la grande éruption de l'imagination moderne , il était naturel que l'Europe, après avoir expectoré tout ce

qu'elle pouvait sentir dans toutes les directions, dans celle de la poésie et de la peinture comme dans celle de la morale et de la religion, reportât ses préoccupations vers là science, vers la connaissance réfléchie ; mais assurément, dans tout le passé, jamais on n'avait vu rien d'analogue à la réaction qui allait commencer. Si les hommes étaient souvent tombés, faute d'imagination et de conscience, sous l'empire exclusif de leur intelligence, jamais aucune race d'hommes n'avait fait un effort aussi voulu^ aussi unanime, aussi obstiné, pour se réduire de force sous la domination absolue de leurs seules idées, et pour violenter, étouffer, extirper de leur sein tous les sentiments, les affections et les facultés qui pouvaient faire obstacle à la souveraineté de ces mêmes idées.

Les Jupiter, on le sait , inaugurent leur règne par le bannissement du Saturne de la veille ; la raison aussi , en prenant la place de l'imagination, avait commencé ' par la proscrire; bien plus , elle en avait fait le principe de tout mal. Il y avait comme une sourde conviction que tous les égarements poétiques ou moraux avaient eu leur source dans l'ignorance et la superstition, et que si les hommes avaient été sujets à l'erreur, c'était uniquement pour avoir cédé sans réflexion à leurs sentiments au lieu de se régler sur la vraie valeur des choses interprétée et révélée par la raison. En conséquence, la nature iiumaine avait résolu de se rendre hifaillible désormais, en ne tenant plus aucun compte de ses instincts et de ses propres lois. En fait de peinture et de poésie comme en fait de religion et de morale, sa règle devait être la même : Ne plus s'inquiéter de ce qu'elle

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