LA MORT £T LE RËYEIL DE L'IMAGINATION
pouvait réellement aimer, de ce qui avait puissance, sans qu'elle sût pourquoi, de lui inspirer de l'amour, et s*o* bliger, en dépit de ses affections, à aimer, ou en tout cas à vouloir et à faire ce que la raison, d'après ses con* naissances, voyait lieu et motif de regarder comme le plus aimable, comme ce qui valait le mieux en soi.
Ce que je tiens surtout à remarquer, c'est que, bien avant le règne officiel de la raison et des encyclopédistes , cette révolution qui devait être si fatale aux beauxarts était pleinement accomplie. Dès Malherbe et Boileau, dès Richelieu et ses académiciens, dès le concile de Trente, les esprits n'avaient déjà plus foi qu'au savoir et au jugement. Quoique tacitement et sans s'en rendre compte, ils avaient déjà solennellement renoncé à touto inspiration. Mais par-dessus tout, le côté malheureux de ce rationalisme moderne, c'était l'espèce de fièvre qui s'y mêlait. A vrai dire, la réaction naturelle dans le sens de l'intelligence était compliquée de vieux griefs et de rancunes longtemps contenues qui la transformaient en une insurrection générale contre le passé. Ceux qui n'entendaient rien à la pensée du jour cédaient à la passion qui était dans l'air; ceux qui croyaient n'écouter que leur raison se jetaient dans la mêlée bien plus pour satisfaire leurs antipathies que pour obéir aux besoins intellectuels dont l'heure avait sonné. Et de ce concert d'entraînement il sortait je ne sais quelle logique terrible, je ne sais quel ensemble de mouvements étourdis qui allaient aux résultats les plus surnaturellement systématiques. Avec rinfalUible logique de l'humidité, qui fait gonfler les portes et qui n*en oublie jamais une seule
précisément parce que son action ne provient pas d'un raisonnement, la nation entière, que dis-je? TEurope entière poursuivait la même œuvre dans toutes ses ramifications; dans toutes les applications auxquelles nulle intelligence n'avait songé et n'eût jamais pu songer. Elle tendait du même coup à soumettre l'art, la littérature, la morale à la dictature de rintelligence, en détruisant du même coup le sentiment plastique, le sentiment littéraire et le sentiment moral. La métaphore poétique qui jaillissait directement d'une impression involontaire, l'effet de couleur qu'un peintre avait imaginé et jeté sur la toile sans autre raison qu'une sympathie à lui qui aimait cet effet, l'indignation ou Tenthousiasme qui n'étaient qu'une honnête obéissance à la voix de la conscience,— toutes ces inspirations-là, aux yeuxde l'époque, étaient comme les créatures détestées de l'ancien régime : on en faisait des massacres de septembre, on dansait des farandoles autour de i'échafaud que dressaient pour elles les exécuteurs des hautes œuvres de la raison. Gomme fruit de cette longue semaille, l'Europe, vers le commencement de notre siècle, se trouvait placée dans la position la plus étrange à l'égard des beauxarts. Sous l'influence successive de l'esthétique matérialiste et de l'esthétique idéaliste, la peinture avait successivement perdu ses deux principes de vie. Au xvu* siècle, c'était Toriginalité qui s'en était allée la première. On était encore plein de vénération pour les autorités et les chefs-d'œuvre antiques, et la raison était si bien partie de l'idée, que, pour composer une tragédie comme celles de Sophocle ou un tableau comme