PRÉFACE
La matière de ce volume est tirée en grande partie de deux articles que j'ai publiés dans la Berne des deux mondes sous le titre de : Une nouvelle théorie de Vart en Angleterre (1" juillet 1860), et De l'influence de la littéra- ^^ ture sur les beaux-arts (15 août 1861). Ces deux études ^ roulaient également sur les nombreux écrits de M. John ~ Ruskin, et je me suis à peu près borné à les refondre en ^ un seul tout, en y ajoutant ou en y rétablissant des déve« ^ loppements qui n'avaient pu trouver place dans un re- ^ cueil comme la Revue. J'espère que, pour qui me lira avec ^ quelque attention, le contenu de mon petit livre justi- 3 fiera suffisamment le titre un peu présomptueux à*esthéc> tiqu^e anglaise. Sans parler de l'influence considérable
^ que les écrits de M. Ruskin ont exercée dans son pays par suite de leur puissance intrinsèque; sans parler du droit * de premier occupant en vertu duquel sa propagande ardente s'est emparée d'une forte partie du public que nul avant lui n'avait su intéresser à des questions d'esthétique, ses théories elles-mêmes comme ses appréciations avaient commencé par être éminemment anglaises; et c'est là une des raisons de la rapide popularité qu'elles lui ont value. Il est facile de s'apercevoir qu'elles pion-
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gent leur racine dans les instincts, les supériorités et les infériorités de Tesprit national, qu'elles en appellent à ce qu'il y a en lui de plus vivace, à ses convictions relirgieuses, ses traditions protestantes et son amour intense pour la nature, qu'elles sont à son image un remarquable mélange d'imagination et de réalisme, une combinaison où tous les sentiments et les affections, depuis le sens moral et la sensibilité poétique jusqu'au sentiment de la réalité, prédominent décidément sur l'intelligence abstraite. Quant aux idées qu'il se fait du but de la peinture^ et quant à l'éducation, à la discipline et au selfgovemmenû qu'il croit propres à former l'artiste, on verra vite en tous cas qu'il nous conduit dans des sphères de pensées qui ne sont nullement françaises^ qui sont presque situées aux antipodes des régions intellectuelles que nous sommes habitués à parcourir.
La principale des additions que j'ai faites est un chapitre d'introduction sur les destinées assez peu brillantes de l'esthétique : j'y passe en revue les idées qu'on s'est j
formées de l'art depuis le xv® siècle, et la large part que !
ces jugements de la raison ont eue à la décadence de la i
peinture et de l'architecture. Malgré la nature forcément i
abstraite de cette introduction, les pages qui suivent ne sont nullement un essai sur la philosophie de l'art en général. J'ai cru devoir expliquer d'abord mes propres vues à l'égard de l'esthétique, afin de rendre plus clair le sens des passages qui dans le cours de mon travail ne pouvaient manquer de s'en ressentir; mais je me suis vite débarrassé de cette tâche pour pouvoir m'occuper ensuite entièrement des idées de M. Ruskin
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et, à propos de ces idées, des conditions pratiques et toutes spéciales des arts plastiques. A vrai dire même» mon but a été surtout de prendre le parti des peintres contre les décisions abstraites des philosophes et des simples penseurs. Chose remarquable, jamais les artistes et leurs œuvres n'avaient tenu autant dé place que de nos jours dans les discussions des écoles, dans la littéra* ture populaire, et dans les conversations quotidiennes ; jamais la philosophie n'avait aussi activement cherché les moyens de remettre Tart dans la bonne voie et de lui apprendre ce qu'il doit être ; mais il est une chose qu'elle a moins songé à examiner, c'est l'influence que les esprits philosophiques ou les esprits littéraires ont exercée sur les artistes. Et cependant il y avait lieu de regarder de ce côté; car, s'il existe des différences radicales entre la position de l'artiste moderne et celle de l'artiste des beaux temps héroïques de l'art, ces difiërences se résu« ment presque toutes dans l'empire que la pensée abstraite et les penseurs du dehors ont pris peu à peu sur la direction des peintres.
Jusqu'au xv* siècle l'artiste pouvait être lui-même un poète ou un philosophe, mais comme artiste il vivait dans une sorte de sanctuaire, il appartenait à une confrérie qui avait ses secrets et formait un monde à part ; il recevait par initiation les traditions de ses devanciers, et eu peignant il ne reconnaissait pour juges que ses maîtres et ses pairs. Enfermé avec son inspiration, il disait, même à un pape : procul esto, les profanes n'entrent pas. D'ailleurs les hommes d'alors en étaient encore à cet âge où les idées abstraites ont peu de prise sur