‹ L'esthétique anglaise; étude sur M. John RuskinChapitre 12 sur 40 · CRITIQUE DE L'ŒLVHE DE RUSKIN · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE L'ŒLVHE DE RUSKIN

lerait de bons fruits, on est à peine en droit pour cela de les traiter d'erreurs : quand c'est notre ùme qui crie ■malgré nous, ce n'est toujours qu'un besoin vrai, un instinct humain qui peutla faire crier. M. Ruskin appartient certainement à cette seconde classe. Alors même que ses écrits seraient sans valeur par rapport à l'art , ils n'en resteraient pas moins des œuvres de la plus grande valeur par le point de vue élevé où ils placent le lecteur et où ils le forcent à monter, par la droiture, le liaut sentiment moral, la noble manière d'être homme et d'envisager le rôle d'homme qu'ils sont sûrs d'inoculer dans la mesure où ils portent coup. Mais à l'égard de l'art aussi il s'en faut que M. Ruskin n'ait rien fait: il a déblayé le terrain de la vieille superstition du beau idéal, de cette dédaigneuse théorie qui n'est bonne ([uh stériliser l'imagination en détournant l'artiste d'écouter d'abord la nature et d'apprendre par expérience toutes les formes d'émotion qu'elle peut éveiller en lui. Il a débarrassé la voie de la doctrine non moins dangereuse du xviu' siècle, de celle qui prétendait trouver le grand style en enlevant aux objets tout ce qu'ils ont de particulier et d'individuel, c'est-à-dire en leur erdevant aussi leur caractère plastique. Il a réagi de toute sa force contre la croyance au savoir-faire, contre cette foi d'ouvrier qui considère l'art comme une sorte d'ébénisterie, et qui s'imagine qu'il importe seulement de connaître les bonnes espèces de produits et les bons procédés pour être un bon ouvrageur en tableaux : funeste illusion qui nesaur;iit être trop souvent démasquée, funeste prétention de 1 a rai:on qui pousse l'arliste à sortir sans cesse de lui-

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même pour chercher ce que doivent être les œuvres, et qui en revient toujours à sa dégradante idée : celle d'assurer à tous le secret de façonner d'admu'ables peintures, en apprenant à tous à ne jamais tenir compte de leurs propres sentiments ! Ne nous y trompons pas, c'est encore cette éternelle espérance de la médiocrité qui sert de base à nos méthodes d'enseignement, à l'organisation de nos ateliers d'études, à toutes nos institutions et nos traditions en fait d'art. Nous n'avons pas cessé de poursuivre la science magique qui dispense d'avoir du génie, et M. Ruskin a été droit au cœur du mal en s'appliquant à montrer qu'on n'est artiste que parla grâce de Dieu; en répétant que la première condition pour communiquer une belle émotion, c'est de l'éprouver, que par conséquent il s'agit avant tout d'être sincère, de n'employer son savoir qu'à rendre fidèlement ce qu'on a senti ; et qu'ensuite ceux-là seuls sont de grands maîtres à qui il a été donné d'avoir les sentiments qui sont d'un grand peintre et qui, en se traduisant tels qu'ils sont, produisent les grandes œuvres.

Mais en vérité, ce n'est pas telle ou telle pensée de détail qui mérite l'éloge. Si l'on pouvait séparer chez M. Ruskin les appréciations morales et les jugements, les intuitions qu'il a sans raisonner et les idées par lesquelles il s'en rend compte, on s'apercevrait qu'il ne s'égare que dans.ses jugements. Creusons sous son réalisme, et qu'y trouvons-nous ? Le sentiment intense et profondément juste qu'un art vivant et large, large comme la nature et comme l'homme, ne peut avoir sa source que dans une sympathie universelle, dans cette disposition

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