‹ L'esthétique anglaise; étude sur M. John RuskinChapitre 17 sur 40 · CRITIQUE DE L'ŒUVUE DE RUSKIN · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE L'ŒUVUE DE RUSKIN

vance. Jusqu'à quel point il peut nous être possible d'écliappcr à la tyraiini(î de notre intelligence, je ne le sais pas , je ne suis guère optimiste à l'égard des chances que l'art peut encore avoir de se raviver; mais assurément ce qu'il nous reste d'imagination, nous n'en profiterons que dans la mesure oîi nous saurons faire taire nos idées et nos raisonnements. Peignons ce que nous avons vu, peignons ce que nous avons imaginé , mais peignons honnêtement, c'est-à-dire librement autant que sincèrement. Sortons de nos préoccupations, ouvrons notre cœur au grand large pour observer, apprécier, admirer, et laissons ensuite notre récolte prendre en nous la forme qu'il lui plaira, celle d'une fiction, d'un rêve fantastique ou d'une histoire. S'astreindre à définir un fait, h relater un événement, à taire comprendre une idée, ce n'est que de la prose. Peinture, poésie, musique, l'art ( st la vérité humaine et vivante. Comme l'a dit Schiller, l'instinct qui l'inspire est un instinct de jeu. Nous sommes artistes quand nos facultés s'ébattent, quand, au lieu d'être attelées comme des chevaux de trait à un propos délibéré, elles s'enivrent en nous du plaisir d'exercer leurs forces, de s'abandonner à leurs seuls entraînements, et que par là même elles ne révèlent que mieux leur nature.

D'échelon en échelon, si l'on remontait jusqu'à la cause première du système erroné de M. Ruskin, peutêtre trouverait-on que son seul tort est d'avoir trop abondé dans le sens de sa race, d'avoir élé, par son besoin de rendre la peinture pratiquement utile, un représentant et un organe tiop fidèle du terrible sérieux d(; rAnglelerrc, Mais cela n'est pour sa théorie qu'une

circonstance aggravante. Au lieu de contenir les penchants qui déjà dominent à l'excès autour de lui, il les flatte et les surexcite encore; au lieu d'ouvrir les yeux de l'école anglaise sur ce qui lui manque, il Tencourage à se faire un mérite de ses défauts. A l'heure qu'il est surtout, c'est d'une tout autre leçon que les esprits auraient besoin. Dernièrement on a construite Oxford un musée destiné aux collections scientifiques, et tout autour de la cour principale du bâtiment quatre rangs de colonnes méthodiquement classées présentent comme une carte allégorique de la constitution du sol anglais. L'archilecte n'a pas choisi ses matériaux en vue d'un efîet architectural ; il a voulu que les diverses espèces de marbre et de pierre colorée qui se trouvent en Angleterre fussent représentées, chacune par un spécimen, dans sa colonnade, afin que le cloître aussi eût un enseignement à transmettre. Le musée d'Oxford me semble un excellent symhole de ce qui se passe dans toute l'Angleterre a l'endroit des beaux-arts. Ailleurs on s'est occupé des tableaux parce qu'on les aimait , ou on les a négligés parce qu'on ne s'en souciait pas. Ici c'est une passion d'architecture et de peinture qui est enfantée par l'amour de la science; c'est une soif d'instruction qui a l'idée fixe de se satisfaire par des monuments, c'est un enthousiasme qui veut des œuvres plastiques, qui en veut encore, mais qui semble inspiré par le mépris même des sentiments plastiques, et qui n'entend admirer ou tolérer les sculptures et les tableaux qu'autant qu'ils seront devenus des leçons d'histoire, de morale ou de philosophie. « Au lieu des Jupiters, des Vénus et des

Page 1