CRITIQUE DE L'OEUVRE DE RUSKIN
Apollons, s'écriait un journal très-répandu, en réclaluaut la réforme de l'Académie royale, et en lui reprochant la part qu'elle fait dans son enseignement aux études d'après l'antique, — au lieu des Dieux et des héros imaginaires que nous a laissés le ciseau d'un Phidias, que ne donnerions-nous pas pour avoir un vrai portrait d'Homère? La simple image d\in jeune Grec, que l'artiste nous eût fait connaître tel qu'il était, serait plus intéressante pour nous que toutes ces figures idéales.» Oui, sans doute, elle serait plus intéressante pour ceux qui ne s'intéressent qu'à l'histoire; mais les hommes qui ne s'hitéressent qu'à l'histoire sont morts pour l'art, et ce qu'il y a de mauvais, c'est que les morts régentent les vivants. Dans la poésie, le drame, le roman, la critique littéraire, les mêmes principes régnent en souverains : c'est l'esthétique anglaise du jour; et jusque parmi les artistes elle a trouvé son armée militante dans ce groupe de jeunes peintres qui ont pris le nom de préraphaélites, quoique certainement ils soient loin d'avoir le laisser-aller et l'instinct de la grâce qui distinguaient les devanciers de Raphaël. Je ne voudrais pas juger ici sommairement des hommes (jui sont dignes de respect pour leur bonne volonté; je ne voudrais pas leur contesfer un sentiment de miniaturiste et plus d'une autre qualité de franc aloi; mais je puis dire au moins que leur école est à mes yeux (ne devrais-je pas dire a été? car elle s'en va ou du moins elle se transforme) une sorte de miracle. C'est l'ascétisme absolu dans la peinture, c'est la fureur du renoncement jiousséc à ses plus extrêmes conséquences; c'est une petite Église d'ar-
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listes qui s'acharnent positivement à s'imposer la tâche la plus rude et à se sevrer de toutes les joies légitimes, à ne jamais se permettre de s'épancher sur leur toile, ni de laisser tomber ce qui leur vient à l'esprit, ce qui les a frappés, ce qu'ils auraient plaisir à peindre. Il y a trois ou quatre ans, Londres entier était mis en émoi par un tableau où l'un des chefs do l'école, M. Hunt, avait représenté le Christ enfant ensei^aiant les docteurs. Pour égaler les peines que l'auteur s'était données, l'enthousiasme, il est vrai, n'aurait jamais pu être assez grand. M. Hunt avait fait un long séjour en Judée afin d'y étudier le caractère des lieux; il avait consacré cinq années à des lectures, des recherches d'érudition, des études de tout genre, en vue de satisfaire les antiquaires, les théologiens, les physiognomonistes, en vue de faire dire à ceux qui se seraient adonnés à la science des chaussures d'Israël que ses chaussures étaient irréprochables. Mais hélas! il est difficile de contenter tout le monde et son valet. Après avoir examiné le tableau, une dame juive dit gravement : « Cela est fort beau, seulement on voit que l'auteur ne connaissait pas le trait dislinctif de la race de Juda; il a donné à ses docteurs les pieds plats qui sont de la tribu de Ruben , tandis que les hommes de Juda avaient le cou-de-pied fortement cambré. » Voilà la Némésis, voilà ce que la peinture gagne à vouloir rivaliser avec chaque spécialité sur son propre terrain. — Chacun son métier, dirai-je, et les vaches seront bien gardées.