VI INTRODUCTION
écrivains immortel? sur la morale; il voulait, selon son usage, tirer une conclusion de celte consciencieuse étude et se servir des lumières qu'il y aurait trouvées pour résoudre deux grandes questions qui s'imposaient à son esprit. Arrivé au terme de celte revue d'opinions, il avait résolu de se demander: premièrement, quelle est la nature de la morale, si elle est un produit de l'intérêt, une inspiration du sentiment ou une conception de l'intelligence? secondement, à combien»de principes irréductibles la morale peut-elle se ramener? Et, avec son besoin accoutumé de précision et de clarté, il aspirait à donner sur ces grandes questions des réponses assez solides pour assurer à la science de la morale une certitude égale à celle de la géométrie.
D'un si noble projet il ne reste que cette ébauche, intéressante à plus d'un titre et digne de l'auteur du Traité des facultés de l'âme par la rigueur des analyses et par la précision du langage. Les sages de la Grèce, Socrate et Xénophon, sont les trois sujets de cette première étude, et lorsqu'on en achève la lecture trop rapide, on ne peut voir sans un serrement de cœur le terrain manquer tout à coup sous les pas de celui qui s'était tracé une si longue carrière.
M. Garnier nous fait donc assister aux débuts de la sagesse antique, à la naissance de la philosophie morale de la Grèce et de Rome qui ne cessera de s'élever, en s'épurant, jusqu'aux sublimes sentences d'un Marc-Aurèle, mais qui gardera jusqu'au bout, comme une marque ineffaçable de son origine, de
INTRODUCTION. vu
ce caractère d'utilité pratique, de prudence terrestre, d'heureux calcul, de modération politique, si différent de l'élan généreux et irréfléchi de la morale chrétienne. Les préceptes de morale attribués aux sages de la Grèce sont assez analogues à des préceptes d'agriculture : c'est l'art de cultiver la vie comme un champ, et de lui faire produire en ce monde même une abondante moisson; ce sont des conseils souvent naïfs dans leur forme, mais toujours profonds par le sens, sur les moyens d'éviter les maux de ce monde, tels que le danger, la pauvreté, l'opprobre, le ridicule, et d'en conquérir les avantages, c'est-à-dire la sécurité, la fortune, la considération, la gloire. Parfois le ton de ces conseils s'élève sans leur rien enlever de leur brièveté saisissante, et ils expriment avec une majesté simple les idées les plus capables de bien régler ou de soutenir le cœur de l'homme, comme celte maxime gravée sur un Hermès à côté de l'indication de la route à suivre : « Voyageur, chemine, en pensant à la justice! » ou comme cette autre encore : « Honore l'espérance^ marche à ton but sans crainte ; » mais cette élévation même ne dépasse jamais un certain point qui paraît infranchissable à cette sagesse primitive, et les idc. s absolument désintéressées que le christianisme a rendues familières à nos esprits, s'il n'a pas réussi à en faire la règle de nos mœurs, en sont toujours absentes. C'est pourtant dans ces conseils pratiques du premier âge qu'il faut chercher la source et l'esprit de la morale antique; et Socrate lui-même, préoc •
viii INTRODUCTION.
cupé surtout de démontrer l'accord du juste avec l'utile et l'intérêt bien entendu qui doit nous porter à bien faire, semblera d'abord l'héritier légitime et le commentateur ingénieux de ces anciens sages.
Mais avec quelle finesse et quelle grandeur d'âme il féconde et accroît cet héritage, sans parler de l'exemple impérissable de sa vie et de sa mort. Modéré en toutes choses, défenseur infatigable et spirituel de la justice et du bon sens, menacé du supplice sous les trente tyrans comme ami de la liberté, et proscrit après leur chute comme suspect à la démocratie dont il avait raillé les erreurs, témoignant enfin par sa conduite à sa dernière heure de ce qu'il y avait de sérieux, de profond et d'héroïque dans son aimable et facile vertu, Socrate est resté à juste titre, dans la mémoire des hommes, le modèle le plus accompli de ce que notre race bien cultivée peut produire. Cependant il n'avait pas seulement pratiqué la vertu, il l'avait enseignée, et, ramenant à un seul principe les divers motifs qui peuvent engager l'homme à se bien conduire, il avait déclaré la vertu identique avec la connaissance de la vérité et avec le bonheur. Qu'est-ce, en effet, que la connaissance de la vérité si ce n'est la notion claire et complète de notre destinée véritable ici-bas, des devoirsque nous sommes chargés d'y remplir et de la satisfaction attachée à l'accomphssement de ces devoirs? Préférer la jouissance trompeuse et passagère qui peut résulter d'un oubli du devoir à la jouissance sohde et durable qu'en procure l'accomplissement, qu'est-ce autre chose que se
INTRODLXTION. IX
tromper et que laisser échapper à la fois, par un faux calcul, la vérité et le bonheur en même temps que la vertu? Le sage sera donc vertueux parce que, instruit de la condition humaine, il met les choses de ce monde dans Tordre qu'elles doivent avoir et place la vertu au-dessus de tout le reste ; et il sera en même temps heureux, parce qu'il ne doutera pas qu'en possédant la vertu il ne possède le plus grand des biens, ou, pour mieux dire, le seul bien réel qu'il soit donné à l'homme d'atteindre ici-bas.
En résumant cette doctrine de l'identité de la vertu avec la connaissance de la vérité et avec le bonheur, M. Garnier fait remarquer qu'elle ne tient pas assez compte de l'effort et par conséquent de la peine attachée à la pratique de la vertu , et qu'en outre présenter la vertu comme l'objet le plus agréable ici-bas, et la recommander à titre de plaisir, c'est lui enlever le caractère d'obhgation et de commandement rigoureux que lui donne la conscience. Sur ces deux points cependant, la défense de Socrate est loin de nous paraître impossible. Dire en effet que la vertu, inspirée par la connaissance de la vérité , est identique avec le bonheur, ce n'est point s'obliger par là même à nier qu'un effort ne soit nécessaire pour préférer ce grand et solide bonheur aux joies vives et séduisantes, quoique fausses et passagères, qui peuvent en détourner l'iiomme. La vertu inspirée par la connaissance de la vérité n'est autre chose qu'un certain ordre rationnellement établi par nous entre les biens de ce monde, et ijue le juste discernement de ceux