XIV INTRODUCTION
de Socrate qui ne peut engager sur ce chemin que l'homme assez éclairé pour discerner entre les vrais biens de la vie, pour mettre un ordre raisonnable dans ses désirs et pour sacrifier, dans l'intérêt de son bien-être moral, le moins noble au plus noble, à la différence de Socrate, qui ne peut guère se faire suivre sur cette route que par l'élite intellectuelle du genre humain, la religion y pousse confusément tout le monde, parce qu'elle en a élargi l'entrée en simplifiant le premier terme du problème : la connaissance de cette vérité qu'on ne peut ensuite manquer d'aimer et de servir. La religion n'est pas autre chose qu'une simplification hardie de ce pre- .mier terme du problème moral , qu'elle résout ainsi d'autorité et qu'elle met au niveau de la plus humble inteUigence. Elle ne dit pas seulement comme Socrate : Connais-toi toi-même, démêle dans la foule de tes penchants ceux qui te portent au bien, discerne ce vrai bien lui-même de tous les faux biens qui l'entourent et qui parfois lui ressemblent, va enfin le saisir à travers tous les obstacles, et tu seras heureux. Elle tient un autre langage, elle dit hardiment à celui qui a le don (ne Ta pas qui veut) de l'écouter volontiers et de la croire : Dieu a parlé ; il a dit deux fois, d'abord dans le désert de Sinaï, puis dans une ville de la Judée, que tu dois être juste, honnête, pur jusqu'au fond du cœur, bienfaisant envers tes ennemis même , résigné aux maux de la vie, disposé à rendre le bien pour le mal, et qu'en agissant de la sorte tu trouveras le vrai bonheur. Ces
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enseignements, sauf en ce qui louche une charité plus ardente et une humilité sublime, ne diffèrent guère, dans la pratique, de ceux de Socrate ; mais ils ne sont pas seulement destinés aux élégants d'Athènes et à la belle jeunesse dont le philosophe était entouré, ils tombent incessamment comme une ondée vivifiante sur le cœur des multitudes ; ils ne supposent pas qu'on a résolu d'abord la question du souverain bien avec l'instrument délicat de la dialectique, ils ont pour point de départ cette affirmation autrement simple, autrement puissante, respectable même à ceux qui ne peuvent l'admettre, s'ils tiennent compte des bienfaits qui en découlent : Dieu a parlé !
C'est ce point de départ si élevé de la morale chrétienne, c'est cette source surhumaine d'où on la répand sur le monde qui lui ont toujours donné un air si différent de celui de la morale antique, alors même que leurs enseignements se ressemblent, qu'elles agissent dans le môme sens et qu'elles poussent du même côté le cœur de l'homme. L'une donne des conseils, l'autre communique des ordres; l'une en appelle à votre science en même temps qu'à votre conscience, à votre connaissance du vrai, à votre discernement des biens véritables ; l'autre exige simplement votre croyance et prend la forme d'un message céleste que la voix intérieure de la conscience a seulement le droit de confirmer ; l'une enfin (et voici peut-être leur différence capitale) prend ce monde même pour base et le plus souvent pour terme ; elle lient surtout à y régler les rapports des hommes entre