METHODE DE SOCRATE
Socrate, par son genre d'enseignement, lient comme le milieu entre les sages ([ui le précédèrent et les philosophes qui lui ont succédé. Les Sages étaient pour la plupart des hommes d Etat, qui ne faisaient pas profession de parler ou d'écrire sur la morale. Ils avaient adopté certainesmaximescomme règles de conduite et les avaient consacrées par leur autorité. Socrate, au contraire, fut un professeur de morale. Il ne tint pas cependant école, comme Platon et Aristote. et surtout il ne reçut pas de salaire de ceux qui lécoutaient. Il voulait, disait-il, conserver sa liberté et ne pas abaisser l'enseignement de la monde au niv( au d'une profession servile qu'on est obligé de remplir envers ceux dont on reçoit l'argent (2^ ; mais il donnait de véritables leçons, quoiqu'il n'eût pas de
(1) Mém. ,liv. IV, cti. iv, § 10.
(2) Xénoption, Mém., liv. I, cli. vi, § \[\!i.
lieu fixe pour sou enseigiiemeiit. Il enseignait partout, sur la place publique, dans les promenades, au gymnase, au camp, même dans la bou(i(iue des artisans et dans les salles de banquet.
Il s'entretenait avec tout le monde : avec les pauvres comme avei; les riches, et il aimait à tirer ses compu'aisons des arts Us plus vulgaires.
Il ne méprisait pas les observations de ses devanciers. « Les trésors, disait-il, que les anciens Sages nous ont laissés dans leurs livres, je les parcours avec mes amis, et nous recueillons tout ce qui s'y trouve d'excellent (l). » Mais c'était surtout par son talent d'analyse qu'il parvenait à résoudre les questions qu'il s'était posées.
Il avait l'art de conduire la pensée de ses auditeurs des propositions les plus généralement admises jusqu'à celles qu'il voulait l'aire admettre. C'était à cause de celte mélliode, disait-il, qu'Homère avait décerné à Ulysse le titre d'orateur irrésistible (à^^st)??; pr;Twp)(2). Il était rare, dit Xénoplion, que Socrate ne produisît pas la conviction dans les esprits par ses piéparations habiles, et il leur faisait enfanter la vérité comme d'eux-mêmes; c'est pourquoi, dit Platon, ou comparait sa méihode à celle de la sage-femme, et on l'appelait l'art d'accoucher les intelligences (3).
La rectitude logique de la méthode de Socrate ne doit pas nous faire croire que son esprit lût dépourvu de gi'àce et d'imagination On voit dansXénophon que Socrate aimait à employer les charmes de la poésie et de la tiction. Non-seulement il emprusitait à Prodicus le bel
(1) Xénophon, Mc'm., liv. I, r.h. vi, § 14.
(2) Idem, Méiii., liv. IV, ch. vi, § 13.
(3) Platon, Théétctc,^ 6-7.
npologue d'Hercule placé enlie le vice et la verlu (1), mais il composait lui-môme des allégories. Par exemple, comparaut Scylla et les Syrènes, il disait que la première mettait les hommes en fuite, parce qu'elle cherchait à les arrêter de force, et que les secondes siïspendaieiit la marche des navires, parce qu'elles faisaient entendre de loin des chants délicieux. Il supposait que c'était par des mets multipliés et provo(^uantsque Circé changeait les hommes en pourceaux, et que, si Ulysse avait échappé à la métamorphose, c'est qu'il était tempérant et s'ahsteiiail de toucher à aucun aliment au delà du nécessaire (2). Un certain Arislarque racontait à Socrate que, suivant son conseil, il faisait travailler à des ouu-ages lucratifs les femmes de sa famille qui s'étaient rétugif^es ch^z lui p nilaiit la guerre civile, mais qu'elles se plaignaient de ce qu'il fût le seul à ne rien faire. « Eh bien! dit Socrate, conte-leur la lisible du chien. Du temps que les bétes parlaient, la bi'ebis dit à son maître : Il est étonnant que nous qui te fouiiiissons des toisons, des agneaux, des fromages^ tu ne nous donnes rien que ce que nous arrachons a la terre, et que le cliien, qui n'est pour toi d'aucun prolit, reçoive une part de ta propre nourriture. Le chien, entendant ces mots : Par Jupiter, s'ecria-t-il, c'est moi cpii suis votre gardien ; j'empêche ({ue vous ne soyez dérobées par les hommes ou emportées par les loups : si je n'étais pas là, vous auriez une telle peur que vous ne pourriez pas même paître On dit que les brebis convinrent elles-mêmes delà préférence que méritait le chien. Et loi, Arislarque, dis à tes femmes que lu es aussi leur gardien, et que c'est par toi qu'elles sont à l'abri des mauvais traitements, et
(1) Mrm., liv. II, cli. i.
(2) Xûnophon, Mru)., liv. I, ch. Iii, § 7. Voyez, même chapitre, § 13, une iiilerprûlalion du nom d'arfhcrs qu'on donne aux amours.
qu'elles peuvent travailler en paix (1). » Nous parlerons plus loin de l'allégorie des deux Vénus et des amours de Jupiter. Platon n'a donc pas manqué à la vraisemblance, quand il a fait tenir à Socrate un langage embelli des ornements de la poésie; mais ce n'est pas une raison pour attribuer au maître les mythes du Gorgias, du Phèdre, du Phédonel de la République, qui sont considérés généralement comme la part du disciple, et comme les plus brillants titres qui marquent sa place dans l'histoire de la philosophie.
Platon, dans le Théagès, s'il faut lui attribuer ce dialogue, et nous ne voyons pas de bonnes raisons pour le lui refuser, dit que, parmi ceux que Socrate admettait à ses entretiens, quelques-uns en retiraient une utilité durable, mais que la plupart n'avaient de mérite que quand ils le touchaient pour ainsi dire, et que, hors de sa présence, ils ne différaient en rien du reste des hommes, ce qui arriva entre autres à Aristide, fds de Lysimaque, petit-fils du grand Aristide (2). Xénophon recueille les )nêmes accusations contre l'enseignement de Socrate : on disait qu'il tournait les hommes du côté delà vertu, mais qu'il ne savait pas les faire parvenir jusqu'à elle (3). On citait l'exemple de Critias et d'Alcibiale, qui avaient, disait-on, inutilement suivi les leçons de Socrate. Mais aussi Xénophon fait observer que ces deux liom^nes n'étaient venus chercher auprès du philosophe que l'art de la parole et nullement la pratique de la vertu, et qu'ils n'étaient restés que très-peu de temps auprès de lui [U).
(1) ilfem.,liv. H, cil. vu, § 13.
(2) Théagès, XII.
(3) Xénoplion, Mém., liv. I, ch. iv, § 1.
(4) Mém., liv. I, cli. ii.
Il ajoute que rien n'était plus utile que les leçons de Socrate, qu'il n'agissait pas seulement au contact, et que le souvenir de ses discours était pour toujours profitable à ceux qui avaient une fois adopté ses préceptes de vertu (1).