‹ L'esthétique anglaise; étude sur M. John RuskinChapitre 28 sur 40 · LA TEMPERANCE · texte numérisé non relu

LA TEMPERANCE

Voici comment il identifie la tempérance avec le bonheur et la connaissance de la vérité. La tempérance est indispensable au vrai bonheur. Celui qui possède la vérité ne peut pas ignorer celle relation de la tempérance

(1) Xénoplion, Méni., liv. III, ch. ix, § 14; liv, IV, cliap. li, § 24. Voypz aussi Platon, E'tihijdème el Gorgias, § 62, édit. H. E., T. I" p. 507.

(2) Xénoptioii, Mcin , liv. IV, ch. i, § .ï.

(3) il/cm. , liv. IV, ch. VI, § 7. Voyez aussi Platon, Protagaras.

à la félicité, et s'il ne l'ignore pas, il y conformera sa conduite, à moins de folie, c'est-à-dire à moins d'ignorance de la vérité, ce qui est contraire à la première supposition. Ainsi Socrate conclut que- quand on possède la vérité, non-seulement on sait que la tempérance conduit au bonheur, mais de plus on pratique la tempérance comme conduisant au bonheur, et c'est ainsi que la tempérance s'identitie avec la connaissance de la vérité. Si on lui objectait que quelques hommes savent ce qu'il faut faire et font le contraire, il répondait qu'ils ne le savent pas assez, et que ceux qui discernent véritablement l'action qui leur est avantageuse, ne manquent pas de l'accomplir (1).

« La tempérance, disait-il, est la meilleure voie vers le plaisir, auquel l'intempérance paraît seule nous conduire. En effet, l'intempérance nous rend incapables de supporter la faim, la soif, la continence, la veille, qui seules peuvent nous faire véritablement goûter les plaisirs de la table, de l'amour et du sommeil. C'est un bien précieux pour un homme et pour l'État que la liberté : celui qui est dominé par les plaisirs du corps et (]ui est empêché par là de faire ce qu'il y a de meilleur, n'est pas libre : car la liberté, c'est le pouvoir défaire le bien. Non-seulement l'intempérance nous empêche de faire le bien; mais elle nous force encore de faire le mal; et comme le plus mauvais maître est celui qui contraint à faire le mal, les intempérants subissent la pire des servitudes. »

De plus l'intempérance nous ôte la connaissance (So-fi'jt); elle nous empêche de nous appliquer à ce qui nous est véritablement utile (2).

(1) Xénophon., j/em., liv. Ill, ch. ix, § 4, et Platon, Charmide.

(2) Xénophon, Méin., liv. IV, ch. v. ; Platon, Gorgnas.

L'intempérant détruit non -seulement sa maison, mais son corps, m;iis son âme (1), et il n'est pas moins funeste aux autres qu'à lui-même. Celui qui se laisse vaincre par son ventre, par le vin ou par l'amour, par la fatigue ou le sommeil, le clioisirons-nous pour notre général ? A notre mort, lui coufierons-nous nos fils, nos filles, nos richesses? Remettrons-nous à un esclave intempérant le soin de nos troupeaux, l'intendance de notre maison, la surveillance de nos travaux (2)?

L'intempérant est donc l'ennemi des autres et son propre ennemi; il est impossible de bien savoir cette vérité sans fuir l'intempérance. La tempérance est donc la même chose que le bonheur et la connaissance de la vérité.

Xénophon et Platon nous apprennent que Socrate, joignant l'exemple au précepte, était le plus tempérant des hommes, le plus maître de lui pour les plaisirs des sens. Dans ses repas, son seul assaisonnement était la faim. Toute boisson lui était agréable, car il ne buvait que quand il avait soif. Personne n'était plus endurci contre le froid, le chaud et contre tous les genres de fatigues. Dans le temps de la plus forte gelée, il allait avec un manteau pour tout vêtement et les pieils nus sur la glace. Il se montrait si modéré que, possédant très-peu de chose, il n'avait aucune peine à s'en contenter (3). Il disait au riche et voluptueux Anliphon : Ma nourriture est-elle moins saine ou moins fortifiante que la tienne? Elle est moins difficile à trouver, moins rare, moins chère; est-elle moins agréable? C'est l'ap-

(1) Mém., liv. I, ch. V, § 1.

(2) Mém., liv. I, cli. v, § i.

(3) Xénoplion, 3/e''n., liv. I, cli. ii, § i-G. Plalon, Banquet, trad. Cousin, l. VI, p. 33G.

CAIl.NlEll. 4

62 DE LA MOUALIi DANS L'ANTÎQUITÉ.

pélit qui t'ait rassaisoiincmeiil des iiiels, et la soiffiui donne la qualité au breuvage. Tu changes de vêtements selon la saison et tu as besoin de chaussure pour marcher; je n'ai qu'uîi vêlement, toujours le même, et je marche pieds nus. Vois-tu que le froid me contraigne de rester plus qu'un autre à la maison, ou (jue dans la chaleur je dispute l'ombre à quel(|u'un, ou que la douleur des pieds m'empêche d'aller comme il me plaîi? Si je ne suis rcsclave ni de la gourmandise, ni du sommeil, ni de la volupté, c'est que j'ai d'autres plaisirs plus doux, qui iion-seulemetii me charment au moment de la jouissance, mais me laissent l'espoir qu'ils me charmeront toujours. Ces plaisirs sont de devenir de jour en jour meilleur, d'acquérir de plus fidèles amis et de rendre plus de services à ma patrie. Car, s'il faut servir ses amis ou l'Etat, qui en aura plus le pouvoir, de celui qui vit comme moi, ou de celui dont tu vantes les plaisirs? Comment fera-t-on le plus facilement la guerre? Comment soutiendra-t-on le mieux un siège? Est-ce en ne pouvant vivre sans un attirail coûteux, ou bien en se contentant do ce qui se trouve sous sa main? N'avoir besoin de rien est divin; moins on a de besi.'ins, plus on s'approche du divin ; et, comme le divin est parfait, plus on s'approche de la perfection (1).

Il y avait chez les Grecs un amour impur dont Socrale parle quehjuefois, comme s'il en était coup djle. Mais, dit Xénoplion, quand Socrate se disait amoureux, on savait qu'il parlait non du corps et de sa beauté, mais de l'àme et deses vertus. 11 était plus retenu à l'égard de la beauté et de la jeunesse que les autres envers la vieillesse

(11 Mthn., liv. I, cil. VJ.

et la laideur (1). Platon lui rend le même témoignage (2). Il n'est nullement question de cet amour impur dans les ]\'uées d'Aristophane ni dans le procè? qui amena la mort de Socrate. On nous a conservé d'ailleurs les entretiens qu'il eut sur ce sujet avec Xéuophon, à propos de Critobule (3); on connaît enfin le blâme qu'il infligea publiquement à Critins ([\) et les discours qu'il tient dans le Bnnc/iœt de Xénophon et dans celui de Platon : « li'amour, dit-il, dans le premier, est un démon puissant; il a l'âge des dieux éternels et les traits d'un enfant. Son immensité remplit l'univers et il peut tenir dans le cœur d'un homme. 11 unit les hommes entre eux; il attache les mortels aux dieux et les dieux aux mortels; il nous enflamme pour la vertu : car aimer dans autrui le courage et la tempérance est aussi du domaine de l'amour. Il y a deux Aphrodir.es : l'une céleste (c^'^pavia) ; l'autre vulgaire Travi^Àf^oç. Chacune a ses autels, ses temples et son culte à part : d'un côté est l'impureté, de l'autre la chasteté. L'Aphrodite vulgaire est la mère des amours corporels, et l'Aphrodite céleste celle des amours spirituels, de ceux qui président à l'amitié et s'attachent aux belles actions Ceux qui n'aiment que le corps ont quelquefois à blâmer h^s mœurs de ce qu'ils aiment, et haïssent l'objet aimé. D'une autre part, la fleur de la jeunesse passe vite, et avec elle se flétrit l'amour corporel; l'âme, au contraire, plus elle vieillit dans la sagesse, plus elle est digne d'être aimée. Les jouissances corporelles produisent la satiété, comme l'excès d'aliments le dégoût;

(1) Xénoplion, Mom., liv. I, cti. m, § U, et liv. IV, ch. i, § 2.

(2) Les Amants, §l,et/c Banquet, Irad. do M. Cousin, L VI, p. 328.

(3) Xénophon., Méni., liv. I, ch. m, § 8-15.

(4) Mcm., liv. I, ch. ii, § 30.

6i DE LA MORALE DANS L'ANTIQIITÉ.

l'amitié intellectuelle ne peut se rassasier Dès que

l'amilié est rnutuelle, on se visite avec plaisir, on converse avec bienveillance, on a foi l'un dans l'autre, on veille l'un sur l'autre, on se félicite mutuellement de ses bonnes actions, on s'afflige ensemble de ses fautes. Le commerce, plein de charmes pendant la bonne santé, se resserie encore pendant la maladie, et l'on s'occupe plus encore de l'ami en son absence qu'en sa présence. Tout cela, n'est-ce pas un aliment pour l'amour? N'est-ce pas une garantie de sa durée jusqu'à la fin de la vie (1)?»

Socrate, dans le passage suivant, marque plus fortement encore la difféience des deux amours : «Celui qui aimelâme, dit-il, lui enseignée bien dire et à bien faire, et il doit en être honoré, comme Chiron ou Phénix par Achille. Mais celui qui aime le corps, le suit comme un

mendiant, implorant toujours quelque aumône Ce

dernier ressemble à l'homme qui, tenant une terre à loyer, ne s'occupe pas de la rendre meilleure, mais d'en épuiser tous les fruits. Le premier est semblable au maître du champ : il fait tous ses efforts pour améliorer l'objet qu'il aime (2). »

Socrate termine cet admirable discours par un de ces apologues qui rendaient ses leçons si accessibles et si attrayantes pour tout le monde : «Je veux, Callias, te montrer par un mythe, MuQolcyriaa;, que non-seulement les honmies, mais encore les dieux et les héros, estiment plus l'amour de l'àme que l'amour du corps. Toutes les mortelles dont Jupiter a aimé la beauté corporelle, il les a lais^ées mortelles (et en effet, Léda, Sémélé, Danaé, etc., ne sont pas comptées au nombre des immortelles); mais

(1) Xénoption, Banquet, ch. vin.

(2) Idem, ibid.

SOCP.ATE. 65

tous ceux dont il a aimé l'àme, il leur a donné l'iinmortalité : de ce nombre sont Hercule, les Dioscures, Castor et Pollux, et d'autres, et je prétends que Ganymède a été porté dans l'Olympe, non à cause de sa beauté corporelle, mais à cause de la beauté de son âme. J'en trouve la preuve dans son nom: Homère dit quelque part que Jupiter se plaît à l'entendre (yàvurat), et que ce jeune homme a dans son esprit de S9ges pensées {ytriota). Le nom de Ganymède était donc tiré des charmes de son âme, et non (le sa persoime, et prouve que c'était pour les premiers seuls qu'il était honoré chez les dieux (1). » C'est à la suite de ce discours que Lycon, le père d'Âutolicus, en sortant du banquet, dit à Socrate : <- Par Juiion, vous êtes un lionnéte homme (2) ! »

Telle est la belle et chaste doctrine que Xénophon fait exposer à Socrate. Platon met dans la bouche de Pausanias l'allégorie dos deux Aj hrodites, mais il laisse à Socrate toute la lliéorie sur l'amour de l'àme et sur la pureté que cet an^our recheiche et augmente môme dans l'objet aimé.

li est facile de voir maintenant que l'amour pur et chaste aurait dû s'appeler socratique tout aussi bien que platonique.

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