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non-seulement il lui résista, comme nous l'avons dit, lorsqu'on lui ordonna d'arrêter un citoyen contre les lois, mais il le blâmait publiquement dans ses entreliens, et Xénoplion nous en a conservé un exen)ple célèbre. Le gouvernement des 7V(?rî^e avait fait périr un grand nombre des citoyens les plus distingués, et en avait forcé beaucoup à commettre des injustices. Socrate dit un jour que le bouvier qui diminuerait ou ferait empirer son troupeau, serait un mauvais bouvier, qu'il en serait de même du chef d'un État qui détruirait ou corromprait les citoyens. Ce mot fut rapporté à Critias et à Chariclès. Ils firent venir Socrate et lui défendirent de s'entretenir avec les jeunes gens. — Jusqu'à quel âge, demanda Socrate? — Jusqu'à trente ans. — Mais, si je leur achète quelque chose, pourrai-je leur demander combien ils le vendent? — Oui, mais ne leur parle plus de ce que tu leur dis d'habitude. — S'ils me demandent où demeurent Crilias et Chariclès, pourrai-je leur répondre? — A la bonne heure, mais ne les entretiens plus des cordonniers, des architectes, des forgerons. — Ni par conséquent, dit Socrate, des conclusions que j'en tire sur le juste, l'injuste, la piété et toutes les vertus. — Sans contredit, reprit Chariclès, et laisse-là aussi les bouviers, ou tu pourras trouver toi-même du déchet dans ton troupeau (1).
Suivant Socrate, le gouvernement imposé aux citoyens, malgré eux, et réglé non par les lois, mais parla volonté de celui qui gouverne, est une tyrannie. Le gouvernement conforme aux lois et qu'on suit volontairement, est une royauté ou une aristocratie; le gouvernement formé par le cens est l'empire de Plutus ou la plutocratie; le
(1) .17e»?!. j liv. I, cii.iij § 32 etsuiv.
gouvernement de tous est la démocratie. D'après ces définitions, il est facile de voir de quel côté étaient les préférences de Socrate. Il donna par là une grande prise à l'accusation qui fut dirigée contre lui. On lui reprocha devant les juges d'avoir enseigné à mépriser les lois, en disant qu'il était absurde que les chefs de l'État fussent élus par la fève (c'était l'instrument des votes de la multitude), lorsque ce n'était pas la fève qui élisait un pilote, un architecte, un médecin, même un joueur de flûte, et l'on ajoutait que par ces discours il poussait les jeunes gens à la révolte (1).
Xénophon, pour l'excuser, dit que ceux qui essayent d'agir sur l'intelligence n'ont pas recours à la force; qu'ils savent qu'elle engendre les haines et les dangers, tandis que la persuasion conduit à sa fin sans péril et par la concorde. La persuasion, poursuivait-il, ne veut tuer personne, elle aime mieux se servir des vivants qu'elle a persuadés (2). Il écartait ainsi de la tête de Socrate l'accusation de pousser à une révolte ouverte, mais non le reproche de discréditer par ses discours le gouvernement de la multitude, et c'en était assez pour perdre Socrate, au moment où le procès lui fut intenté. L'accusateur alléguait que Socrate prenait dans les poètes les passages les plus favorables pour exciter à établir le gouvernement d'un seul, par exemple, ces vers de l'Odyssée, où Ulysse encourage les rois à ne pas craindre la multitude, et repousse l'homme du peuple en lui disant d'écouter la parole de ceux qui valent mieux que lui (3). — Xénophon répond que, si Socrate avait voulu attirer de
(1) Mcm., liv. I, cil. II, §9,
(2) Ibid., § 10 et suiv.
(3) Ibid., § 58.
mauvais traitements au peuple, il aurait agi contre luimême, puisqu'il était pauvre et homme du peuple. Mais autre chose est d'aimer le peuple, autre chose est de vouloir qu'il gouverne, et Socrate ne se souciait pas du gouvernement de la multitude. Xénophon l'avoue luimême dans le même passage; car, dit-il, le philosophe ne voulait pas que ceux qui ne peuvent rendre aucun service à l'État ni par la parole ni par l'action, pussent parvenir à la tête des affaires. Les hommes qui gouvernaient alors se sentaient blessés par cette interdiction.
Respecter les lois et les magistrats, et n'exercer le pouvoir que dans l'intérêt général, ce sont les maximes usuelles de la morale du citoyen, que Socrate proclame comme tout le monde; mais il ajoute à ces préceptes celui de ne prétendre au maniement des affaires qu'après avoir fait de longues et patientes études sur tous les sujets qui importent au salut de l'État : c'est le côté particulier de sa doctrine, et c'est par là qu'il est original. Cette leçon qu'il donne aux démagogues lui a coûté assez cher pour qu'elle soit remarquée dans l'histoire de la morale.