‹ L'esthétique anglaise; étude sur M. John RuskinChapitre 37 sur 40 · LA CHARITE · texte numérisé non relu

LA CHARITE

Les devoirs envers l'État terminent la liste des obligations de la justice. Au-dessus de la justice est la charité.

Xénophon ne nous a pas transmis d'entretien spécial de Socrate sur cette partie de la vertu; mais la vie de ce

philosophe est remplie de traits de bienveillance, de générosité, de clémence et de pardon, et il encourageait ses disciples à entretenir dans leur àme les mêmes sentiments. Quelqu'un s'indignant de ce qu'un homm^ à qui il avait adressé le salut d'usage chez les anciens, ne lui avait pas répondu : Si tu avais rencontré, lui dit Socrate, un homme contrefait, t'en serais-tu courroucé? Pourquoi te choques-tu davantage d'une difformité de caractère (1)? Un maître avait châtié rudement son esclave. ■ — Qu'a-t-il fait, dit Socrate? — Il est aussi gourmand que slupide, et aussi cupide que paresseux. — As-tu quelquefois examiné lequel de vous deux, sous tous ces rapports, mériterait le plus de correction (2)? Socrate ayant luimême été frappé du pied par un passant, se contenta d'en rire, et dit à ceux qui s'en étonnaient : Si un âne m'avait donné un coup de pied, irais-je lui faire un procès (3)? Sa patience à l'égard de Xantippe est devenue proverbiale. On n'a pas connaissance qu'il se soii jamais irrité contre personne ; il pardonnait les injures et recommandait aux autres le pardon. Il ne laissa pas échapper une seule parole de colère contre ses accusateurs ni contre ses juges. Quand il eut été condannié, il se résigna sans se plaindre. Pendant les trente jours de captivité qui précédèrent sa mort, il ne fit entendre aucun murmure; on ne vit aucun changement dans son humeur qui avait toujours été remarquable par la sérénité et la gaieté {U).

Il avait dit à Hermogène, qui le pressait en vain de

(1) Xénophon, Mém., liv. III, cli. xiii^ § 1.

(2) Mém., liv. III, ch. xiii, § II.

(3j Diogène de Laëite, sur le témoignage deDéniétrius de Bvzance, liv. II, cil. V, § G.

[à) Xénophon, Mém., liv. IV, ch. viii.

102 DE LA MORALE DANS L'ANTIQllTÉ.

s'occuper de sa défense : Tu t'étonnes qu'il paraisse meilleur aux dieux de mettre fin dès à présent à ma vie? Mais je n'accorde à personne d'avoir mené une vie meilleure ou plus agréable que la mienne. Si je vis plus longtemps^ il me faudra subir les maux de la vieillesse : mes yeux et mes oreilles s'affaibliront, ma pensée ira plus mal, j'apprendrai plus difficilement, j'oublierai plus vite. Si je ne le sens pas, sera-ce la peine de vivre ; si je m'en aperçois, ma vie sera pleine d'amertume et de regrets. Mais, dis-tu, je mourrai injustement; la honte sera pour les hommes qui m'auront frappé d'une condamnation injuste. Ceux des anciens qui ont commis l'injustice n'ont pas laissé la même mémoire que ceux qui l'ont subie. Quand je ne serai plus, les hommes auront pour moi d'autres sentiments que pour les auteurs de ma mort. On me rendra ce témoignage que je n'ai jamais pratiqué l'injustice, que je n'ai jamais corrompu personne, mais que je me suis toujours efforcé de rendre meilleurs ceux qui se sont approchés de moi (1).

Quand on le sollicitait de s'évader de sa prison, il disait ; Que ferai-je de la vie? J'habiterai d'autres villes et j'y tiendrai les mêmes discours qu'à Athènes. Si l'on me les interdit, je serai inutile; si je continue malgré l'interdiction, je serai condamné, comme ici. Il vaut donc mieux m'en tenir à cette première condamnation (2). Et il poursuivit ses entretiens avec ses disciples, qui étaient partagés entre la douleur de le perdre et le plaisir de le voir si calme et si heureux (3). Lorsqu'ils arrivèrent auprès de lui le jour de sa mort, ils le trouvèrent récem-

(i) Mém., liv. IV, ch. viii.

(2) Platon, Apologie, § 28.

(3) Platon, Phédon, § 14.

ment débarrassé de ses fers ; Socrate plia ia jambe que les fers avaient froissée, la frotta de ia main et dit : L'étrange chose, mes amis, que le plaisir et la douleur ! Us ne se rencontrent jamais ensemble ; mais quiconque reçoit l'un doit s'attendre à recevoir l'autre. Je regrette qu'Ésope n'ait pas composé une fable sur ce sujet. Il aurait dit que Dieu ayant voulu réconcilier le plaisir et la douleur, et n'ayant pu y réussir, les avait attachés à la même chaîne et que pour cette raison, aussitôt quel'un est venu, on voit arriver son compagnon; je viens d'en faire moi-même l'expérience, puisqu'à la douleur que les fers me faisaient endurer, je sens maintenant succéder le plaisir (l).

Ainsi, au lieu de se plaindre de la souffrance, il faisait observer qu'elle est une occasion de plaisir. Par cet esprit de douceur il causait l'étonnement des gardiens de ^: prison. Le serviteur des Onze lui disait: Tu n'es pas comme 'es autres condamnés: ils me chargent de malédictions; loi, tu n'as eu pour moi que de bonnes paroles. Je n'ai jamais vu tant de douceur et de bienveillance.

Socratf, voyant quelques-uns de ses disciples s'abandonner au.K transports les plus violents du désespoir: Que faites-vous, mes amis, dit-il? C'était pour nous épargner ce .spectacle que j'avais fait retirer les femmes, car j'ai entendu dire qu'il faut mourir au son de douces paroles.

Platon nous a conservé un dernier trait qui marque dans l'âme de Socrate une charité bien délicate. Il était d'usage de laver les cadavres avant de les inhumer, et c'était à des femmes qu'était réservé ce funèbre office. Socrate, sans doute, les avait souvent plaintes d'avoir à

(1) Platon, PhMon, § 111, Irad. de M. Cousin.

remplir ce triste devoir ; aussi, voulant que sa morl n'en fût pas pour elles l'occasion, il dit à ses disciples, quelques instants avant de prendre le mortel breuvage : Souffrez que j'interrompe un moment nos discours et que je descende dans le bain : je veux épargner aux femmes le pénible devoir de laver un cadavre. Au sortir du bain, il prit la coupe et la vida sans changer de visage; puis il fit docilement ce qu'il fallait faire pour propager le poison dans tous les membres, s'étendit sur le lit et rendit le dernier soupir (1).

« Tel fut Socrate, tel que je l'ai connu, dit Xénophon : si religieux, qu'il n'entreprenait rien sans consulter la divinité; si juste, qu'il ne fit jamais le plus petit mal à personne et qu'il rendit les plus grands services à tous ceux qui l'approchaient; si tempérant, qu'il ne préféra jamais le plaisir à l'honnête ; si judicieux, qu'il ne se trompa jamais sur les biens et les maux et qu'il n'eut, sur ce sujet, besoin des lumières de personne; habile à connaître les humains, à redresser leurs torts, à les tourner vers la vertu et la pratique du bien; en un mot, le plus heureux et le meilleur des hommes. Si quelqu'un n'est pas de cet avis, qu'il compare les mœurs des autres à celles de Socrate, et qu'il juge (2).

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