‹ L'esthétique anglaise; étude sur M. John RuskinChapitre 40 sur 40 · G ARMER · texte numérisé non relu

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l'autre; l'amour est volontaire et chacun aime ce qu'il veut. Ainsi, un frère n'est pas amoureux de sa sœur, ni un père de sa fille, et elles sont aimées par d'autres personnes. La retenue et la loi suffisent pour empêcher l'araour. Si une loi défendait d'avoir faim quand on n'a pas mangé, ou soif quand on n'a pas bu, d'avoir froid l'hiver ou chaud l'été^ elle ne pourrait contraindre les hommes à lui obéir, car leur nature est de ne pouvoir, dans tous ces cas, opposer de résistance; mais l'amour est volontaire, et parmi les objets qui nous appartiennent, nous sommes libres de préférer tel ou tel à notre gré, comme tel manteau ou telle sandale. — Si l'amour est libre, reprend Cyrus, comment ne cesse-t-il pas quand on le veut? J'ai vu des hommes amoureux pleurer de douleur et se rendre esclaves de l'objet aimé, eux qui auparavant regardaient la servitude comme un malheur; je les ai vus se dépouiller de biens qu'il leur aurait été plus avantageux de garder et demandant à être guéris de leur amour comme d'une maladie, mais ne pouvant réussir, retenus par une nécessité plus forte que e \'i\ livrés à la merci de la personne aimée, et loin de s'y soustraire par la fuite, n'ayant d'aulre souci que d'empêcher de fuir l'auteur de tant de maux. — Oui, répond Araspe, ils agissent ainsi, mais par lâcheté. Dans leur malheur ils souhaitent de mourir et quoiqu'il y ait mille moyens de sortir de la vie, ils n'en sortent pas. Ce sont des lâches aussi, ceux qui se laissent aller à s'emparer du bien d'autrui, et quand ils l'ont fait, tu ne considères pas le vol comme une nécessité, et tu es le premier à les accuser et à les punir, loin de leur pardonner. C'est ainsi que la beauté ne contraint pas les hommes à l'aimer et à la désirer contre leur devoir. C'est la lâcheté qui succombe sous la passion et qui ensuite accuse l'amour, mais les

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hommes, droits et braves, peuvent désirer de l'or, de bons chevaux, de belles femmes, et conserver la force de s'en abstenir et de n'y point porter une main injuste. Ainsi moi j'ai vu cette captive : elle m'a paru complètement belle, et pourtant me voilà près de toi, à cheval et remplissant tous les devoirs qui me sont imposés. — Très-bien, répond Cyrus, mais peut-être n'es-tu pas resté auprès d'elle le temps qu'il faut à l'amour pour nous brûler. Le feu ne brîile pas tout de suite celui qui le touche et le bois ne s'enflamme pas sur-le-champ. Quant à moi, je ne m'expose pas à toucher le feu et à regarder les belles personnes. Je ne te conseille pas, Araspe, de laisser tes yeux se fixer longtemps sur la beauté. Le feu ne brûle que de près; mais la beauté enflamme et consume ceux mêmes qui la contemplent de loin (1). »

Telle est la sage réserve que Xénophon donne k Cyrus. Araspe n'a pas la même prudence et il est bientôt puni de sa témérité ; son cœur s'embrase d'une telle passion qu'il veut ravir par la violence ce qu'il n'a pu obtenir par la séduction.

Xénophon attachait tant d'importance à cette retenue, surtout dans un monarque, qu'il fait donner par Cyrus deux autres exemples de la même vertu. Un chef assyrien nommé Gobryas, dont le roi d'Assyrie avait tué le fils, pour une rivalité d'adresse à la chasse, vient demander vengeance à Cyrus et lui livrer ses terres et son château. Il amène avec lui sa fille qui porte encore le deuil de son frère. Lorsque Cyrus fut entré dans le château de Gobryas : « Je te donne tous mes biens, lui dit ce dernier, et j'y ajoute ma fille pour que tu en disposes à ton gré, h la seule condition que tu nous venges^ moi

(1) Cyrop., v, 1.

de la mort d'un fils, elle de la mort d'un frère. — Je reçois tes biens, répond Cyrus, mais pour les donner à ta fille et à celui qui sera son époux, » et se regardant comme l'hôte de Gobryas , pour être entré un instant dans son château, il ajoute : « Le seul avantage que je veuille emporter, c'est d'avoir montré que ni la beauté ni la richesse ne sont assez fortes pour me faire trahir les devoirs de l'hospitalité (1). <>

Le roi d'Arménie avait refusé les secours promis au roi des Mèdes. Cyrus l'attaque, le bat et fait sa famille prisonnière. Au nombre des captifs se trouvait la femme de Tigrane, le tils du roi. Celui-ci était absent et n'avait point trempé dans la trahison de son père. Il revient après la victoire de Cyrus, qui lui dit : « Quelle rançon me donneras-tu pour la liberté de ta femme. — Tigrane répond : Je donnerais ma vie pour la préserver de l'esclavage. — Emmène-la sans rançon, reprend Cyrus, elle n'est pas ma prisonnière, puisque tu n'jis jamais abandonné notre parti (2). » Xénophon en faisant tenir à Cyrus une pareille conduite, réforme un des articles les plus appliqués du droit barbare, qui établissait pour toute une famille ou toute une tribu, la solidarité du crime et recherchait la faute du père jusque sur la tête des fils.

Il est curieux de rapprocher la retenue de Cyrus dans Xénophon, de celle du jeune Scipion dans Tite-Live. Les soldats amènent à Scipion une jeune fille d'une beauté si accomplie, que dès qu'elle paraissait, tous les regards se tournaient vers ehe. Scipion apprend qu'elle est promise à un jeune chef des Celtibériens, nommé Allucius. Il le fait venir avec les parents de la jeune fille, et comme, dans l'intervalle, il entend dire que le jeune homme est

(1) Cyrop., V, 2.

éperdument épris de sa fiancée, il s'adresse à lui en ces termes : « J'apprends que tu aimes tendrement cette jeune fiilc, et sa beauté me le persuade facilement, Sentant que si la république ne remplissait pas mon àme tout entière, et qu'il me fût permis de céder au penchant de mon âge, surtout par un juste et légitime amour, je voudrais qu'on respectât mes sentiments, je favorise les tiens, puisque j'en ai le pouvoir. Ta fiancée a été auprès de moi l'objet du même respect que chez son père et sa mère. Je te l'ai gardée inviolable pour qu'elle fût un présent digne de toi et de moi. » Les parents de la jeune fille avaient apporté une grande quantité d'or pour sa rançon. Lorsqu'elle leur est rendue gratuitement , ils supplient Scipion d'accepter cette somme en présent. Scipion , voyant leur vif désir, fait déposer l'or à ses pieds et le donne à Allucius, pour ajouter à la dot de sa fiancée (1). Nous ne prétendons pas que Tite-Livre, dans ce passage, ait simplement copié le héros de laCyropédio, et que la continence et le désintéressement de Scipion ne soient pas plus historiques que les mêmes vertus dans Cyrus ; peut-être Scipion lui-même s'est-il inspiré du livre de Xénophon que son ami le poêle Ennius lui aura fait connaître. Quoi qu'il en soit, ce respect pour la femme d'autrui, cette générosité qui refuse la rançon et en compose la dot de la jeune fille, présentent, dans les deux héros, une ressemblance singulière qui mérite d'être remarquée.

Avec la continence, Xénophon fait pratiquer à Cyrus toutes les autres parties de la tempérance et de la modération. Après avoir refusé les richesses et la fille de Gobryas, Cyrus se lève et emmène toute sa suite. Il veut

(1) Tile-Livc, XXVI, 50.

prendre son repas, non au château, mais dans son camp, et il prie l'Assyrien d'être son convive. Arrivé au camp, il se couche sur un ht de feuillage: « Penses-tu, dit-il à Gobryas, que tu aies plus de tapis que nous? « — « Non, par Jupiter, répond l'Assyrien, votre palais est beaucoup plus vaste que le mien, car vous avez pour maison la terre et le ciel, pour lit toutes les couches que présente le sol, et pour tapis, non les toisons des brebis, mais les gazons des plaines et des montagnes. » Gobryas qui, pour la première fois, assistait à un repas des Perses, et qui voyait la grossièreté des mets servis sur la table, pensait qu'on était traité chez lui plus en homme libre ; mais il changea d'avis quand il eut reconnu la modéralion des convives. En effet, le Perse de Xénophon ne se jette point sur les mets et les breuvages, comme s'il en était épris, et, selon l'expression du philosophe, il conserve à table le même sang-froid qu'un bon cavalier sur son cheval (1).

Cyrus , dit ailleurs Xénophon, en montrant lui-même de la tempérance, enseignait aux autres à la pratiquer ; car lorsque les inférieurs voient celui qui pourrait se laisser aller aux excès, se tenir dans la mesure, ils se conforment à sa manière de vivre. Cyrus, ajoute le philosophe, distinguait la honte d'avec la tempérance. Ceux qui ont de la honte évitent de laisser voir leurs vices à découvert; ceux qui sont tempérants, s'en abstiennent même en secret.

C'est par son exemple qu'il établissait autour de lui une sage discipline, disposant les inférieurs et les supérieurs à montrer, à l'égard tes uns des autres, de la réserve et de la convenance. On n'aurait vu personne auprès de

(1) Cyrof., V, 3.

lui, se laisser aller aux cris de la colère, ou aux éclats d'un rire immodéré; et à considérer ceux qui l'entouraient, on aurait pensé, ditXénophon, qu'ils voulaient régler leur vie sur le modèle de la beauté (1).

Pour inspirer le mépris des richesses, Xénophon suppose l'entretien suivant entre Phéraulas, ami de Cyrus, enrichi par le roi, et un jeune homme obscur et pauvre de la nation des Saces : « Je pense, dit ce jeune barbare à Phéraulas , que la richesse est d'autant plus agréable pour toi, que tu as vécu dans la pauvreté. — Tu crois donc, répond Phéraulas, que mon bonheur s'augmente en proportion de ma fortune. Tu ne supposes pas cependant que j'aie à présent plus de plaisir à manger, à boire et à dormir que dans le temps où j'étais pauvre. Ce que j'ai gagné à mon opulence, c'est d'avoir plus de choses à garder, plus d'objets à distribuer, plus d'affaires à soigner. Une fouie de serviteurs me demandent de quoi manger, de quoi boire, de quoi se vêtir. L'un a besoin du médecin; l'autre vient m'annoncer que quelques-unes de mes brebis ont été dévorées par le loup, ou que des bœufs sont tombés dans un précipice, ou qu'une maladie s'est jetée sur mes troupeaux; j'ai beaucoup plus d'aftliclions dans mon opulence qu'autrefois dans ma pauvreté.

— Mais, dit le Sace, quand tout chez toi est en bon état, tu dois avoir plus de plaisir que moi, qui ne possède rien.

— Non pas, réplique Phéraulas ; la perle est plus pénible que la possession n'est agréable, et lu vas reconnaître toi-même la vérité de mes paroles. Le plaisir de la possession ne tient personne éveillé, tandis que le chagrin d'une perte nous empêche de dormir. — A la bonne heure, dit l'étranger, mais le plaisir d'acquérir nous

(i) Cyrop., viii, t.

éveille aussi. — Sans doute , reprend Phéraulas ; et si la possession était aussi douce que l'acquisition, les riches l'emporteraient beaucoup en félicité sur les pauvres. Mais il faut que celui qui possède beaucoup, dépense beaucoup , pour les sacrifices, pour ses amis, pour ses hôtes, et ainsi plus on a le plaisir de posséder, plus on a le chagrin de dépenser. »

Le résultat de cette conversation, c'est que Phéraulas, différent de ces riches qui parlent de la vanité des richesses et qui les gardent, met sa conduite d'accord avec ses paroles, et cède sa fortune au jeune étranger. Il se réserve le droit de prendre ce qui lui sera nécessaire, laissant à son nouvel ami l'administration et la jouissance de tout le reste ; s'applaudissant de s'être ainsi créé un intendant par lequel il est déchargé de tous les embarras de la fortune, et qui lui permet de se livrer tout entier aux soins de l'amitié, à la jouissance des plaisirs les plus purs et à l'accomplissement de ses devoirs (1).

Xénophon ne pouvait recommander la modération dans les plaisirs, sans y joindre le courage dans la douleur. 11 suppose qu'un officier de Cyrus, courant à cheval pour porter un ordre, est frappé d'une pierre qui lui meurtrit le visage, rougit de sang sa barbe et ses mains, et qu'il poursuit sa route sans se détourner pour découvrir l'auteur de cet outrage (2). Il représente Cyrus comme supportant les injustes reproches de son oncle Cyaxare, et comme pardonnant et même justifiant la colère mal fondée de ce parent jaloux (3).

Mais l'auteur est moins fidèle à la pureté de la morale, lorsqu'il semble permettre le suicide comme un remède

(1) Cyrop., VIII, 3.

(2) 7d., vin, 3.

(3) Id., V, 5.

à l'excès d'une grande douleur. Il feint que cette belle captive, Pantliée, qui avait été remis entre les mains d'Araspe, et qui s'était refusée à ses sollicitations, apprend la mort de son époux, se transporte auprès de son cadavre, fait retirer ses esclaves comme pour se livrer plus librement à sa douleur, ne retient que sa nourrice, à qui elle ordonne d'ensevelir son corps dans le même linceul que celui de son mari, et posant sa tête sur le sein de ce mort adoré, tire un poignard caché dans ses vêtements et se frappe du coup mortel. Xéiiophon ajoute que trois des esclaves de cette malheureuse épouse imitèrent son exemple, et que Cyrus, accouru à ce triste spectacle, fut rempli d'admiration, ordonna de somptueuses funérailles et leur éleva un monument pour conserver leur nom dans la mémoire des hommes (1).

Platon paraît montrer un sens plus droit, quand il ordonne que si quelqu'un, par une faiblesse et une lâcheté extrêmes, se condamne lui-même à la mort, on fasse les expiations réglées par les interprètes divins, et que son corps soit déposé dans un lieu à part, stérile et ignoré, sans honneur, sans colonne et sans inscription. Mais Platon exempte de cette peine ceux qui ont été contraints de se donner la mort par quelque malheur irréparable, ou par un opprobre qu'on ne peut supporter (2). Il aurait donc probablement excusé comme Xénophon la captive d'Araspe, et cette indulgence commune pour le suicide est à remarquer dans les deux disciples de Socrate, qui lui-même a refusé de fuir la mort et a semblé impatient de l'embrasser comme un repos ou comme une délivrance.

i*armi les prescriptions de la justice, Xénophon ensei-

(1) Cyrop., VII, 3.

(2) Les lois, traduction de M. Cousin, t. VIII, p. iOt.

gne le respect de la propriété. 11 suppose qu'un homme de grande taille, ayant une robe trop courte, l'échangea contre celle d'un adolescent qui l'avait trop longue, et queCyrus, encore dans l'enfonce, ayant approuvé ce troc forcé, on lui fit comprendre qu'autre chose est la convenance, autre chose la propriété (1).

Xénophon représente les Perses comme ménageant dans leurs semblables les intérêts les plus délicats, tels que l'estime de soi-même, la propreté, la pudeur, et pratiquant tous les devoirs de la plus irréprochable politesse (2). Il les peint comme s'attaquant quelquefois à table de propos joyeux et même railleurs, mais dont on aimait à être l'objet, parce qu'ils étaient dépourvus de toute offense, de toute marque de mauvaise humeur (3). Le philosophe se trouve ici d'accord avec l'iiistoire, car Hérodote attribue aux Perses les pratiques de la plus délicate civilité {U): « Cyrus, ajoute Xénophon, pensait qu'il inspirerait aux autres le sentiment de la pudeur, s'il savait lui-même l'observer; que ce n'est pas seulement un chef, mais un égal qu'on respecte lorsqu'il se respecte lui-même, et quant aux femmes, il disait que plus elles sont modestes, plus elles obtiennent de vénération (5).

L'auteur nous offre son héros comme très-fidèle observateur des devoirs de la justice envers ses alliés. Ces derniers s'étant attardés sur le champ de bataille, Cyrus ne veut pas que les siens prennent leur nourriture avant le retour des alliés, et quoique les Perses se soient em-

(I) Cyrop., I, 3.

(II) Hérodote, i, 131-138.

(5) Cyrop., vin, 1.

parés du camp de l'ennemi en l'absence des Mèdes, Cyrus défend qu'on se partage le butin hors de leur présence. Il veut de plus laisser aux alliés le droit de faire eux-mêmes les parts, afin de se les mieux attacher par cette déférence, et d'ailleurs, ajoute-t-il, s'ils se favorisent dans le partage, ce sera une preuve de leur avidité, et en la satisfaisant, nous les retiendrons par des liens plus solides (1). Xénophon, comme Socrate, n'oublie jamais de placer les raisons de la politique à côté de celles de l'équité.

Quant aux devoirs de la famille, il prête à Cyrus le plus tendre respect et les égards les plus délicats envers ses proches. Cyaxare est jaloux de la prépondérance que son neveu s'est acquise, même sur l'armée des Mèdes, e* il l'accuse de lui avoir ravi le cœur de ses sujets. Cyrus excite en secret les Mèdes à rendre les plus grands honneurs à leur prince, et sur son instigation , ils lui font hommage de la plus riche partie de leur butin (2).

Il était difficile que sur les devoirs entre époux, Xénophon pût ajouter aux exhortations de Socrate que nous avons rapportées (3), et qui sont si nouvelles pour son temps et peut-être pour le nôtre. Il est cependant remarquable que malgré la coutume des Perses qui, selon Hérodote (4), avaient, comme tous les peuples de l'Orient, plusieurs femmes légitimes et un plus grand nombre de concubines, Xénophon ne donne qu'une seule femme à Cyrus. Nous le voyons préconiser la fidélité conjugale par l'exemple de Panthée, qui résiste aux sollicitations d'un vainqueur transporté d'amour pour elle, et qui se donne

(1) Cyrop., IV, 2.

(3) Voyez Mémoire sur Socrate, p. 32 à 37.

(4) Liv. I, ch. 135.

la mort sur le cadavre de son époux. 11 offre aussi un modèle du plus vif amour dans le mariage, lorsqu'il suppose que Tigrane, comme nous l'avons déjà vu, dit à Cyrus qu'il donnerait sa vie pour épargner l'esclavage à sa femme, et lorscju'il ajoute, qu'après l'entrevue avec le jeune héros, comme l'un vantait son génie, l'autre sa modération, un troisième sa beauté et sa taille, Tigrane dit à sa femme : Et toi, que penses-tu de sa beauté? — Je ne l'ai pas regardé, répondit-elle. — Qui donc as-tu regardé? — Celui qui a dit qu'il donnerait sa vie pour m'épargner l'esclavage (1). Ce dernier trait est plein de grâce, elle roman moderne n'a rien inventé de plus délicat et de plus tendre surtout entre mari et femme.

Xénophon recommande de bien traiter les esclaves, mais on ne peut approuver le motif sur lequel est appuyé ce précepte. « Cyrus, dit-il, veillait à ce que ses esclaves ne fussent pas exposés à manquer de vivres, lorsqu'ils étaient employés à rabattre les animaux vers les chasseurs, et leur permettait d'emporter des aliments, ce qui était défendu aux hommes libres. Ceux-ci devaient vivre du produit de leur chasse. Lorsqu'on était en voyage, il ordonnait qu'on menât boire les esclaves comme les troupeaux. Lorsque venait l'heure du repas, il faisait arrêter la marche pour leur donner le temps d'apaiser leur faim, de sorte qu'ils l'appelaient leur père pour les soins qu'il leur donnait, et qui cependant n'avaient d'autre but que de les faire rester plus tranquillement dans l'esclavage (2). » Xénophon a sans doute voulu engager à la douceur envers les esclaves, en montrant que cette douceur était dans les propres intérêts du maître, mais on

(1) Cyrop., m, 1.

(2) /d., vin, i.

trouvera qu'il abuse ici de la tiièsequi recommande la vertu par son côté utile ; et l'on s'étonnera qu'il semble se contenter de cette bienveillance hypocrite , lui qui nous a transmis ce beau dialogue de V Economique, où Ischomaque, par un sentiment de justice, traite ses esclaves en hommes libres, et s'ils sont honnêtes , les honore comme des gens de bien(l).

Au-dessus des devoirs envers la famille, s'élèvent les devoirs envers l'État. Ces derniers se divisent en devoirs des hommes privés et devoirs des hommes publics. Xénophon ne mentionne parmi les obligations des citoyens que le respect des magistrats, et il le fait enseigner dans les écoles (2).

Les devoirs des gouvernements, selon Xénophon, sont de procurer le bien-être des citoyens, de cultiver leur intelligence, et de leur donner de bonnes mœurs. Platon et Xénophon, à l'exemple de leur maître Socrate, font d'un gouvernement une sorte d'instituteur des peuples; ils le chargent non-seulement de faire pratiquer, mais d'enseigner la morale. Telle n'est pas l'idée qu'on se forme d'un gouvernement dans les temps modernes; mais pour comprendre la pensée de Socrate et de ses deux disciples, il faut considérer qu'aujourd'hui la morale est sous la sauvegarde de la religion, que depuis le christianisme le sacerdoce s'est fait prédicateur et protecteur de la morale, et ce n'était pas là le caractère du sacerdoce dans l'antiquité. Cependant la transformation du sacerdoce ne serait pas une raison suffisante pour dispenser l'Etat de faire enseigner la morale.

Pour assurer le bien-être des peuples, Xénophon impo-

(1) Mémoire sur Socrate.

(2) Cyrop., i, 3.

sait aux hommes publics l'obligation de connaître la science de la production et de la distribution des richesses, science que les modernes appellent Véconomie politique. Il est intéressant de voir que le philosophe avait pressenti quelques récentes découvertes de cette science. 11 s'élève contre l'habitude ancienne de laisser enfouies et improductives des sommes considérables d'or ou d'argent. U suppose que la reine d'Arménie vient au-devant de Cyrus avec des trésors pour les lui offrir en remercîment de sa clémence envers le roi et le pays, et que Cyrus les refuse en lui disant : « Je ne lais pas le bien en vue de la récompense ; reine, remporte tes richesses et ne les remets pas au roi ton mari pour qu'il les enfouisse; mais emploie une partie de ces trésors à donner à ton fils le plus bel équipement pour la guerre, et avec le reste procure à tous les tiens le bien-être et les plaisirs qui sont l'ornemeot et le charme de la vie; qu'il vous suffise d'enfouir dans la terre les corps de ceux qui ne sont plus (1). »

Xénophon nous devance encore dans la découverte des bons effets de la divison du travail, a Cyrus, dit-il, envoyait des mets de sa table à ceux qu'il voulait honorer, et c'était non-seulement une distinction dont on était fier, mais un plaisir fort apprécié ; et cela n'est pas étonnant : car de môme que les différents arts sont mieux pratiqués dans les grandes villes, ainsi les mets sont mieux préparés dans le palais du roi. Dans les petites villes, le même ouvrier fait un lit, une porte, une charrue, une table, quelquefois une maiï^on tout entière, et même il se trouve heureux si, en variant ainsi ses travaux, il peut avoir assez d'occupations pour vivre. Or, il est impossible que celui qui travaille à plusieurs ouvrages

(1) Cyrop.,m, 3.

les exécute avec un égal succès. Dans les grandes villes, le nombre de ceux qui ont besoin de chaque chose fait qu'un seul métier et quelquefois une fraction de métier suffit à nourrir le travailleur. L'un fait les chaussures des hommes, l'autre celles des femmes; il arrive même souvent que celui-ci coupe les cuirs et que celui-là les coud; qu'un troisième taille les parties d'une tunique et qu'un quatrième les assemble. Il est nécessaire que celui qui passe sa vie dans un travail limité y excelle. J'en dis autant du service de la maison. Le maître qui n'a qu'un serviteur pour faire le lit, dresser la table, pétrir le pain, préparer tantôt un mets, tantôt un autre, ne doit pas se montrer difficile; mais dans une maison où celui-ci a pour tâche particulière de cuire les viandes, celui-là de les rôtir, l'un de faire bouillir le poisson, l'autre de le faire griller, un autre encore de faire des pains, non pas tous les pains, mais une seule espèce, il faut bien que chaque chose arrive à sa perfection (1). » On voit que Xénophon allait, comme Adam Smith, jusqu'à l'extrême division du travail.

On peut tracer les devoirs d'un gouvernement, abstraction faite de sa forme. En effet, que le pouvoir repose entre les mains d'un seul, de plusieurs ou de tous, les devoirs du gouvernement sont les mêmes ; il doit assurer la meilleure condition possible aux citoyens pour la vie matérielle, intellectuelle et morale. Mais on peut agiter la question de savoir quelle est la forme la plus favorable à l'accomplissement des devoirs de l'État.

On trouve dans Xénophon deux formes de gouvernement : d'une part, celle qu'il attribue aux Perses avant Cyrus; de l'autre, celle qu'il fait établir par ce prince.

(1) Cj/rop.,vin, 2.

Parlons d'abord de la première : «Chez les Perses, dit-il, la loi commence à, s'occuper de l'intérêt public, bien plus tôt qu'elle ne le fait partout ailleurs. Dans la plupart des autres Etats, on laisse chacun élever ses enfants comme il veut, et l'on permet aux hommes d'âge mûr de vivre à leur guise. On se borne à leur défendre de voler par ruse ou par violence, d'entrer de force dans les maisons, de battre injustement, de commettre l'adultère, de désobéir aux magistrats et autres choses semblables, et si quelqu'un enfreint cette défense, on lui inflige un châtiment. Mais les lois de la Perse préviennent le mal et s'occupent de disposer dès le principeles citoyens à ne commettre aucune action nuisible ou honteuse. Il y a chez eux une place publique appelée h place libre, où l'on a construit le palais du roi et ceux des autres magistrats. On en éloigne les marchés, les vendeurs et leurs cris bruyants et grossiers, qui pourraient troubler le bon ordre qu'observent les gens bien élevés. La place est divisée en quatre parties qui contiennent le palais de l'enfance, celui de la jeunesse, celui de l'âge mûr et celui de la vieillesse. Il est permis à tous les Perses d'envoyer leurs enfants aux écoles qui sont dans le palais de l'enfance ; mais ceux qui peuvent nourrir leurs enfiints sans rien faire sont les seuls qui usent de ce droit, et le nombre n'en est pas grand. Les enfants sont instruits dans la science de la justice; on les entend dire qu'ils vont à l'école apprendre la justice, comme chez les Athéniens ils disent qu'ils vont apprendre les lettres. Leurs maîtres passent une grande partie de la journée à juger leurs différends; car on voit chez eux, comme chez les hommes, des accusations de vol, de violence, de fraude, d'injure, etc. On punit les coupables et aussi ceux qui ont porté une fausse accusation. Il est une faute qui sème la haine entre les hommes et qui est

impunie devant les tribunaux, c'est l'ingratitude; elle est châtiée dans les écoles de l'enfance, parce qu'on y considère qu'elle engendre le mépris des dieux, des parents, de la patrie et de l'amitié. On enseigne aussi aux enfants le courage, la tempérance et le respect des magistrats. Ils y sont portés par l'exemple des vieillards qui, dans le palais voisin, pratiquent toutes ces vertus. Il n'est pas permis aux enfants de prendre leurs repas chez leur mère. Ils apportent de chez eux du pain, du cresson et un vase pour puiser de l'eau du fleuve. Ils se nourrissent sous les yeux du maître et au signal qu'il donne. Enfin on leur enseigne à manier l'arc et à lancer le javelot (1).»

On va voir que cette éducation de l'enfance est la base du gouvernement que Xénophon suppose chez les Perses avant Cyrus. Il ne faut pas oublier que cette classe de l'enfance, de laquelle doivent sortir les guerriers et les magistrats, ne comprend pas tous les enfants de la cité, mais seulement les fils des familles aisées, qui seuls peuvent vivre sans travail et briguer les fonctions publiques ; car dans l'antiquité ces fonctions n'étaient pas salariées. Ceux de ces enfants, qui ont subi avec succès les épreuves qui leur sont imposées, -passent à quinze ou seize ans dans la classe de l'adolescence. Cette classe est donc encore moins nombreuse que la précédente, puisqu'elle s'y recrute par des épreuves et des concours.

La classe de l'adolescence forme une troupe de guerriers armés à la légère. Elle est employée à la garde des palais et de la ville, et se tient tout le jour aux ordres des magistrats, pour la recherche des malfaiteurs, la poursuite des brigands et toutes les entreprises qui demandent (le la force et de la légèreté.

(1) Cyrop., I, 2.

Lorsque le roi va à la chasse, une partie de cette jeunesse l'accompagne, parce que la chasse est une image de la guerre, qu'elle accoutume à supporter le froid, le chaud et la fatigue, à faire de longues marches, à se servir de l'arc et du javelot, et à déployer du courage contre les animaux redoutables. On se nourrit du produit de la chasse; si l'on est obligé d'y employer deux jours, on dîne le premier, et l'on soupe le second, ne comptant, ces deux journées que pour une seule; si la chasse n'a rien donné, on est réduit au cresson. ^

Ceux qui ont rempli toutes les conditions imposées par i la lui aux adolescents, passent à vingt-six ans dans la | classe de l'âge mûr, classe plus restreinte encore pour le nombre et qui comprend les guerriers pesamment armés ; les membres de cette classe sont aussi à la dispo- ] sition des magistrats, mais pour les services qui deman- ' dent l'union de la prudence à la force. Ils ne se servent plus de l'arc et du javelot, comme les jeunes gens, mais des armes propres à combattre de près, de la cuirasse, du bouclier, de la hache et de l'épée.

A cinquante ans accomplis, on passe, après les épreuves convenables, dans la classe de la vieillesse, c'est-à-dire dans celle des juges et des promoteurs aux fonctions publiques. Cette classe, la moins nombreuse de toutes, ne combat pas hors du territoire de la patrie; elle reste dans ses foyers ; elle juge les causes publiques et particulières ; elle prononce les exclusions contre ceux qui n'ont pas rempli les devoirs imposés à chaque classe, et elle nomme à tous les emplois publics, en choisissant dans son sein les maîtres de l'enfance, et clans la classe de l'âge mûr les autres magistrats (1).

(1) Cyrop., I, 2.

Supposez dans notre pays une grande école polytechnique où l'on entrerait dès l'enfance, d'où sortiraient - des hommes qui rempliraient dans leur jeunesse les fonclions militaires, et qui, dans leur âge mûr, seraient aptes à occuper les autres fonctions sur la désignation d'un sénat, et vous aurez une idée du gouvernement que nous venons de décrire d'après Xénophon.

Quand on compare cette forme de gouvernement avec la république de Platon, l'on aperçoit au premier coup d'œil des différences qui s'évanouissent à un second examen. Platon divise les citoyens en quatre classes qui comprennent les artisans, les laboureurs, les guerriers et les magistrats. Il recrute les magistrats dans la classe des guerriers, comme Xénophon, mais il paraît interdire l'entrée de. celle-ci aux artisans et aux laboureurs (1), comme dans notre ancienne monarchie la classe noble ou guerrière était fermée aux roturiers. Xénophon qui ne divise les citoyens que d'après l'âge et qui recrute chaque classe dans la classe précédente, paraît mieux observer les lois de l'égalité. Mais, comme il le fait remarquer lui-même, il n'y a que les citoyens assez riches pour vivre sans profession qui entrent dans les écoles du palais de l'enfance, et les artisans et les laboureurs ne semblent pas pouvoir user de ce droit. Les classes de l'enfance, de la jeunesse et de l'âge mûr, chez Xénophon, ne sont donc que des subdivisions de la classe guerrière de Platon; Xénophon, en faisant choisir les magistrats parmi les plus méritants de la classe de l'âge mûr, s'accorde avec Platon qui prenait les gardiens des lois dans l'élite de la classe guerrière (2). D'un autre côté, si quelque artisan ou laboureur pouvait, dans l'organisation de

(1) Platon, La République, Irad. de M. Cousin, t. IX, p. 188

(2) Idem, t6id.,p. 182,

164 DJi LA MORALE DANS L'ANTIQUITÉ.

Xénophon, trouver le moyen d'envoyer ses fils aux écoles et de les faire admettre dans la classe de l'enfance, Platon établissait que les enfants qui se distinguaient par un rare mérite passaient dans une classe supérieure; il ne refusait donc pas tout à fait l'entrée de la classe guerrière aux enfants des laboureurs et des artisans (1). On arrive ainsi à reconnaître une certaine conformité entre les plans de Xénophon et de Platon, et cet accord des deux principaux disciples de Socrate permet de faire remonter jusqu'à leur maître l'idée de cette organisation politique, dont le caractère principal est de soumettre à des épreuves et à des concours la nomination à tous les emplois publics, et le passage d'une classe dans une autre.

Dans cette forme de gouvernement que Xénophon suppose chez les Perses avant Cyrus, le pouvoir du roi est, comme il le remarque lui-même, tempéré par l'élection des magistrats qui appartient à la classe des anciens. Mais dans le gouvernement que noire philosophe fait établir par Cyrus, il affranchit le monarque de cette entrave : non-seulement il lui remet le soin de faire la loi, mais encore le droit de nommer à toutes les charges publiques. On sait quelle est la réaction souvent immodérée, par laquelle nous nous écartons des désordres dont nous avons souffert. Xénophon et Platon, comme leur maître Socrate, dégoûtés des caprices de la mobile démocratie d'Athènes, ontporléun regard trop favorable peut-être sur l'aristocratie de Sparte ou la monarchie de la Perse, et nous allons voir un citoyen de la république d'Athènes inventer d'avance et d'un seul coup presque tous les ressorts que les gouvernements monarchiques

(1) Platon, La République, trad. de M. Cousin, t. I\. p. 189.

des temps modernes ont mis trois ou quatre siècles à réinventer après Xénoplion.

■ Il fait ordonner parCyrus que les grands du royaume se rendront chaque matin à la porte du palais (1) pour prendre les ordres du prince. Xénophon ajoute que cet usage est encore observé au moment où il écrit (2) et nous y voyons l'origine du nom de la porte, qui désigne en Orient ce que nous appelons en Occident la cour, par souvenir du lieu où le seigneur recevait ses vassaux.

Xénophon l'ait encore exiger par Cyrus que tous les personnages opulents de la province la quitteront pour paraître ail palais. Il pense que les riches qui vivent éloignés du monarque, ne peuvent que se plonger dans la débauche ou tramer de mauvais desseins. Ne retrouvonsnous pas ici les ell'orts de nos rois pour attirer à leur cour la principale noblesse de la province et lui enlever son indépendance et son éclat particulier. Xénophon attache tant d'importance à cette précaution monarchique, qu'il feint que son héros ordonne quelques vexalions contre les personnages importants qui refusent de quitter la province, pour les forcer de venir demander justice au prince, et pour les retenir auprès de lui (3). Xénophon lait instituer par Cyrus des préposés à la perception des impôts, à la garde du trésor, au j)ayement des dépenses, à Ja surveillance des travaux publics, et il établit une hiérarchie dans toutes les branches de l'administration. De môme, dit-il, que si le commandant en chef veut donner un ordre à l'armée, il ne s'adresse

(1) 'EitI Taç ôûsaç.

(2) Cyrop., vni, 1.

(3) Idem, ibid.

qu'aux généraux, ainsi le prince n'a besoin que de conférer avec quelques chefs de l'administration, et il lui reste plus de loisir pour la surveillance générale (1). On reconnaît, dans tous ces plans de l'Athénien, cette concentration de tous les services publics, qai ne s'est formée que lentement dans les Etats modernes. 11 justifie par de boimes raisons l'institution d'une armée permanente, institution qui était tout à fait inconnue chez les Grecs.

L'armée permanente, dit-il, est nécessaire pour protéger les gens tiebien, empêcher les malfaiteurs, défendre les travailleurs, garder les propriétés, et enfin surveiller, prévenir ou repousser les entreprises de l'ennemi. Les pays voisins demeurent en paix avec le prince qui possède une armée permanente, et les citoyens payent avec plaisir les dépenses nécessaires pour entretenir une force si utile aux particuliers et à l'État (2).

L'auteur change l'ancienne organisation de l'armée chez les Perses, dans laquelle les Homo fîmes, espèce de seigneurs égaux les uns aux autres, se faisaient suivre à la guerre chacun de trente vassaux (o), et il substitue à cet ordre féodal la levée des soldats par le roi et l'avancement régulier de grade en grade, comme dans notre armée moderne [k). Il recommande au prince de veiller à l'approvisionnement des troupes, de leur accorder des gratifications et de gagner le cœur des soldats en les traitant comme des amis, et en s'inquiélant de leur misère et de leurs périls (5). Il veut que le roi reçoive à sa table les généraux, les officiers, même les simples soldats et

(1) Cyrop., vni, 1.

(2; Hiéron, x-

(3) Cyrop., i, 5.

(4) Id.,u, 1.

quelquefois une compagnie tout entière, lorsqu'elle a mérité cette récompense; car, dit-il, il vaut mieux exciter le zèle de ceux qu'on emploie par les bons traitements que par la rigueur (l). Enfin, ajoute-t-il, le prince doit savoir le nom de tous ses officiers; il va lui-même visiter les blessés, et s'informe si on leur rend tous les soins nécessaires (2).

Cyrus envoie des satrapes pour administrer les provinces conquises ; mais dans la crainte que ces gouverneurs, enorgueillis de leurs richesses et de la multitude qu'ils ont sous leurs ordres, ne soient tentés de s'affranchir, il établit dans le même province des commandants militaires qui reçoivent directement les ordres du prince {?>). C'est ainsi que, dans nos grands États, on a divisé ia puissance civile et la puissance militaire, en leur donnant une action indépendante l'une de l'autre et en mettant les rênes de toutes deux dans la ranin puissante du pouvoir central.

Xénophon approuve même la police secrète que, selon Hérodote (/-i), D.-jocès, le premier roi des Mèdes, avait établie dans ses États. Il fait imiter cet exemple par Cyrus : « La générosité de ce prince, dit-il, envers ceux qui lui apportaient des avis importants, excitait à observer et à écouter tout ce qui pouvait l'intéresser, ce qui a donné lieu de dire que les rois de Perse ont beaucoup d'yeux et beaucoup d'oreilles (5). »

Si l'on excepte l'institution de la police secrète sur la nécessité de laquelle les avis sont partagés, tout le monde

(1) Cyrop-., II, 2 et il.

(2) Id., V, 3 et 4.

(3j Jd., VIII, 6,

(4) Liv. 1, ch C.

(5) Cyrop., viii, 2.

reconnaîtra jusqu'ici dans Xénophon une grande apti- | tufle au gouvernement des hommes et une grande fécondité d'invention administrative. Mais il est impossible de ne pas le blâmer hautement lorsqu'on le voit placer autour de son roi modèle une garde formée d'eunuques dont le prince se réserve le choix et le commandeme t, Ces homrres, dit-il, n'étant pas attachés à une famille, sont plus dévoués à leur maître, qui est la seule origine de leur fortune et le seul objet de leur affection (1). Le prince choisit parmi ces eunuques les généraux, les commandants des villes, les satrapes des provinces, et même les ambassadeurs, afin d'être plus sûr de la fidélité de tous ces personnages (2). L'auteur ajoute que pour mainteuir partout la subordination, le roi affecte de récompenser plus libéralement l'obéissance immédiate, que les actions les plus brillantes et les plus périlleuses qui se font attendre [3).

Il est curieux de voir un républicain d'Athènes se j plaire à organiser le palais du monarque. 11 rapporte à Cyrus l'usage qu'avaient les rois de Perse de distribuer aux courtisans de riches vêtements, des bracelets et des colliers précieux, des chevaux magnifiques avec des freins d'or, genre d'ornement qui n'était permis qu'à ceux qui le tenaient du roi. Le prince, dit-il encore, envoie aux grands personnages des mets de sa table et il leur décerne par honneur le titre de cousin (4). Nous avons vu nos rois imiter ce dernier exemple. Ce n'est pas tout encore. L'Athénien ajoute : les princes doivent non-seulement l'emporter sur les autres par le mérite,

(1) Cyrop., vu, 5.

(2) /d., viii, 1.

(3) Idem, ibid.

[li] Id., VIII, 2.

mais encore déployer un peu de charlatanisme (1); en conséquence Cyrus avait adopté l'habillement médique et avait engagé ses courtisans à l'imiter, parce que l'ampleur de ce vêtement pouvait cacher les défauts du corps et permettre de glisser dans la chaussure de quoi hausser la taiile. Il trouvait que le fard ajoutait à l'éclat des yeux, il recommandait aux personnes de sa suite de garder ce maintien sérieux et digne, qui accroît le respect de la multitude (2). Quant à lui, il portait l'accoutrement de son aïeul Astyage, une robe de poupre, des bracelets, et chose bizarre, une chevelure artiticielle (3), Avec ces amples vêtements, ce tard et surtout cette coiffure artificielle, Cyrus nous apparaît comme le précurseur de Louis XIV, et Xénophon comme son grand maître des cérémonies.

On pout considérer Xénophon comme l'instituteur des royautés modernes: elles lui ont emprunté non-seulement le bon ordre dans la perception de l'impôt et dans l'administration des finances, la concentration du pouvoir civil et du pouvoir militaire, la hiérarchie et l'avancement grarluel dans toutes les fonctions publiques, héritage qui méritait d'être recueilli, mais aussi, la pompe et l'étiquette de la cour, les charges de la maison du prince, la grande écurie, la grande vénerie, etc., comme par une succession plus singulière encore, les empires de l'Occident ont adopté l'aigle d'or, que Xénopho voyait se déployer sur les étendards de la Perse et dont il rapportait l'invention à Cyrus (U).

(1) rCYlTE'JEtV.

(2) Cyrop., vai, 1.

(3) /d., 1 et 3.

(4) M., vu, 1.

f.ARNIER. 10

Xénophon, dans la seconde forme du gouvernement qu'il nous dépeint, fait reposer tout le fardeau de l'Etat sur le monarque; il sent donc le besoin de lui prescrire des obligations rigoureuses. Le prince, dit-il, doit donner l'exemple de toutes les vertus, de la piété, de la tempérance, de la retenue, de la décence, de la justice, du désintéressement ; il doit avoir horreur de tout profit illicite (1). Les dépenses du trésorroyal doivent avoir pour objet l'intérêt public et non les plaisirs du roi. Un palais décoré avec magnificence lui fait moins d'honneur que les villes ornées de ports, de marchés, de temples, de portiques. Il faut que le monarque fasse prospérer les biens de ses sujets plutôt que les siens propres, et qu'il mette les citoyens en état d'envoyer aux jeux publics le plus grand nombre de chars et de chevaux, plutôt que de se réserver à lui-môme cet avantage (2). Xénophon suppose que le roi détrôné de la Lydie reprochait à Cyrus de s'appauvrir par ses libéralités. Celui-ci envoie dire à ses amis qu'il a besoin d'argent, et ils lui offrent spontanément une somme beaucoup plus considérable que Grésus n'avait pu l'imaginer. Vons voyez, lui dit le roi de Perse, que mon argent me rapporte plus dans la bourse de mes amis que dans la mienne (3).

Le philosophe alhénien demande encore que le prince charge les magistrats d'adresser les remontrances et d'infliger les châtiments, et se réserve l'avantage de décerner lui-même les récompenses (k). Les princes n'ont pas manqué de suivre ce précepte. Xénophon institue

(1) Cyrop., VIII, 1.

(2) Hiéron, xi.

(3) Cyrop. j viii, 2.

(4) Hiéron, ix.

des prix pour les chœurs de musique, la bonne tenue des armes, les exercices à pied et à cheval, les exploits dans les combats, et devançant les temps modernes, il fonde aussi des concours et des récompenses pour l'agriculture et l'industrie. Ces prix ont pour effet, dit-il, d'exciter beaucoup de citoyens à tourner leur attention vers les objets d'utilité générale. Mais il veut aussi qu'on récompense ceux qui se font remarquer parleur loyauté dans l'industrie et le négoce (1). Ce dernier conseil, un peu difficile à suivre dans la pratique, mériterait cependant qu'on cherchât les moyens de le mettre à profit.

A ces conditions, Xénophon promet le bonheur au monarque. Il sait bien qu'on pense d'ordinaire qu'il n'est pas de félicité sur le trône. Il fait dire lui-même à Hiéron que les princes ne peuvent aller où il leur plaît, qu'ils sont privés du spectacle des merveilles que le monde étale en dehors de leurs royaumes, qu'ils sont rassasiés des biens matériels, mais qu'ils ne goûtent ni l'amitié ni l'amour, parce qu'ils ne sont jamais certaiiis delà sincérité des sentiments qu'on leur exprime, qu'enfin ils ne jouissent pas même en paix de leur puissance parce que les soldats qui en sont les appuis peuvent un jour les abandonner (2). Mais il fait répondre par Simonide que, si le prince donne l'exemple de la vertu, s'il travaille plus au bien-être de ses sujets qu'au sien propre, s'il songe à les enrichir plutôt qu'à gonfler ses trésors, s'il encourage tous les progrès utiles au bien général et surtout l'honnêteté et la loyauté, il pourra aller et venir à sa fantaisie, inspirer de véritables sentiments d'amitié et d'amour, et goûter le bonheur sans exciter

(1) Hiéron., ix.

(2) /d., là vil.

l'envie, ce qui est le plus rare et le plus précieux, des biens (1).

Tels sont, selon le philosophe, les devoirs du prince, et c'est la partie la plus importante de la justice. Après la justice viennent la bienfaisance, l'humanité, l'indulgence, le pardon. Xénophon montre Cyrus attentif à adoucir les effets de la guerre, à empêcher le pillage, à diminuer le nombre des prisonniers réduits en servitude, à laisser aux époux leurs femmes et leurs enfants. Les Egyptiens, auxiliaires de son ennemi, aiment mieux mourir que de reculer ; Cyrus, admirant leur courage et aflligé de voir périr ces braves gens, fait retirer ses troupes et cesser le combat (^). Il est bien plus doux, dit le héros, de l'emporter sur les hommes par les actes de la philanthropie {'6) que par ceux de la guerre. Il faut se distinguer non en faisant du mal aux hommes, mais en leur faisant du bien {h).

Un jour, Cyrus étalant ses richesses aux yeux de ses amis leur tient ce discours: « J'ai vu des hommes qui voulaient paraître plus riches qu'Us n'étaient, pour se donner l'apparence d'une meilleure condition ; mais quand on paraît opulent et qu'on ne traite pas ses amis en proportion de sa richesse, on n'arrive qu'à passer pour avare. Il y en a d'autres qui s'efforcent de cacher ce qu'ils possèdent, et ceux-là ne l'ont pas non plus leur devoir, 'car leurs amis, ignorant Tétat de leur fortune, ne peuvent leur demander de soulagement dans le besoin. Il est d'un homme loyal de découvrir ses richesses, et de les employer à faire le bien. Je veux donc

(1) Hiéron, IX à xi.

(2) Cyrop., vu, 1,2.

(3) <ï>iXav6pc-'a.

(4) Cyrop., viii, li.

VOUS montrer ce que je possède, afin que vous ne regardiez pas ces trésors comme miens, mais comme vôtres; car je les amasse, non pour les consommer tout seul, mais pour avoir de quoi récompenser ceux qui font bien et soulager ceux qui souffrent (1). » On n'a pas mieux, dans les temps modernes, tracé les devoirs de la charité.

Cyrus ayant reçu sa part de butin, dit à ceux qui l'entourent: «Je prends avec plaisir ce que vous me donnez, mais je le tiens à la disposition de ceux qui en auront besoin. » Un Mède, ami des muses, lui répond: « J'ai entendu hier soir, Cyrus, les musiciennes qui te sont échues en partage; si tu m'en donnais une, j'aurais plus de plaisir au camp que dans mes propres foyers. — Je te la donne, dit Cyrus, et je te suis plus reconnaissant de ce que tu me la demandes, que tu ne dois l'être de la recevoir ; tant j'ai soif de charité (2). »

Le pardon des fautes, surtout celles dont nous mourons victimes, est encore plus difficile à pratiquer que la bienfaisance. Xénophon recommande ce pardon par l'exemple d'un jeune homme injustement condamné à mort. Ce jeune homme, ami du fils du roi d'Arménie, lui dit en mourant : « Ne t'irrite point contre ton père, car il agit par ignorance et sa faute est involontaire (3).»

On se rappelle cet Araspe que Cyrus avait chargé de garder la belle Panthée, et qui, malgré son assurance, avait succombé aux charmes de sa captive. Le prince lui envoie d'abord Artabaze, qui le traite durement, l'accuse d'avoir attenté à un dépôt sacré, lui reproche son impu-

(1) Cyrop. ,ym, U.

(2) OÛTii); i-^ii ^nj/ô) y^ap îî^eoôi'.i. — Cyrop., V, i.

(3) Cyrop., m, 1.

deur, son injustice, au point qu'Araspe, fondant en larmes, se sent couvert de honte et tremble d'être sévèrement puni par Cyrus. Le prince le fait venir et, lui parlant sans témoin : « Rassure-toi, lui dit-il, je sais que les dieux eux-mêmes sont vaincus par l'amour, et quels tourments il inflige aux hommes qui passent pour les plus sages. Je n'ai pu encore gagner sur moi de demeurer indifférent au spectacle de la beauté; c'est moi d'ailleurs qui suis la cause de la faute, moi qui t'ai enfermé avec ce fléau irrésistible. » — o 0 Cyrus, reprend Araspe, je te retrouve ce que tu es toujours : doux et compatissant pour les fautes humaines, tandis que les autres m'avaient accablé sous le poids de la douleur. Je sens maintenant que j'ai deux âmes; c'est une philosophie que vient de m'apprend re ce sopliiste d'amour; car une seule ne pourrait à la fois être bonne et mauvaise, De nos deux âmes, l'une veut le bien et l'autre le mal. La bonne à laquelle tu viens de prêter secours, l'emportera désormais en moi sur la mauvaise (1). » C'est ainsi que le pardon relève souvent un cœur abattu sous le poids de sa faute, et nous faisant retrouver l'estime de nous-mêmes dans l'estime d'autrui, nous remet sur la bonne route avec plus d'efficacité que la rigueur et les châtiments.

Il nous reste encore à examiner de quels éléments Xénophon compose la piété et la religion de son héros. Nous avons vu que Socrate n'avait été novateur dans la religion de son temps que par le caractère de perfection qu'il attribuait à la divinité, par la discrétion qu'il recommandait aux hommes dans leurs prières, et par ces voix mystérieuses qui, disait-il, donnaient des avertissements

(1) Cyrop.j \i, 1.

salutaires à ceux qui savaient les écouter. Sans s'expliquer Sur la nature de la divinité invisible et parfaite qu'il adorait, il ne s'était pas prononcé expressément contre la pluralité des dieux, et il n'avait rien changé dans le culte établi. Xénophon suit son exemple : il nous représente Cyrus observant à peu près ie culte des Perses te qu'il est décrit par Hérodote; sacrifiant à Jupiter, sur les lieux élevés, sans temples, sans autels ni statues, mais avec l'assistance d'un Mage, d(mt la présence est nécessaire pour sanctifier le culte. Cyrus ollVe aussi des sacrifices au soleil, au feu, et à la terre (1). Hérodote avait nommé de plus, parmi les dieux des Perses, la lune, l'eau, les vents, et avait ajouté qu'ils y joignirent plus lard laVénuscélesteouUranie, qu'ils nommèrent iMithra* Hs l'avaient emprunté, disait Hérodote, des Assyriens, qui l'appelaient Mylitla, et des Arabes qui la nommaient Alitta (2). Xénophon fait jurer un parentde Cyrus, Artabaze, par Mithra, dont il fait un dieu (3); mais il ne met jamais ce nom dans la bouche de son héros, ni celui de la lune, de l'eau ou des vents. Cyrus, après avoir invoqué Jupiter, le Soleil, la Terre, se contente d'ajouler : et tous les autres dieux de la patrie (Ix). Mais s'il omet quelques dieux des Perses, il introduit quelques divinités grecques, telles que la déesse Vesta et les héros protecteurs du pays, dont Hérodote ne fait pas mention parmi les dieux adorés en Perse (5), il invoque une ibis Mars et une autre fois Vulcain (6). Mais les dieux favoris de Xéno-

(1) Hérodote, i, 131 ; Cyrop., i, 6; m, 3; vu, 5; viii, 3 et 7.

(2) Hérodote, I, 131.

(3) Mi To'j MîOpr.v. — Cyrop., VU, 5.

(Il) Cyrop., I, 6; m, 3; vu, 5.

(5) Id., I, 6 ; m. 3 ; viii, 3.

(C) /d., vu, 1 et 5.

phon sont Jupiter et Vesla. Jupiter était le dieu qui avait chez les Grecs le plus d'attributs moraux : il était le protecteur des lois, du serment et de l'hospitalité; et Vesta qui représentait pour les uns la stabilité du monde, pour les autres le feu incréé, était pour tous la déesse de la pureté et de la chasteté. On remarquera que ces dieux sont aussi les préférés de Platon, qui, dans les Lois, élève, au milieu de la ville, une citadelle consacrée à Vesta et à Jupiter (1). Il est probable que ces deux divinités étaient celles que Socrate nommait le plus souvent, puisque ses deux disciples s'accordent dans celte préférence.

Xénophon, sans rien innover dans le fond du culle^ l'épure par le choix qu'il fait des divinités et par le mépris qu'il professe pour les devins : « 11 faut, dit-il, apprendre à interpréter soi-même les signes de la volonté des dieux, et se passer des devins qui sont souvent trompeurs (2). »

Il cherche aussi à éclairer la piété des hommes : « Un moyen efficace, dit-il, de s'assurer la protection des dieux, c'est de ne pas attendre le malheur pour les invoquer, mais de les honorer surtout dans la prospérité (3). » Puis réglant comme Socrate les prières qu'il faut adresser aux dieux, « il n'est pas permis, ajoute-t-il, de demander aux dieux la victoire dans la course à cheval, si l'on n'a pas appris l'équitation, ni l'avantage sur les archers, quand on ne sait pas tirer l'arc, ni une navigation heureuse, si l'on ne sait pas naviguer, ni une abondante récolte, si l'on n'a pas semé, ni une glorieuse fin de la guerre, si l'on n'a pas pris les meilleurs moyens de combattre. Tous ces

(1) Les lois, trad. de M. Cousin, t. VII p. 29.5. (2; Cyrop.,i. 6.

(3) Mem,i?)irf.

vœux sont contraires à l'ordre établi par la divinité; ceux qui les foi ment doivent être refusés, comme ceux qui démandent un office contraire à la loi... Les dieux savent mieux que nous ce qui nous convient, et souvent nous avons formé des vœux dont l'accomplissement a causé notre perte (1). » On reconnaît ici les paroles mêmes de Socrate (2). Xénophon emprunte aussi à son maître comme nous l'avons déjà vu, la croyance aux voix divines qui avertissent les hommes; mais au lieu de dire comme Socrate à ceux qui ne les entendaient pas, qu'ils ne savaient pas les écouter, il répond que si la divinité ne donne pas d'avertissements à tous, c'est qu'elle n'est pas forcée d'accorder à tous la même faveur (3). Socrate faisait tous les hommes égaux devant Dieu ; Xénophon, comme Bias, que nous avons cité, devançant la plus étroite interprétation de la doctrine de la grâce, établit jusque dans le ciel la partialité et la faveur. Dans un autre passage cependant, le philosophe regarde la piété comme la meilleure garantie des bonnes mœurs et le plus sûr moyen de s'attirer les bienfaits des Dieux [U). Il accorde donc alors quelque efficacité au mérite de l'homme et revient à une plus saine intelligence des vérités religieuses.

Résumons en peu de mots la morale qui découle de la Cyropédieet du Hiéron. Si l'on excepte l'indulgence pour le suicide et une restriction capricieuse des bienfaits de la divinité, les préceptes de Xénophon peuvent être considérés comme un heureux développement de la morale de Socrate. Pour lui, comme pour son maître, la

(1) Cyrop.y 1, 6.

(2) Voyez noire Mémoire sur Socrate, p. 6ii. (3j Cyrop., i, 6.

(4) Id. Tiii, 1.

culture de l'esprit consiste surtout dans la théorie et la pratique de la vertu ; on peut et l'on doit enseigner la morale comme on enseigne toute autre science.

Il nous demande d'observer la tempérance, de nous rendre insensibles aux charmes de la table, de nous contenter de pain et de cresson, ce qui fournit la plus délicieuse nourriture lorsque l'appétit et la sobriété l'assaisonnent; de ne pas nous exposer aux séductions de la beauté, surtout lorsqu'on est chargé des intérêts publics. Un lit de feuillage sous la voûte des deux vaut mieux, dit-il, pour un homme endurci à la fatigue que la couche la plus moelleuse dans le palais le plus somptueux. Il enseigne qu'au delà du nécessaire la richesse est un embarras et une source d'inquiétude; qu'il importe peu que notre dépouille mortelle soit ensevelie dans un cercueil , d'or ; qu'elle est destinée à se dissoudre et que l'âme seule est immortelle; que le calme de l'esprit doit paraître dans la tranquillité du corps ; qu'il ne faut pas se laisser aller aux éclats d'un rire excessif ou d'un geste immodéré. Xénophon pense comme Périandre, que le calme est une beauté.

Sur le courage, il prescrit de ne pas se laisser abattre ni par les souffrances du corps ni par les douleurs de l'àme ; de poursuivre la route où le devoir nous engage, malgré la pierre qui nous frappe à la tète; de supporter les injustes accusations et de regarder tranquillement les approches de la mort qui nous enlève à ceux que nous aimons.

Sur la justice il exige que nous respections non-seulement la propriété et la femme d'autrui, mais encore l'am.our-propre du prochain, son honneur, sa délicatesse et sa pudeur; que nous témoignions à nos parents la plus tendre reconnaissance et la déférence la plus complète;

que l'époux brave la mort pour défendre sa femme, et que l'épouse se conserve pure au péril même de sa vie; que les chefs des États ne fassent point de guerre, de conquête, n'exterminent pas leurs ennemis vaincus, ne pillent pas les villes, ne réduisent pas les peuples en esclavage, ne les énervent pas par une éducation efféminée; qu'ils traitent leurs alliés comme leurs propres sujets; qu'ils favorisent la circulation des richesses et la division du travail ; qu'ils établissent une éducation publique dont le principal objet soit la morale; qu'ils soumettent à des épreuves, le passage des citoyens d'une classe à l'autre e la nomination aux fonctions publiques; qu'ils instituent, dans l'administration civile, une hiérarchie semblable à celle de l'armée, et que l'avancement ait lieu de grade en grade, sans acception de naissance ou de richesse, selon l'honnêteté et le talent, qu'enfin le monarque donne l'exemple de l'activité et de la vertu, enrichisse ses sujets plutôt que lui-même, et encourage par de justes récompenses les progrès de l'agriculture, de l'industrie, des arts, et surtout de l'honnêteté.

En ce qui touche la bienfaisance, Xénophon met la philanthropie (c'est le mot qu'il emploie) au-dessus de la gloire militaire, parce que la seconde se distingue en faisant du mal, et la première en faisant dubien; il veut qu'on se relâche de ses droits, qu'on laisse faire auxautres la part du butin , qu'on tende la main à son ennemi vaincu, et qu'on le relève jusqu'à soi en feignant d'avoir besoin de ses conseils, qu'on emploie ses richesses au bien-êlie d'autrui, que loin de les cacher, on les montre, pour encourager les demandes de ceux qui souffrent; qu'on ne fasse pas le bien en vue de la récompense; qu'on ait soif d'obliger, qu'on ait de la reconnaissance envers celui qui nous demande un service, qu'on soit indulgent

pour les fautes d'autrui, parce que le pardon est plus salutaire au coupable que le châtiment.

Quant à la piété, Xénoplion comme Socrate respecte les formes de la religion de son pays, mais il choisit parmi elles; il s'adresse à Jupiter, à Minerve, à Vesta, non à Vénus, à Mars ou à Mercure ; il se délivre de l'intermédiaire des devins, il étudie lui-même les avertissements de la divinité, pour se tenir dans une plus étroite communication avec elle ; il n'attend pas l'adversité pour se souvenir des dieux; c'est surtout dans la prospérité qu'il les honore; il ne leur adresse pas de prière qui contrarie l'ordre des lois universelles; il ne désigne pas les biens qu'il demande, et laisse aux dieux le choix de leurs aveurs. Persuadé que la piété et la vertu sont les meileurs moyens de s'attirer leur bienveillance, il ne s'enorgueillit pourtant pas de son mérite; et s'il n'a jamais enflé ses pensées au delà de ce qui convient à un mortel, il remercie les dieux de lui avoir inspiré cette modération.

Tels sont les enseignements que nous donne Xénophon guidé par Socrate. On ne les trouvera pas indignes d'être remarqués à côté des leçons du maître.

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