L'esthétique classique chez Quatremère de Quincy (1805-1823)
Nous avons étudié ailleurs le rôle actif de Quatremère de Quincy, son influence sur les œuvres, sur les institutions et les artistes. Mais un homme comme lui n'agit qu'au nom d'une foi, et n'a de foi qu'agissante. Il faut donc maintenant étudier sa doctrine, et lui réserver une étude à part : elle n'est pas seulement la pensée d'un esthéticien éminent, mais encore une phase historique des doctrines d'art en France.
Elle est intéressante en elle-même : émanant d'un sculpteur reconnu pour tel par les artistes, ses confrères, élaborée dans les ateliers de Guillaume II Goustou, près de Dejouxet de Pierre Julien, complétée et précisée dans les ateliers des sculpteurs du Panthéon et de Ganova, elle n'est pas la théorie d'un amateur, comme celle de Paillot de Montabert ou même d'Emeric-David, qui eut recours pour son Art statuaire h la collaboration de J.-B. Giraud. Malgré la redondance de la pensée et la prolixité de la forme, elle est cohérente comme un syllogisme, oii principes et déductions s'enchaînent par nécessité; c'est une belle construction, oii la métaphysique parfois vertigineuse s'appuie sur de formidables piliers : l'autorité de l'art antique, de Platon, de Raphaël et de Poussin.
Elle est donc intéressante aussi par ses origines. Avant Cousin et Levesque, c'est le dernier eiïbrt de l'esthétique idéaliste, surtout platonicienne. A ceux qui seraient tentés d'être sévères à cette pensée abstraite, qui ne cherche dans le modèle et par conséquent dans l'œuvre d'art que l'universel et le constant, et les obtient par élimination et géné-
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n INTRODUCTION
ralisation progressives, il faut sans cesse rappeler que leur sévérité atteindrait directement Platon. Depuis Léo Battista Alberti, nul ne lui a fait plus d'emprunts, ni plus formellement avoués. Or, Platon est certainement un très grand artiste, un créateur de beauté : ses dialogues sont des chefsd'œuvre par l'harmonie des proportions, le sens délicat de la mise en scène, le goût dans la façon de poser les personnages, et le don de l'image, que celle-ci du reste soit un simple appel de sensations ou s'amplifie jusqu'au symbole. Est-il fils de sculpteur, et a-t-il lui-même sculpté ? Toujours est-il qu'il a au suprême degré le sens plastique, et que, bien des détails le prouvent, il s'est tenu en contact avec les sculpteurs de son temps. Mais la doctrine de ce grand artiste a été funeste à l'art, en prônant le souci exclusif de la beauté, de l'idéal abstrait, et de la portée morale de l'œuvre.
La doctrine de Quatremère est encore intéressante par ses dates (i8o5-i83o). Entre les doctrines d'art qui vont de Poussin à Diderot, puis de Diderot à Winckelmann, et le romantisme, elle est un moment de la pensée classique, le dernier, décisif et presque tragique. Identique à elle-même, ou à peu près, de i8o5 à i83o, c'est-à-dire de l'Empire à la lin de la Restauration, elle discerne et dénonce la continuité d'un même mal dans l'Ecole du modèle à la fin du xviii'' siècle, dans le goût des sujets et des dehors modernes sous l'Empire, dans le réalisme (d'ailleurs illusoire) des romantiques.
C'est dire qu'elle a l'intérêt de la lutte : tournée vers l'ennemi, nous aurons sans cesse à montrer comment la pensée, désintéressée en elle-même, se hérisse d'excès pour la défense ou l'attaque. Jal, Eugène Delacroix, Gustave Planche, Horace Vernet lui-même y ont riposté.
En revanche elle a été le manifeste des artistes et des critiques de l'école classique, comme Quatremère lui-même a été leur conscience et leur voix. Interprète des artistes non académiciens en 1791 devant l'Assemblée législative, commissaire pour ITnstruction publique près de la Législative (1792) et du Directoire du département de Paris, membre du Gon-