Lettre du 28 déc. 1824 (Arc/i nat
pas l'amour-propre national : germanisant en fait de doctrine et d'archéologie, il est passionnément ultra-montain en fait de goût et de style ; de l'Allemagne nous est venue la philosophie de l'art et l'Histoire de l'art antique, avec Lessing et Winckelmann ; dltalie nous est venue, au xvi^ siècle, la révélation du beau réalisé dans les œuvres. Notre originalité ne peut se dégager que dans l'imitation et la réminiscence * ; or le moyen âge a croupi dans sa propre ignorance. Le mouvement politique et religieux qui ramène la Restauration vers l'art du moyen âge gêne bien un peu Quatremère, comme tous les classiques de l'Institut ; loyaliste fervent, il reste obstinément attaché au beau idéal, qui, nous le savons, (( est toujours un peu républicain ». Mais, fort habile, il a essayé de détourner vers les grands italiens du xvi'' siècle, vers Raphaël surtout, la religiosité esthétique qui s'égarait du côté du moyen âge ; et il la fait tourner à la ruine du Musée de Lenoir, en poussant à la restitution aux églises des monuments que la Révolution en avait arrachés et que la piété toute archéologique du conservateur avait recueillis ^ Quels sont donc ses griefs, et ceux de l'école, contre l'architecture gothique ? En dépit de quelques brefs hommages qui échappent à sa sensibilité artistique ^ « il comparerait volontiers l'efTet du goût gothique... à celui des boissons narcotiques qui frappent de léthargie » ^. L'origine de cette (( bâtisse ignorante » ? Il s'en est expliqué en 1827 à de Gaumont ', tout frais arrivé à Paris, et qui venait ingénuement communiquer à ce haut personnage les bases de sa (( classification chronologique » en l'assurant qu'on pouvait aimer tout à la fois le temple grec et la cathédrale, le Par-
1. Voir les Lettres à Miranda sur le déplacement des objets d'art de l'Italie, où le dogme de l'italianisme et du romanisme est exposé (1796).
2. Cf. la campagne contre le Musée Lenoir dans notre ouvrage cité, III'- Partie.
3. Il affirme la supériorité de l'intérieur d'une église gothique sur l'intérieur du temple grec (Die tioiin. d'avchit., t. I, p. 253), il est un des premiers à reconnaître l'impropriété du mot « gothique «, et est bienveillant à de Gaumont...
[x. Dlctionn. d'Arch., p. S^b, 586, 719.
5. De Gaumont, Mes souvenirs (^Bulletin Monumental, 1871, p. 60-61).
LE MOYEN AGE lOQ
thénon et Notre-Dame de Paris, « papa et maman ». (( Proies sine matre creata », lui répétait l'antiquomane : (( Comment voulez-vous que, après avoir étudié l'art grec, je puisse envisager ces monuments gothiques dont les murs semblent vouloir tomber et ne tiennent debout qu'à l'aide d'une forêt de jambes de force et de contre-forts^ P » Leur principe? Ce sont les « ogyves », qui ne sont que des « arêtes saillantes au lieu d'être des arêtes sans saillie^» ; théoricien de l'architecture, il n'a rien com2:)ris à la fonction propre des nervures croisées et au système nouveau d'équilibre qu'elles engendrent. Le caractère de cette architecture? C'est la suppression des ordres grecs et par suite « le désordre ordonné »\ Ni symétrie, ni « vertu proportionnelle » réductible en rapports chiffrés, ni économie des détails. C'est un double défi à la nature et à la raison \
Aussi déplore-t-il « qu'un palais, refait depuis sous le nom d'Hôtel de Clugny, ait été bâti dans le goût gothique aux dépens des thermes » ' de Julien, la belle ruine antique, qu'il a contribué à dégager, à restaurer, et à faire acheter par la Ville de Paris. En 1822, Verdier, correspondant de l'Académie des Beaux- Arts, y vient lire des Observations relatives à Vétymologie du mot ogyve et à la formation des voûtes gothiques^ \ la discussion qui suit, en deux séances, est si
1. C'est exactement le « paradoxe architectural », le « système compliqué », qui « renfermait en lui-même un principe de mort « d'Ernest Renan (Hist. Littéraire de la France, t. XXIV, p. 708, 7o4)-