LES LETTRES A CANOVA
tort de Quatremcrc, après avoir insisté sur le naturalisme des marbres récemment révélés, et après avoir abouti à la formule si juste qui constate la vérité de la nature dans la noblesse du style, c'est d'avoir peu à peu cédé aux nécessités de la lutte : après 1818, ddnisY Imitation de 1828, dans Y Idéal de 1837, dans ses discours et opuscules, il s'attache avec plus de complaisance peut-être à montrer la part de la convention et de l'idéal. Mais, qu'il incline vers l'une ou l'autre^ des deux qualités que la sculpture du Partliénon unit en sa perfection, ses ouvrages restent dans l'histoire des idées le plus curieux effort qu'on ait tenté pour revendiquer au profit de l'école classique, ainsi rajeunie, les chefs-d'œuvres dont l'Europe était éblouie.
I. L'Imitation, p. 286, 289, a/ji. — L'Idéal, en 1887, est la réimpression à peu près identique des articles publiés en i8o5 dans les Archives Littéraires.
SON ÉLABORATION. — LES DOGMES OU VÉRITÉS D'EXPÉ- RIENCE SUR LESQUELS ELLE SE FONDE. — LA NATURE, LE BUT ET LES MOYENS DE L'IMITATION.
Après avoir fortement établi les autorités antiques de la doctrine, Quatremère se préoccupe de la fixer. Double est son dessein : donner enfin à la France un esthéticien français, qui redresse et rajeunisse Winckelmann, concentrer l'essence d'une doctrine qui doit guérir de la copie du modèle, puis de la mode romantique, et servir de préservatif pour tout l'avenir; elle est faite, en eflet, de vérités deux fois éternelles : vérités de principe et d expérience, nées des besoins profonds de la pensée et consacrées par ladhésion des siècles ou la preuve des faits.
Tel il a voulu être, tel il est pour les contemporains, qu'il a visés. Aux yeux des classiques, comme Ingres, Lebœuf- Nanteuil, Miel, et de tous les artistes delliislitut, aux veux des romantiques comme Jal, le journal V Artiste, Gustave Planche, Delacroix, Henri Monnier, etc., il personnifie le dogmatisme esthétique, l'efPort de résistance au roman-
tisme*. Comme il arrive toujours, on a encore simplifié sa physionomie si fortement caractérisée : nul n'a voulu voir ce qu'il y a parfois de libéral dans son œuvre, trop considérable pour n'être pas complexe, et qui fait sa place au sentiment, à l'instinct spontané, au mystère du génie, au goût moderne, même à l'impressionnisme ^ Des deux hommes qui voisinent ou se combattent en lai, ce n'est pas le dogmatiste, mais l'artiste, voire le dilettante, qui déclare au début de V Imitation que les belles œuvres ont donné naissance aux théories et non les théories aux belles œuvres ^ Malgré tout le (( Moniteur », organe officiel des traditionnalistes, et tout le camp adverse, voient en lui le théoricien intransigeant du classicisme de i8o5 à i835, « le classique intraitable », « le Daubignac de la peinture* ». C'est ce qui donne à sa personnalité et à son œuvre, en dehors de leur intérêt propre, une haute valeur historique.
Sa doctrine est éparse dans toute son œuvre ; de la Révolution à sa retraite il la précise, la complète, l'adapte aux nécessités changeantes de la lutte. En 1791 les Considérations sur les Arts du dessin en sont déjà une esquisse^; en 180/i et i8o5 il dénonce^ dans l'art de l'Empire et dans VArt Statuaire d'Emeric David la survivance de l'Ecole du Modèle du xviif siècle ; en 181 5 il poursuit dans les Considérations morales sur la destination des ouvrages de l'art la virtuosité technique, les pures qualités de forme que développe la muséomanie; en 1818, 1819, 1820, 1822 \ du haut de sa tri-
1. Cf. R. Schneider, Quatremere de Quincy et son intervention dans les Arts, passirn, et Delaboide, Histoire de l'Acad. des Beaux-Arts, p. 2i3.
2. « On dit mieux ce que le beau n'est pas qu'on ne dit ce qu'il est » {Lettres sur le déplacement des monuments de l'Italie, éd. i836, p. 222), et Lettres à Canova sur les marbres d'Elgin : « Le charme de ces statues est comme celui de la grâce : c'est le désespoir de ceux qui veulent chercher le pourquoi de chaque chose: E bella, perche e bella ». (p. 126). Cf. aussi Vlmitation, p. 112, n6...