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OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

Caractère général de l'esthétique ancienne après Aristote. — Causes de sa décadence, générales et particulières. — Causes inhérentes à la doctrine aristotélique. — Intérêt que conservent les productions esthétiques de cette époque. — Coup d'œil sur leur ensemble et division.

I. — Malgré les bornes et les imperfections de son œuvre, Aristote peut être considéré comme marquant le point culminant de l'esthétique ancienne. Ce qui est certain, c'est qu'après lui, rien de remarquable, au point de vue spéculatif, ne s'est produit sur les matières relatives au beau et à l'art, dans les écoles philosophiques, soit en Grèce, soit à Rome, pendant cette longue période qui s'achève avec l'École d'Alexandrie. Il faut aller jusqu'à Plotin pour trouver un penseur digne de ce nom qui reprenne avec vigueur et traite avec éclat, le problème du beau, et encore seulement dans sa plus haute généralité. On verra ce qu'il faut penser du progrès que la science alors accomplit, s'il est réel, en quoi la doctrine des deux grands philosophes, Platon et Aristote est modifiée et perfectionnée.

IL — Les causes qui expliquent cette décadence et cette stérilité sont connues; tous les historiens de la philosophie ancienne les ont signalées. C'est d'abord l'abaissement de

l'esprit spéculatif, fatigué, épuisé après de si grands efforts non tout à fait couronnés de succès, découragé par la vue des vides que laissent après eux les systèmes.

Le résultat est l'abandon des hautes questions d'ensemble et de principes qui sont le domaine propre de la philosophie. Tout ce qui est objet de science pure, ce qui doit être étudié en soi-même et pour soi-même, le monde et ses lois, la nature et ses phénomènes, les êtres qu'elle renferme, l'homme lui-même comme être corporel et spirituel cessent d'exciter la curiosité de l'esprit spéculatif et contemplatif. L'intérêt se reporte sur ce qui a trait uniquement à la vie morale ou pratique. Dès lors, comment ce qu'il y a de plus désintéressé dans la pensée humaine, ce qui apparaît comme une sorte de luxe de l'esprit, le beau, Fart et les différents arts, la poésie en elle-même et dans ses œuvres, auraient-ils le don de captiver l'attention et d'occuper une place considérable dans les méditations des philosophes? Gomment seraient-ils de nouveau scrutés dans leur nature, analysés et discutés dans leurs principes, étudiés dans leurs lois générales? L'arbre n'étant plus remué à sa base et dans ses racines cesse de croître et d'étendre ses rameaux.De ses branches, la dernière et la moins vigoureuse, manquant de sève, si elle ne se dessèche, donne à peine quelques fleurs et des fruits sans saveur, qui n'arrivent pas à maturité.

Ce qui, dans l'ordre théorique ou spéculatif, fixe et absorbe l'attention de tous les philosophes, le sujet de toutes les controverses, c'est,on le sait, le problème logique de la vérité, la recherche d'un critérium qui serve à distinguer le vrai du faux dans les jugements humains; et, cela afin de montrer à l'homme la route qu'il doit suivre dans sa vie, comment il doit se conduire et régler ses actes, pour vivre de la façon la plus heureuse. La morale devient ainsi le centre et le but vers lequel tout converge dans la science et la philosophie. L'esthétique elle-même y est absorbée

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eteemme englobée. Si une: petite place lui est accordée dans ce cadre ainsi restreint, elle y est à peine remarquée; elle est traitée d'une façon tout à fait incidente à propos des autres sujets auxquels elle est mêlée. Pas la moindre liberté n'est laissée à ses recherches.

Ainsi en est-il chez tous les successeurs d'Aristote, d'abord dans sa propre école ; ainsi chez tous les philosophes des autres écoles : stoïciens, épicuriens, anciens et nouveaux académiciens, sceptiques ou pyrrhoniens, nouveaux et derniers sceptiques; il en est de même des éclectiques par lesquels doit se elore cette liste ; c'est le caractère commun de toutes les sectes qui se produisent sut* le théâtre de la Grèce proprement dite et à Rome. Avec x l'École d'Alexandrie, la spéculation se ranime et reprend son essor. On voit reparaître la question du beau et celle de l'art, posée et agitée avec élévation et profondeur. Mais cet éclat est momentané. L'éclipsé se fait de nouveau, et pour dés siècles.

Nous n'avofls pas à rappelé* ici les causes morales ou sociales qui ont amené ou favorisé cette décadence. Celles qui tiennent à l'histoire même de Fart y ont une place importante ; nous ne pouvons nous y arrêter.

III. — Mais on ne doit pas omettre la cause interne qui, selon nous, s'ajoute aux précédentes. Cette cause, trop oubliée, c'est l'état de la science du beau au degré où elle est parvenue avec Aristote, son imperfection même, la limite qu'elle n'a pu franchir et où elle s'est arrêtée dans la philosophie ancienne.

La solution donnée par Aristote c'est, avons-nous dit, la solution à la fois hédonique et morale ou éthique. Le beau identique au bien ne s'en distingue pas. Comme le bien, il est l'objet de la louange et du désir; comme le bien il est élément du bonheur et doit y contribuer. De même l'art qui a d'abord pour fin le plaisir ou l'agrément devient un

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moyen pour une fin plus haute : le perfectionnement moral. A ce degré, très élevé sans doute, mais qui n'est ni le dernier ni le vrai, l'art n'a pas conquis son indépendance; il n'est pas entré en possession de son propre domaine ; il reste, sinon esclave, un simple auxiliaire de la morale. Bref, la vraie notion de l'art et du beau n'est pas trouvée. Elle se laissera longtemps attendre.

Or, c'est de ce point de vue, que dans toute l'antiquité, a été, après l'auteur de la Poétique, envisagé le problème de l'art et du beau par tous ceux qui s'en sont occupés, philosophes, rhéteurs, érudits, poètes, artistes eux-mêmes appartenant aux écoles les plus diverses.

Il n'est pas étonnant, dès lors, que ce problème reste enclavé dans le domaine des questions morales ou pratiques ; et, quand l'attention se porte sur lui, qu'il soit traité d'une façon tout à fait accessoire et incidente. Nulle part, l'idée du beau et de l'art n'apparaît comme une des formes spéciales essentielles et principales de la pensée humaine ; nulle part ne lui est accordée une place distincte et indépendante, à côté du vrai et du bien ; nulle part sa valeur, SQn rôle et sa dignité ne sont reconnus et appréciés.

L'esthétique d'Aristote, nous croyons l'avoir prouvé, ne va pas au delà, ne dépasse pas ce degré ; or, cela, c'est le contenu, le fond même de la doctrine aristotélique. Ce qui lui manque aussi du côté de la forme ne peut être nié : Pour ne prendre qu'un exemple, le mot d'imitation, la formule même du principe, qui, à ce titre, revient partout et s'applique à toutes les formes de l'art et de la poésie est-il adéquat à son idée, est-il clair et sans équivoque, exempt de confusion, non susceptible d'être pris en sens divers et opposés ? qui oserait le soutenir ? Que d'erreurs et de malentendus, que d'interprétations diverses de ce seul mot sont sortis I Je ne parle ni de la katharsis, ni de tant d'autres termes restés obscurs et sur lesquels on discute encore ? Faut-il s'en prendre uniquement au défaut d'intel-

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ligence des successeurs d'Aristote,de ses premiers adeptes aux disciples? Parmi eux, il se trouvait des esprits très distingués, d'une grande sagacité, très capables d'entendre et d'apprécier sa doctrine en elle-même et d'en tirer les conséquences. Pourquoi n'en a-t-il pas été ainsi? Aucun, nous dit-on aujourd'hui, ne l'a bien compris; aucun n'a su découvrir ce qui y était réellement ou virtuellement contenu dans ses principes. Leur attention s'est portée ailleurs. — Pourquoi si peu de ce côté ? On déplore avec raison la perte de plusieurs des écrits d'Àristote où ces matières relatives au beau et à la poésie étaient éclairées sans doute et qui figurent dans le catalogue de Diogène Laërce. Pourquoi ont-ils péri? ils étaient connus d'ailleurs des premiers disciples. Pour nous, si la pensée d'Aristote, comme esthéticien, n'a pas été comprise après lui dans le sens qu'aujourd'hui on lui attribue ; si elle a donné lieu plus tard à tant d'interprétations diverses, c'est qu'elle-même n'était qu'en ébauche et qu'elle n'avait ni cette portée ni cette virtualité ; c'est, pour le redire encore, qu'elle est restée dans la région moyenne qui a été dite, et qu'elle n'a pu dépasser. L'exposé qui va suivre en sera la vérification et la preuve.

IV. — Toutefois, l'esprit humain ne subit jamais d'éclipsé totale. Le champ de la pensée, une fois que, sur un point, il a été remué, et que des germes féconds ont été déposés par des esprits supérieurs, ne peut rester tout à fait stérile. On voit ça et là apparaître à sa surface, mêlées à d'autres plus vigoureuses des plantes de cette espèce encore bonnes à recueillir. La récolte en sera peu abondante. Rien d'original et de profond n'est à attendre dans cet ordre d'idées d'une pareille culture ; mais le progrès se fait toujours d'une autre manière. Si les hautes doctrines font défaut, si même la pensée des maîtres est mal comprise, mal appliquée et peu développée, étant modifiée et adaptée auxsystèmes nouveaux elle s'offre sous des faces nouvelles. Les emprunts qui lui sont faits plus ou moins conformes à leur esprit sont curieux

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à constater et apprécier. Il n'est pas sans intérêt de voir les modifications qu'elle subit et les applications qui en sont faites selon l'esprit de chacune de ces écoles. Les principes sont négligés, mais des points de détail encore importants sont soulevés et discutés. Les observations et les réflexions auxquelles ils donnent lieu, conservent leur valeur indépendante. Tous ces matériaux rassemblés peuvent servir plus tard à construire jun nouvel édifice quand les bases en seront posées.

A côté d'ailleurs et en dehors des écoles philosophiques, s'offrent des écrivains plus ou moins célèbres et illustres, qui, sans aborder de front et dans leurs principes, ces questions de l'art et du beau, n'ont pu, dans leur spécialité, y rester étrangers. Ce sont des Rhéteurs et des Grammairiens, des historiens de l'art, des artistes mêmes, et des poètes, à qui la doctrine d'Aristote ainsi que celle de Platon, ne saurait avoir été inconnue. Sciemment ou non, elle a dû servir de base souvent à leurs jugements. Elle se retrouve au fond de leurs maximes qui servent à les motiver. C'est de la technique de l'art principalement qu'ils s'occupent. Ils en exposent les règles et les préceptes, ils donnent des conseils, etc. Mais ils ne peuvent se désintéresser des résultats généraux, avant eux obtenus et mis en circulation dans tous les esprits cultivés. Leurs maximes qu'ils ne croient devoir qu'au bon sens relèvent souvent d'une science plus haut£, celle des philosophes. Il ne sera pas sans intérêt de reconnaître ces emprunts et l'influence qu'à exercée sur leur esprit la théorie des maîtres, soit Aristote, soit Platon, et l'emploi qu'ils ont fait de la doctrine de ces grands philosophes.

Parmi les arts, ceux dont le mode d'expression est la parole, l'éloquence et la poésie, devront être à ce point de vue, principalement étudiés, leurs règles et leurs préceptes être posés par ces écrivains. La Poétique d'Aristote ainsi que sa Rhétorique n'ont pu manquer de fixer surtout leur attention et d'être mis par eux à contribution. Cette époque

est celle où fleurissent en Grèce et dans tout l'empire romain, les Rhéteurs, les Sophistes et les Grammairiens. La poésie elle-même, qui devient de plus en plus réfléchie et moins naïve, sent le besoin de se rendre compte d'elle-même et d'exposer ses règles. On ne s'étonnera pas de voir des poètes comme Horace, Perse, Juvenal et d'autres, éprouver ce besoin, subir l'influence des philosophes et s'inspirer de leur doctrine, son reflet apparaître dans leurs écrits.

V. — Notre division est ainsi toute tracée. — 1° Nous avons d'abord à suivre l'esthétique ancienne dans les écoles philosophiques qui, à dater d'Aristote, se succèdent, soit en Grèce, soit à Rome, pendant la longue période qui s'écoule jusqu'à l'école d'Alexandrie, chez les péripatéticiens, les épicuriens, les stoïciens, les nouveaux académiciens, les sceptiques et chez ceux qui, sans avoir de doctrine propre, choisissent et essaient de combiner les fragments de vérité qu'ils empruntent aux autres doctrines ou les éclectiques* — 2° En dehors de ces écoles et de ces systèmes, nous interrogerons discrètement sur ce qui est de notre domaine, à savoir les principes, les écrivains qui sans être des philosophes ni de purs esthéticiens, ont émis des vues, laissé des aperçus, porté des jugements de quelque valeur sur les points importants de la science du beau et qui méritent d'être cités ; nous ferons ressortir surtout ce qu'ils doivent à Aristote et à sa Poétique. — 3° Notre attention devra se concentrer à la fin sur la grande école qui termine le mouvement spéculatif de la pensée antique et qui a devancé le christianisme, l'école d'Alexandrie. Il importe de savoir, au juste, ce que doit l'esthétique ancienne au penseur original et profond qui seul à peu près la représente, ce qu'il emprunte lui-même à Platon et à Aristote, et ce qui lui est propre, de montrer le pas qu'il a fait faire à cette science et le point où lui-même s'arrête, sans négliger de jeter un coup d'œil sur ses successeurs.

Caractère de, l'école péripatéticienne [après Aristote. — Théophraste, sa place comme philosophe : ses écrits relatifs à l'esthétique. Ce qu'on peut augurer de sa doctrine comparée à celle d* Aristote . — Aristoxène : sa place comme philosophe et sa théorie musicale; sa définition de l'âme une harmonie ; comparaison avec Aristote. — Les autres jréripatéticiens Dicearque, Straton de Lampsaque, Ariston, etc.

On connaît la direction que prit l'école péripatéticienne après Aristote. A la méthode expérimentale du maître, celle-ci large et ouverte, où la spéculation ne se sépare pas de l'expérience, succède un empirisme de plus en plus étroit, à peu près indifférent aux principes, et s'inquiétant peu de l'ensemble, s'attachant aux questions de détail et aux faits particuliers, incapable d'en saisir le lien et d'organiser un système. Les problèmes de l'ordre physique ou naturel prennent le pas sur ceux de l'ordre moral ou spirituel. Le matérialisme, déjà assez clairement accusé chez les successeurs directs, est nettement formulé chez les derniers de ces péripatéticiens. L'École d'Aristote donne la main à celle d'Épicure.

Ce sont là des conditions peu favorables à la science du beau, à l'intelligence de l'art et de ses œuvres.

I. — Théophraste, le chef de l'École et qui remplace Aristote, se distingue plutôt par l'étendue et la riche variété de ses connaissances que par la force et par l'originalité de sa pensée. Érudit plutôt que philosophe, il est

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vanté surtout pour la douceur et l'élégance de sa parole et de son style, ce qui lui valut son nom, témoignage flatteur de ses contemporains mieux en état que nous de goûter les mérites de l'écrivain, moins peut-être d'apprécier ses autres titres (1). Il est connu des savants, comme naturaliste, également bons juges de ses œuvres.

La place qui lui est aussi assignée comme moraliste par son traité des Caractères, en a fait pour nous, un prédécesseur de Labruyère. Les matières relatives à l'esthétique, en particulier à la poétique ne lui furent pas étrangères. Elles figurent parmi les nombreux traités, dont la liste nous est parvenue, sous ces titres : de l'enthousiasme, de l'harmonie, de la comédie, deux poétiques, sur la musique, sur les musiciens (2) (Diog. Laèrce) sans compter les traités sur la rhétorique et l'art oratoire, (ibid.)

Aucun de ces écrits ne nous est parvenu ; aucun non plus n'est beaucoup mentionné dans les auteurs qui sont venus après lui. Les deux poétiques sont tout à fait oubliées, ce qui ne donne pas une haute idée de l'importance de la doctrine qui y était contenue.

Quelle pouvait être dans sa généralité cette doctrine! La comparaison avec Aristote eût été ici bien faite pour nous intéresser. A défaut de renseignements positifs il n'est pas défendu, en s'appuyant sur ce qui nous est bien connu du philosophe et de sa morale, d'induire ou de conjecturer ce que devait être au moins, quant à l'esprit général et aux principes, l'esthétique du disciple d'Aristote devenu après lui le chef de l'École péripatéticienne.

L'esthétique ancienne est étroitement liée, comme on le sait, à la morale, au point presque toujours de s'y absorber

(1) Cic, Tu8c, V. 9 : hic elegantissimus omnium philosophorum et cruditissimus. — Acad., 1, 9. Vir oratione sua vis. — Id. Orat 19. — Theophrastus divinitate loquendi nomen invenit.

(2) V. Plutarque, Sympps. VI, Id. de musica

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et de se confondre avec elle* Mais elle demande à être maintenue dans une région élevée, celle où l'idéal de la vie humaine apparaisse supérieur aux intérêts vulgaires et ne soit pas trop rapproché du réel. Le beau moral identique au bien, s'il n'est tout à fait conçu comme chez Platon, à la hauteur où l'avait placé le disciple de Socrate, ne devait pas descendre au-dessous du niveau où Aristote lui-même le place, d'Aristote qui parle de la vertu en termes souvent si éloquents et non sans enthousiasme. (Etb. Nie. I. IL X.)

La morale de Théophraste est loin d'oflrir ce caractère. Le moraliste dont Cicéion nous dit que, malgré sa probité vantée, sa noblesse de sentiments, en quoi il aurait égalé sinon surpassé son maitre, il brisa l'autorité de l'ancienne discipline, qu'il dépouilla la vertu de sa beauté et la rendit trop facile fregit aucttiritatem veteris disciplinée. Spotiavii enimvirtutem suo décore imbecillem que reddidit (Acad. 1. 9) ne plaçait pas très haut, son idéal moral. 11 est vrai qu'il ajoutait, ce qui est plus aristotélicien, parce que la vertu ne suffit pas à rendre l'homme heureux quod negavit in ea solaposilum esse béate vivere(ibid). Mais on sait que d'autre part, il accordait beaucoup plus qu'Aristote aux biens temporels dans son livre de la vie heureuse, quem scripsit de vita beata. (Tusc. V. 9. >ld. 8. 30.).

Or, si l'art, l'art tragique surtout, selon la formule d'Aristote, est une imitation de la vie dans ce qu'elle a d'heureux et de malheureux {Poétique VI. le>), il serait, on l'avouera, difficile d'accorder ici le maître et le di&ciple, encore moins facile de faire bénéficier celui-ci des hautes théories que l'on prête au stagirite, de sa manière par exemple d'entendre la purification des passions que la tragédie et la musique doivent opérer.

Avec Théophraste, Veudèmonisme d'Aristote évidemment s'abaisse. L'esthétique doit y participer. Le plaisir pur, élevé, noble, digne des hommes libres, qui selon Aristote constitue la jouissance que 1 art doit procurer, perd do sa

valeur avec sa pureté, puisé qu'il est à une source moins élevée et plus près du réel.

Ce qui suit est plus grave encore et porte un coup plus violent à la doctrine aristotélique. 1,° Il est dit de Théophraste qu'il bannissait de sa morale toute considération de la vie future, ce qui rend assez difficile dans l'art d'y conserver le merveilleux. 2° Mais ce qui lui valut, au dire de Cicéron, les plus vifs reproches de tous les vrais philosophes, c'est qu'il accordait beaucoup trop à la fortune mulium admodum fortunée datur {De finib. V. 4-5) ; c'est surtout la maxime qui proclamait formellement que le hasard, non la sagesse, régit la vie humaine ; vitam régit fortuna non sapientia {Tusc. V. 9). On se demande, dès lors comment pouvait être d'accord avec l'auteur de la poétique, le moraliste esthéticien qui professait de telles maximes. Lui-même avait composé deux poétiques. L'art dramatique, la tragédie devait y avoir sa place. La fable ou l'action tragique y était analysée, jugée, soumise à des règles.

Or, celle-ci, l'action tragique est régie par le destin, par des lois fatales contre lesquelles lutte la liberté humaine. C'est là ce qui fait le haut intérêt du spectacle ancien, non seulement de l'action, mais aussi des caractères ; c'est ce qui les ennoblit, les relève, nous inspire une vraie sympathie. Si c'est la fortune ou le hasard qui préside à Ces événements, tout est abandonné au caprice et à l'arbitraire. Qui ne voit ce qui en résulte, et pour la fable ou la structure entière du drame, et pour l'effet produit sur l'âme du spectateur ? La fable est insignifiante ; elle ne s'adresse plus à la raison. La terreur et la pitié à l'égard des personnages perdent leur vrai caractère. Que sera la catharsis tragique expliquée de cette façon avec un tel principe? Il n'y a plus ici place que pour l'antagonisme ou le choc des intérêts, le jeu désordonné des passions. Le théâtre grec qu'Aristote a sans cesse sous les yeux et dont il déduit les

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règles, Théophraste ne l'avait pas moins présent devant lui. Est-il possible de l'expliquer avec une semblable théorie ? Le théâtre d'Euripide peut-être à un certain degré; mais celui de Sophocle et d'Eschyle? On se demande comment le disciple éloquent, qui enseignait sur ces matières à deux mille auditeurs, leur faisait goûter la doctrine de son maître sur tous ces points qu'aujourd'hui on explique si facilement à d'aide de théories plus modernes.

Nous n'insisterons pas davantage sur les autres parties du drame et de l'épopée ; mais on ne peut omettre de Théophraste ce qui a trait aux moeurs et aux caractères. Il •semble, en effet, que l'auteur des Caractères dût mieux réussir sur ce point et fût en état de confirmer ce que dit Aristote des mœurs dans la tragédie et de justifier les préceptes qu'il donne à ce sujet. Il n'en est rien cependant. Outre que les mœurs ne peuvent se séparer de l'action, Théophraste, dans le traité qui nous reste de lui, ne fait que d'écrire et dessiner des portraits en pur moraliste, non en esthéticien. Et encore ce qu'il décrit ce sont les trayers et les ridicules des hommes. Chez le prédécesseur de Labruyère (la remarque en a été faite), pas un caractère noble, élevé, sérieux, n'apparaît. Les hautes qualités de l'âme sont par lui tout à fait négligées. Cela peut convenir à la comédie, mais encore à un genre particulier, la comédie d'intrigue, non à la haute Comédie. On reste toujours dans la région moyenne ou inférieure.

Nous ne poursuivons pas ce parallèle sur d'autres points, où la comparison n'est guère possible. Ce qui précède suffit pour marquer l'esprit différent selon lequel devait être conçue et exécutée la poétique du maître et celle de son savant et élégant disciple.

Pour ce qui est des questions plus générales sur la nature du beau et celle de l'art, il n'en est pas fait mention daus les nombreux écrits dont la liste imparfaite nous a été transmise (Diog. L. V. 2.).

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Il est difficile de croire, néanmoins, que le beau dans la nature, ses différentes formes ou espèces, aient été oubliées totalement dans les descriptions du naturaliste. Aristote, qui avait écrit un livre entier, sur le beau, que Théophraste avait sous les yeux, n'avait pas omis, sans doute, ce côté de son sujet. On trouve dans sa rhétorique un chapitre où est décrite la beauté selon les différents âges, xad'jVâceov et les professions (1), ce qui a fait dire même à tort qu'il ne reconnaissait pas d'idée unique et commune du beau (Zimmermann).

La beauté du jeune homme n'est pas celle de l'homme fait; celle du vieillard, la beauté de l'athlète, etc. Il y avait là pour l'auteur -des Caractères un riche sujet à traiter. Il eût été curieux de voir ce qu'il pensait à son tour de cette diversité des formes de la beauté des différents êtres et dans les époques de la vie. Cette satisfaction nous est refusée.

Que contenaient les deux traités sur la musique et les musî cîens ï En dehors de ce qui est du physicien, il est permis de croire que rien de bien nouveau et de digne d'être transmis à la postérité ne s'y trouvait. Autrement Aristoxène, sur ce terrain qui lui est propre, n'aurait pas à ce point effacé son condisciple. Aristote qui, dans sa Politique Vlir, tient la musique, au point de vue moral, en si haute estime et lui donne une place si importante dans l'éducation, avait encore ici après Platon tracé la voie (V. Suprà). La comparaison n'eût pas manqué pour nous d'intérêt. Plutarque nous a laissé seulement quelques mots qui jettent sur le sujet peu de lumière. Théophraste disait que la musique a trois causes : la tristesse, la joie et l'enthousiasme léyst QtâfpouTTOç /aouacxrfc apxaç rpûç etv&i, Xu7r»v, xtèovJjv,

èveo'jdtaa^ov {Sympos. I, V.).

Cela s'accorde assez bien avec ce que nous savons d'Aristote qui, non seulement fait du plaisir ou de l'agré-

(1) Rhét, 1, 3. xctMoc 5« srgpov xaô'éxaongv ïfttxtav serti.

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meut le but de l'art en général, mais qui assigne à la musique un plaisir particulier, tâ<»w otxitov celui d'exprimer ou d'imiter les sensations morales, r,îu, néfoo, surtout YiBoç et qui énumère les principales, la joie, la tristesse, etc, {Polit. VIII) ; mais, comme cause première, il assigne à la musique et au plaisir qu'elle procure le sentiment de l'harmonie, inné à l'âme et lui étant naturel {Problèmes). Ce qui préoccupe Théophraste est plutôt l'effet médical, l'emploi de la musique dans la guérison des maladies (Athén, xiv, 524).

Reste l'enthousiasme comme troisième cause. Aristote n'en fait pas une cause générale, mais seulement le caractère d'un certain genre de musique, la musique sacrée (Polit. VIII, v). Théophraste, qui avait composé un traité spécial sur l'enthousiasme, nous eût sans doute expliqué cet cvôcov tI dont Aristote fait un attribut de la poésie (Rhét. III, 7). Ce don des Muses, l'inspiration commune à à tous les artistes, que Platon avait si poétiquement décrite (Phèdre, Ion.) qu' Aristote reconnaît comme nécessaire au poète (Poétique XII), que Démocrite lui-même dit être le signe du génie et la créatrice de son œuvre (Cic, de Divin., i, 2), Théophraste nous en eût dit le secret et comment il la comprenait. Mais que pouvait-on attendre sur l'enthousiasme d'un philosophe qui en avait si peu? On connaît les paroles de découragement qu'à sont lit de mort il adresse à ses disciples sur la brièveté de la vie, le peu de cas à faire de la science elle-même, selon lui, cependant, le plus grand moyen du bonheur (1). Tout porte à croire qu'il envisageait le sujet comme l'avait fait son maître Aristote (Problèmes, XXIX) plutôt en naturaliste qu'en

(1) Cic. Tusc, III, 28. Theophrastes moriens accusasse naturam dicitur qaod cervis et cornicibus vitam diuturnam hominibus tam ex'guam dedisset. — Querebatur igitur se tnm quum illa videretur coepisse, extingui.

esthéticien, qu'il a fait de l'inspiration un effet du tempérament mélancolique, commun aux grands hommes et aux hommes de génie (Ibid.) (1).

Ce que Plutarque (de Musica) rapporte ensuite des opinions de Théophraste sur la musique, ne concerne guère que la partie technique de l'art ou n'intéresse que le physicien (2). Ici s'arrête notre examen.

La même réflexion toutefois ne s'offre-t-elle pas toujours à l'esprit quand on vient à comparer au maître ses disciples, surtout ici, où il s'agit du plus illustre, de celui qui fut après lui le chef de son école ? Si Aristote, comme on le prétend, a eu sur tous ces points une doctrine claire, cohérente et approfondie comme celle qu'aujourd'hui on lui attribue, comment se fait-il que rien, pas même comme contradiction n'en apparaisse chez son successeur immédiat? Ce silence et cette omission sont à nos yeux un fait significatif. Peut-être serons-nous plus heureux en interrogeant un autre disciple.

IL — Aristoxène de Tarente (3), moins connu chez nous que Théophraste, fut aussi d'Aristote longtemps le disciple. Son nom, comme théoricien de la musique, fut célèbre dans toute l'antiquité, à l'égal, nous dit-on (Cic), de celui d'Hippocrate pour la médecine, d'Archimède pour la géométrie.

(1) L'explication donnée par Plutarque est en effet toute physiologique. La douleur inspire les plaintes qui se tournent en chants. La joie très grande excite à danser et à chanter. L'enthousiasme donne à la voix plus de mouvement. L'amour réunit les trois sources. (Sympos.)

(2) V. E. Zeller, 2 e p. Gesch. Th. II, 2, p. 835, 868.

(3) Sur Aristoxène .' Mahne de Aristoxeno philos, peripatetico Amssterd, 1793. — Mûller, Frag. hist. Grœc. IL — Ses fragm. publiés par Meurriuê et Meibom. — R. Westpfall. Aristoxenus von Tarent, Leipzig 1883. Et la traduction française de M. Emile Ruelle, Paris, 1871. — Voyez aussi : Vincent, sur la musique des anciens Grecs ; Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque royale.

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Il serait, pour nous, le vrai esthéticien de l'école d'Aristôte, si, selon l'esprit qui tend à y prévaloir, il ne s'était pas renfermé à peu près exclusivement dans la théorie technique de son art, la détermination des lois de l'harmonie, du rhythme et de la mélodie.

Quoiqu'il ait traité une grande quantité de sujets, à la fois biographe, historien, philosophe, grammairien, etc. (1), il est toujours resté le musicien ô /xouatxôç, comme l'appelèrent les anciens. Selon le mot de Cicéron, la musique absorba son génie. Aristoœenis ingenium in musicis consumptum. (De Finib. v, 19 ; cf. Quinlil. 1. VIII).

Un examen des points principaux de sa doctrine esthétique et philosophique, en ce qui nous intéresse, confirmera ce qui a été dit de l'abaissement spéculatif de cette école, de l'étroit empirisme qui y domine et de la tendance matérialiste qui, dès le début, la caractérise, à partir d'Arigtote, chez ses premiers successeurs ou disciples.

Fils d'un musicien, musicien lui-même, Aristoxène fut d'abord disciple des pythagoriciens et conserva l'esprit du pythagorisme au moins par le côté moral. Il suivit ensuite les leçons d'Aristote (6 ou 8 ans) et devint un de ses meilleurs disciples. Blessé vivement, dit-on, de s'être vu préférer Théophraste par son maître, pour lui succéder comme chef de son école, il n'aurait pas épargné les propos injurieux (Suidas) à sa mémoire, ce qui d'ailleurs a été contredit (Aristoclès).

De ses nombreux écrits (453 livres), il ne reste que quatre non entiers, dont trois fragments de son livre : des Éléments

harmoniques 7repi àppo/Atxôv OTOt;ç6iû>v (2).

D'une importance capitale pour l'histoire de la musique

(1) Suidas. Aristoxenus, scripsit musica, philosophica, historias et omnigenœ eruditionis Kbros.

(2) Publiés d'abord par Meursius et Meibom, depuis récemment traduit en français par Emile Ruelle, 1871.

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ancienne, ont-ils une aussi grande valeur pour établir les rapports entre la musique ancienne et la musique moderne (Westpfall) ? Nous n'avons pas à examiner ce qui échappe d'ailleurs à notre compétence. Aristoxène, sans doute, est un savant de haut mérite, tout à fait digne du maître, sous ce rapport, qui l'avait formé. Mais c'est comme esthéticien et philosophe que nous avons à le considérer. Or, ce qui en dehors de la technique de l'art musical peut nous intéresser, se réduit à peu près à ce qui suit : 1° le but moral qu'il assigne à la musique et l'esprit dans lequel elle doit être cultivée ; 2° le principe qui sert de base à sa méthode et à son système musical ; 3° la manière dont il l'applique non seulement à son art, mais à d'autres sujets, à la question de la nature de Y âme en particulier, ce sur quoi son opinion est festée célèbre dans l'histoire du péripatétisme de cette époque.

1° D'accord avec ses premiers maîtres, les pythagoriciens, Aristoxène accorde à la musique une grande influence sur les mœurs. Il lui attribue une vertu éducatrice et purificatrice qui s'exerce par l'apaisement et le redressement des passions ou des mouvements de l'âme (Strabon, 1. 2, 3). Il se plaint vivement du relâchement qui s'est introduit, sous ce rapport, dans la musique de son temps, dans le choix des instruments, etc., de la mollesse qui caractérise les mélodies. Il recommande à ses disciples de revenir à la musique ancienne, plus virile et plus digne des hommes libres (1).

Sa sévérité à l'égard de la musique des théâtres est dans le même esprit. Il ne compte pour rien, dit-il, le mépris du peuple ou de la multitude, il préfère l'art à la faveur des

(1) ThemisL, Or. f xxxiu. Aristoxenus musicus molliorem jam effectuai mueicam corroborare nitebatur, cum magis viriles modos ipse amans ditcîpulis suis prœoipieos ut abjecta molliti numerorum, severioribus delectarentur în cantu. (V. Mahne, I, 66.)

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hommes. Tout cela fait le plus grand honneur au moraliste musicien. Il n'y a ici qu'à constater l'accord parfait du disciple avec le maître. Ces idées qu'Aristoxène, en effet, avait empruntées aux pythagoriciens, qu'on retrouve non moins marquées dans Platon (Rép. 11, Lois VII) sont aussi celles d'Aristote dans sa Politique (liv. VIII) quoique peut-être un peu moins exclusives. Ce qui serait pour nous, intéressant de savoir, c'est la manière dont Aristoxène expliquait cette action morale de la musique sur les âmes. Ce point de la Katharsis musicale, resté obscur et que n'a pas suffisamment éclairci Aristote, bien qu'il ait soulevé moins de disputes que la Katharsis tragique, méritait bien d'être précisé par ses disciples. Aristoxène a négligé de le faire (1). Les pythagoriciens eux aussi avaient enseigné que la rudesse de l'âme, ferociam animi, était adoucie par certains instruments fidilius et tiMis emoUiuntur. (Marcianus Capella). Luimême, Aristoxène, caractérise assez bien les genres de musique en disant que leur effet est d'exciter, de relâcher, etc., d'adoucir et même de guérir de certaines maladies; mais on voit que le point de vue du savant musicien est celui du psychologue et du moraliste (2). Il ne va pas au delà, et c'est ce qui motive ses conseils. Chez les pythagoriciens ses maîtres, il y en avait un autre, le côté religieux dont parle aussi Aristote (Polit. VIII) et auquel il attribue sa vertu purificatrice. L'omission peut être considérée comme significative.

2° Le point capital est celui de la méthode.

Comme principe fondamental de son système musical,

(1) Pro nihil ducebat populi multitudinis que fastidium. Sectare artem malebat quam gratiam hominum aucupare. rtiv rg/vijv etXsra avrt ryç <pi-

AOLvQpOTTLOCÇ.

(2) Voyez un livre récent Siebeck : Untersuchungen uber die Phil. des Griechem zur Katharsis Frage, p. 167 et suiv.

LJÏS PERIPATETICIBNS. 177

Aristoxène établit que l'oreille'est le seul juge des intervalles harmoniques.

Pythagore voulait que l'homme eût à priori la conscience mathématique de ces intervalles. Aristoxène ne lui accorde que la faculté de s'en instruire par l'expérience. La sensation selon lui est le seul critérium. La connaissance complète, il est vrai, est due aussi à la raison. Tous deux, le sensible et le rationnel (afoôiarov xat Xovîxov) doivent y concourir, mais la raison qui vient après la perception sensible ne fait que s'en rendre compte ; jamais elle ne peut la contredire (1).

Dydyme, écrivain grec, avait écrit un livre fort étendu sur les deux systèmes opposés, dont il reste des fragments conservés dans Porphyre (2). V. Mahne.

Il est naturel que les Alexandrins, à la fois néopythagoriciens et néoplatoniciens n'aient pu souscrire à ce principe et à cette méthode.

On connaît le passage de Platon (Rép. VII), ou parlant à la fois de la musique et de l'astronomie, ces deux sciences sœurs, selon les pythagoriciens, il compare les deux méthodes, l'une rationnelle, l'autre empirique ; préférant la première, il n'épargne pas à la seconde les traits de son ironie. « Nos musiciens parlent sans cesse de cadences ; ils « approchent l'oreille comme pour surprendre les sons au « passage. Les uns disent qu'ils entendent un son mitoyen « entre deux tons les autres au contraire, etc. Les uns

(1) Porphyrii. Comment, ad. Ptolem Harm. Ovtoç yàp (Aptarcféevoç) Tà|i€VTwv 0S6>f»?TtXG5v yatvo'fisva staayst ta efwretptxfj at'aÔ>?t7St Ta $s fotxvuftfva tw >07&>, 0sa>p>7fxaroc xat twv pàv TtpOTSpwv tHç atffOtifftv, varrepôv tov >cfyov. Et utrumque in suo génère valere. Quando autem id quod ex arabobus conjunctis fit spectetur sensum prœcedere, rationem sequi ordine. Nos utique a visis ordiri neque unquam iis contraria. Fieri enim non pos-

se ut hocloco ratio sensui repugnet Neque enim musicam esse disci-

plinammere rationalem sed rationem simul et sensilem (V. Mahne, 176.)

(2) Fétis. Biographie des musiciens artistes. Aristoxène.

178 l'esthétique après arîstote.

» et les autres préfèrent le jugement de l'oreille à celui de « l'esprit. — Vous parlez de ces braves musiciens qui font « souffrir les cordes, etc. *

Aristote, il est vrai, en ce qui est de l'harmonie et de la musique accorde beaucoup plus aux sens (V. Problèmes) ; mais est-il vrai, comme on le dit, qu'Aristoxène soit ici resté Adèle à la méthode de son maître. C'est, à notre avis, en juger d'une façon superficielle. La méthode d'Aristote est loin d'être empirique à ce point et dans ce sens. Ce qui est vrai dans tout son système et de toute connaissance l'est aussi delà connaissance musicale. Il estfaux que l'élémentrationnel n'y soit que secondaire et qu'il n'ait d'autre fonction que d'enregistrer et de ratifier ce que disent les sons. C'est oublier que c'est l'élément intellectuel qui donne à la sensation sa forme etàoç, qui réellement la constitue et en fait une connaissance réelle. Il en est' ainsi des sons musicaux que l'oreille perçoit, encore plus des intervalles qui les séparent et qui se succèdent, comme de tout ce quie st perçu par les autres sens, par la vue, le toucher, etc.

Le disciple s'écarte donc ici gravement du maître. Il abandonne son empirisme rationaliste pour un empirisme étroit, uniquement fondé sur l'expérience sensible. Base peu solide sur laquelle doit s'élever son système.

Il oppose avec raison la musique à la géométrie, mais les lois de l'harmonie ne sont pas moins, en réalité, des lois mathématiques. Platon ici reprend l'avantage et il est malaisé d'éviter ses sarcasmes. Il n'en est pas, sans doute, de la musique comme de la géométrie et de l'arithmétique, qui sont des sciences abstraites. La raison ne saisit pas les sons et leurs intervalles avant que l'ouïe les ait perçus. L'antériorité du sens est manifeste, mais les rapports qui font l'harmonie échappent aux sens et sont au-dessus de l'expérience, car ce sont des nombres et des proportions. L'a priori en ce sens est un à priori logique non chronologique. La loi qui régit les sons est une loi toute rationnelle, abso-

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luttent nécessaire pour la régler ; l'esprit seul la conçoit : elle-même sert à guider l'expérience et elle seule est objet de la science. Aristote est si loin de le méconnaître, que sa doctrine entière, métaphysique, physique et morale, repose sur ce principe et en est pénétrée.

En ce qui concerne la musique, Aristote ne donne-t-il pas comme sa première et véritable origine (supra) le sens de Tordre (tâgeç) (Problème xix), qui, dit-il, n'est autre que le loyoç ayant avec l'âme de l'affinité (wyyévriç), si ce n'est pas l'âme elle-même (Polit. VIII). L'oreille qui perçoit les sons, selon lui, ne perçoit que des signes, ou, si l'on veut, des images des sensations morales opoM^ara tôv »;05v ; à plus forte raison les invisibles rapports qui en règlent la succession lui échappent et s'adressent à une autre faculté.

Il y a là deux éléments distincts, mais unis, liés entre .eux et comme fondus ensemble et dont l'un précède l'autre, mais l'un n'est que le signe et l'expression de l'autre. Pour l'oreille qui les saisit instantanément, ils sont inséparables, mais de nature néanmoins différente. Voilà ce qu'a tort de méconnaître Aristoxène, ou ce qui fait, pour lui, l'équivoque. Il s'opère, à notre insu, une sorte de calcul, non réfléchi, non abstrait, comme en arithmétique ou en géométrie, mais concret, spontané. Le nombre est, comme l'a dit je ne sais quel esthéticien, « trempé dans les sons. > C'est ce qu'a dit excellement Leibniz : Musice est arithmetica nescientis se numerare animi (1).

(1) <r La doctrine d 'Aristoxène, ajoute Fétis, sous le rapport de l'égalité des demi-tons est aussi toute empirique. Elle ne peut avoir d'autre base que le jugement du sens musical instruit par l'expérience. — Buèce, nous dit-on encore, a bien résumé le principe faux qui sert de base à la doctrine d'Aristoxène. Ce principe consiste à donner six tons et l'étendue de l'octave au lieu de cinq tons et deux et demi tons mineurs, d Nous laissons à décider ce point aux juges compétents. De même ce qui est dit (ibid.) que la doctrine d'Aristoxène n'a aucune valeur pratique (Fétie), ce qui est contredit par Westpfall,

180 l'esthétique après aristote.

3° Tout se tient en philosophie : Où doit conduire une pareille méthode appliquée à des sujets différents, mais qui chez un savant, adonné de longue main à la musique et passionné pour la théorie de son art, ne peuvent s'en séparer? Que sera comme psychologue, par exemple, le musicien philosophe, s'il vient à envisager et à expliquer la nature de l'âme et celle du corps dans leur mutuelle dépendance? Il expliquera l'âme en musicien à l'aide de l'analogie et selon sa méthode empirique. On connaît, en effet, sa définition célèbre qui nous ramène au pythagorisme et nous fait reculer de plusieurs siècles dans la série des systèmes. Cicéron Ta conservée : Aristoœenes musicui, idem que philosophas, animum esse déclarât ipsius corporis intentionem quamdam, vel, ut in cantu, et fidibus quœ harmonia dicitur, sic ex corporis totius natura et figura, varios motus cieri, tanquam in cantu sonos. (Tusc, I, 10).

Or on ne peut nier qu'Aristoxène ne soit ici en contradiction formelle avec Aristote, qui, dans son traité de Anima, réfute longuement cette assertion, t L'harmonie, dit-il, est « un rapport et une combinaison de choses mêlées en- « semble, et il est impossible que l'âme ne soit ni l'un ni « l'autre. De plus, produire le mouvement n'appartient pas < à une harmonie ; mais c'est à l'âme que tout le monde, « pour ainsi dire, attribue cette fonction. » (De Anima, I, c iv, § 2) (1).

Platon avait déjà réfuté cette doctrine dans le Phédon, et l'on ne peut nier la force de ses raisons, dont la principale est celle-ci : Il n'appartient pas à l'harmonie de précéder ses éléments, mais de les suivre akl'eneoBou. (Phéd., 33.) L'âme, qui se commande à elle-même, commande aussi au corps, car elle est la maîtresse. Elle gouverne les éléments

(1) M. Barthélémy-Saint Hilaire fait remarquer avec raison qa' Aristote semble ici réfuter son disciple. Il est probable qu'il attaque aussi la théorie déjà réfutée dans le Phédon.

t.ËS PÊRIPATÉTICIENS. 181

dont elle-même est composée wyEpovEuo'jffa, $e<nro4ovffa Travrac

-tpbnovç (Phédon, 94. D). C'est placer la cause après l'effet, l'effet avant la cause. Mais Aristoxène s'en inquiète peu. Pour lui et sa méthode, 1$ cause n'existe pas. Il voit les choses du dehors, non du dedans, en physicien et en musicien, non en psychologue. Il se paie d'analogies qui lui masquent la réalité vivante ; la force interne, principe de tout acte et de tout mouvement, qui n'est perceptible qu'à la conscience.

Cette tension, que Cicéron désigne par intensionem, que peut-elle être, sinon la propriété des éléments eux-mêmes dont le corps se compose ? L'unité fait défaut, aussi bien que l'énergie active qui les dirige et les harmonise. Ce principe, comme on l'a très bien fait remarquer (F. Ravaisson, Met. d'Arist., t. II, p. 33), semble avoir été emprunté à Aristote. C'est l'acte, Yénergic active qui est le principe de la vie chez tous les êtres organisés et vivants, qui est l'âme elle-même, Ventélechie du corps organisé et vivant. (De anima), mais il a un autre sens et joue un autre rôle.

Chez le disciple qui ne croit qu'à l'expérience sensible, ce principe est transporté aux éléments eux-mêmes, dont il n'est plus que la propriété. « Des lors, Aristoxène comparaît littéralement le corps humain à un instrument où la diversité des sons résulte de la tension inégale des différentes cordes. Le rapport de ces sons est l'harmonie.

« ...:. Il ne voyait plus dans l'âme, comme avait fait son maître, l'acte simple par lequel se réalise la vie, acte inséparable du corps, mais pourtant incorporel en soi, et la cause immobile des mouvements du corps ; il y voyait le rapport des différentes tensions des éléments de l'organisation. > (Ravaisson, ibid., p. 33) (1).

(1) La tension, dans les élément» harmoniques, est désigné par xàatç', elle est définie par Aristoxène une sorte de repos ou de station dans la yoix (p. 10, traduction Ruelle). Il y a aussi le surtension kniraaiç. Mais

182 L'ESTHÉTIQUE après aristote.

On voit comment chez Aristoxène la partie psychologique est liée à la partie esthétique ; toutes deux s'accordent et sont sorties de la même méthode ; ce qui justifie le mot de Cicéron : ab artificîo suo non recesstt (Tusc. I, 19), ainsi que le surnom de musicien, musicus, ajouté à celui de philosophe que lui donnèrent les anciens. 11 n'était pas hors de propos de montrer comment, au sein même de l'école d'Aristote et sous ses yeux s'est opérée cette déviation de ses principes et de sa doctrine chez un de ses plus illustres disciples.

III. — Dicéarque, Straton, Lycon, Démétrius de Phalère, etc. —Les autres péripatéticiens successeurs d'Aristote n'ont rien d'intéressant sur notre sujet, à nous offrir. Les uns, comme Straton de Lampsaque (auditeur de Théophraste) dédaignant les questions de l'ordre spirituel ou moral, se livrent tout entiers à la physique. D'autres renchérissent sur Aristoxène. Dicêarque déclare que l'âme est une harmonie des quatre éléments. Il croit devoir ajouter qu'elle n'est rien, nihil ornnino animum esse, ce qui aurait pu le dispenser de discourir sur son immortalité. Il le fait, il est vrai, dans un style dont Cicéron fait ses délices, delicia mea. Séraclide de Pont et les autres sont des rhéteurs ou des orateurs occupés surtout de la forme; la pensée ellemême où le fond des doctrines les laisse indifférents ou sert de texte à de beaux discours. On peut appliquer à peu près à tous ce que Cicéron dit de l'un d'eux, Lycon, auditeur de Straton : oratione locuples rébus îpsîs jejunior. Chacun a les épithètes caractéristiques de son genre de talent et de style, que leur donne Cicéron (ibid.). Ariston de Ceos est concinnus et elegans ; mais la qualité qu'on désire le plus d'un philosophe, la gravité, lui fait défaut. D'un autre, le

ceoi tieftt au système musical. On sait quel rôle, chez les stoïciens la tension,- Tow, joue dans tout le système. (Voyez Ravaisson, ibid.)

LES PÉRIPÀTÉTICIENS. 183

discours n'a pas d'autorité, auctoritatem non habet. On distingue parmi eux un autre docte personnage : doctum hominem à la suave diction et suavem, c'est Hermoiime; mais on ne sait trop pourquoi on doit l'appeler péripatéticien. Car, à l'exemple d'Épicure, il place le souverain bien dans l'absence de douleur (vacitas doloris). Critolaûs veut imiter les anciens, il atteint presque à leur gravité, mais son discours est redondant : redundat oratio. — Diodore, son auditeur, lui aussi, adjoint à l'honnêteté l'absence de douleur. L'école d'Aristote, on le voit, en se rapprochant de celle d'Épicure, s'habitue à parler sa langue.

Chacun de ces philosophes d'ailleurs s'émancipe et se croit original : suus esse. Le dernier qui clôt cette liste, (Diodore), dissident sur le souverain bien de summo bono dissentiens, ne peut être appelé un vrai péripatéticien dici vere peripateticus non polest. (Cic. de Finib. V. 5). Un personnage célèbre entre tous comme homme d'état et orateur, Demetrius de Phalère, disciple de Théophraste, a sa place parmi les orateurs.

Tous ces hommes, dont on peut reconnaître à d'autres titres les mérites, sont étrangers à la science dont nous étudions à' cette époque l'histoire. Le beau, pour eux, c'est toujours si l'on veut, l'harmonie, mais l'harmonie dans la forme, celle des images et des mets, la convenance, l'accord de l'expression avec la pensée. Leur grand souci est que - l'expression de la pensée ait un tour élégant, original et gracieux, de bien choisir les mots, de polir et d'arrondir les périodes,ou de donner de la clarté,dela force,de la véhémence aux discours, etc. Ce sont à cet égard, des Rhéteurs non des philosophes.

Plusieurs cependant s'occupent aussi des poètes et des œuvres de la poésie, mais non à la manière dont Aristote envisage ce sujet dans sa Poétique, c'est-à-dire pour en déterminer la nature et en fixer les règles.C'est en critiques, en érudits, surtout en grammairiens qu'ils le font. Aristote lui-même avait composé sur Homère et les poètes, en ce

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genre, des écrits qui sont perdus. C'est dans cette voie que ses derniers successeurs le suivent, Héraclide de Pont avait composé des commentaires sur Homère, Eschyle, Euripide et plusieurs écrivains célèbres. Dicéarque avait également commenté les anciens poètes. Quel était, au moins, l'esprit qui régnait dans ces commentaires ? Il est douteux qu'il fût bien large et bien élevé ; que la poétique d'Aristote, si Ton s'y servait de ses principes et de ses règles, y fût elle-même comprise mieux que toute autre partie de ses œuvres et de sa doctrine (1).

(1) Met. d'Arist, (t. II, p. 52). M. F. Ravaisson qui s'est attaché avec raison à relever les mérites des péripapéticiens de cette époque, explique très bien pourquoi l'école d'Aristote, selon son expression, « brilla principalement par la Rhétorique. » Ce n'est pas moins un aveu de sa décadence spéculative. Il fait remarquer aussi, p. 62, qu'elle se distingua par ce qu'on appelait la polymathie. Cette variété ou multiplicité de connaissances n'est pas synonyme a d'embrasser l'ensemble des connaissances humaines 3>. (Ibid.) Il y manque l'esprit systématique qui fait le philosophe. Il n'y a qu'à comparer avec ce que dit, à ce sujet, Platon (Lois, vil), de cette nnXvpaBta qu'il nomme aussi 7rokvnetpia (Ibid ). c Féconde en orateurs et en politiques, elle ne produisit pas avec moins d'abondance des historiens, des géographes, des mathématiciens, des musiciens, des médecins. Ce fut, comme Cicéron le fait dire à Pison, un atelier de tous les arts : omnium arUum officina (De finib., v, 3). Mais c'est Cicéron qui parle ainsi, Cicéron orateur, et de plus éclectique. L'art oratoire exige cette variété toujours superficielle de connaissances. Cicéron préfère l'action à la spéculation (De officiis, I.), et fait même assez peu de cas de la science contemplative (Ibid.). Le grand orateur se réjouit d'avoir à puiser à de pareilles sources, si variées et si abondantes. Mais on ne fait pas attention que, dans cet endroit, il conseille de se tourner vers les péripatéticiens, couverte te quœso 1 et leurs écrits. C'est surtout du chef ou du maître qu'il s'agit et, de plus, il ne veut pas qu'on distingue le Lycée de l'Académie, encore, ce qu'il prise le plus, c'est la forme, sermo elegans, etc., la variété, varietas tanta artium. Pour lui, le savoir est un instrument (Ibid.), ut nemo sine eo instrumente ad ullara rem illustriorem satis ornatus posset accedere (Ibid., ch. m).

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