Die Phantasie als Urheberin der Welt
le principe de la forme et de la fia (cause finale) qui relie toutes les parties du système d'Aristote dans sa conception de l'univers.
Nojus ne voulons pas le contredire, mais nous donnons sa méthode aussi comme un échantillon de cette maïeutique historique que nous combattons, dont an a, on le voit par tout ce qui précède, si étrangement abusé et qui est loin d'être aujourd'hui abandonnée.
L'auteur l'avoue lui-même, et il expose ainsi son procédé : « Quand nous arrivons, dit-il, à préciser (p. 108) l'action de l'imagination dans le sens objectif et subjectif comme principe d'unité de la conception de l'univers chez Aristote, il ne s'agit pas simplement d'exposer ce qu'Aristote lui-même soutient et expose précisément, mais aussi ce qui reste non développé dans ses écrits et ce qui s'offre comme conséquence, ou ce qui reste au fond comme supposition, i
Il est clair qu'avec cette méthode on peut faire accoucher la philosophie d'Aristote d'une Muse qui sera l'Imagination elle-même deux mille ans après le Stagyrite.
On conçoit aussi la latitude que va se donner l'auteur pour démontrer sa thèse. Nous citerons seulement les points principaux qui sont donnés comme titres de ses chapitres : 1° l'Art comme analogie générale daus l'explication philosophique du monde; 2° le Principe de la forme et de la fin ou l'imagination comme principe d'unité de la conception de l'univers ; 3° l'Objectivité de la philosophie d'Aristote.
Quant à l'imagination comme faculté créatrice des œuvres de l'art chez Aristote, son existence est-elle oui ou non démontrée?
L'auteur gui, du reste, expose assez clairement ce point de la psychologie aristotélique, nous paraît plutôt éluder la question que la résoudre. Il a tort, selon nous, d'y mettre cette réserve et de s'arrêter en chemin. Qui l'empêche de la déduire par voie de conséquence?
IV. Divers auteurs (esthéticiens, poètes, etc.). — Nous devons ici la première place aux esthéticiens. Quelles que soient, en effet, la nouveauté et l'originalité de leurs conceptions, chacun d'eux ne peut guère se dispenser de jeter un coup d'oeil sur ce qu'ont fait ses devanciers. Ne fût-ce que pour les réfuter s'ils le contredisent, ou pour se féliciter s'ils s'accordent avec lui, il doit les citer et les apprécier, du moins les plus en renom et qui jouissent de plus d'autorité. Il en est ainsi d'Aristote et de Platon. Leurs noms figurent en première ligne dans les préfaces et à divers endroits de l'exposé des doctrines. Il y aurait de l'intérêt à parcourir les jugements que portent ces esthéticiens sur l'auteur de la Poétique. Mais c'est une tâche que nous ne saurions entreprendre et ce serait d'ailleurs revenir en partie sur ce qui a été dit.
Mais pour montrer, sur le point particulier qui nous occupe, comment s'est inaugurée cette ère nouvelle de la critique contemporaine, nous croyons devoir rappeler le jugement porté sur Aristote par quelques-uns des plus illustres écrivains de cette époque, en Allemagne en particulier.
I. — Lessing est le premier qui, ouvrant à la critique une voie nouvelle, ait donné d'Aristote mal connu et de son œuvre incomprise une intelligence meilleure dégagée du préjugé traditionnel. De cette épreuve Aristote, loin d'être sorti diminué, semble plutôt y avoir gagné. Il n'en est que plus admiré de l'écrivain allemand. A la façon dont il s'exprime, il serait plutôt à craindre qu'un nouveau culte moins
aveugle ne remplaçât l'ancien et qu'à l'infaillibilité des règle» tant de fois proclamées ne succédât une autre infaillibilité. Ce passage est connu, mais il est bon de le rappeler.
« J'ai tiré de la méthode et des principes de la Poétique d'Aristote mes propres pensées. Je n'hésite pas à déclarer que je tiens l'ouvrage pour aussi infaillible (unfehlbàr) que les Éléments d'Euclide. Ses principes sont aussi vrais et aussi certains. Seulement, peut-être, ils sont moins faciles à comprendre, et par conséquent plus exposés à la chicane. En particulier sur la tragédie, je crois pouvoir prouver sans réplique qu'elle ne peut s'écarter de la ligne exacte tracée par Aristote sans s'éloigner d'aulant plus de la perfection. » (Hamburg. Dn'am., § 74.)
Qu'y a-t-il de vrai et d'exagéré dans ce jugement? en quoi doit-il être modifié? On peut le voir par ce qui précède.
Nous préférons de beaucoup les réflexions autrement profondes et vraies du plus grand poète tragique de l'Allemagne et comme esthéticien disciple de Kant.
Gomme elles concordent dans leur généralité avec les idées émises dans notre travail, on nous permettra de les citer in extenso. C'est à Goethe qu'il s'adresse dans sa Correspondance :
Schiller. — « J'ai relu avec le plus grand plaisir la Poétique d'Aristote. C'est une belle chose que la raison dans sa plus haute manifestation. Il est très remarquable comme Aristote s'en tient simplement à l'expérience, et, par là, si l'on veut, il est trop matériel. Mais il n'en marche que sur un terrain plus solide. C'est aussi une lecture qui me repose l'esprit que de voir avec quelle libéralité il prend sous sa protection les poètes contre les raffinements et les subtilités de la critique. Il va toujours à l'essentiel et, dans tout le reste, il est si large qu'a plusieurs endroits, j'en suis resté étonné. Mais en outre, toute sa manière d'envisager la poésie et en particulier celle des poètes qu'il affectionne, est si vivifiante (belebend) que je l'examinerai de nouveau de plus près, surtout à cause de certains passages importants que je ne comprends pas bien, etc. »
<( Je suis très content d'Aristote et non seulement de lui, mais de moi. Il arrive rarement qu'après la lecture d'un écrivain, d'un esprit aussi sobre (nuchtern) et d'un froid législateur, on ne perde pas la paix intérieure. Aristote est un vrai juge des Enfers (Hôllenriehter) pour tous ceux qui, ou s'attachent servilement à la forme extérieure, ou s'élèvent au-dessus de toutes les formes. Il doit jeter constamment ceux-là en contradiction par la manière libérale et élevée de son esprit. Car ce qui est manifeste c'est combien plus il s'agit pour lui de l'essence des choses que de toute la forme extérieure. Quant à ceux-ci, il doit les effrayer par la rigueur avec laquelle de la nature de la poésie et de la tragédie en particulier il déduit sa forme invariable. Je comprends la mauvaise position où il a mis les commentateurs, les poètes et les critiques français. Aussi, ont-ils toujours tremblé devant lui-même, comme des écoliers devant la verge du maître. Shakespeare, tout en péchant réellement contre ses règles, serait beaucoup mieux accueilli auprès de lui que toute la tragédie française.
« Quoi qu'il en soit, je suis très content de ne l'avoir pas lu plus tôt. Je me serais privé d'un grand plaisir et de tous les avantages qu'il me procure maintenant. Il faut déjà comprendre parfaitement les idées principales si l'on veut le lire utilement. Si l'on ne connaît pas déjà
très bien la chose dont il traite, il est dangereux de prendre conseil auprès de lui.
« Mais il ne peut être entendu ni apprécié d'une manière .sûre. Toute sa conception de la tragédie s'appuie sur des principes empiriques. Il a une masse de tragédies sous les yeux que nous n'avons pas sous les nôtres. Il raisonne d'après cette expérience, et il nous manque en grande partie la base de son iugement. Presque jamais il ne part de l'idée, mais toujours du fait, de l'œuvre d'art, du poète et de la représentation. Si ses jugements, dans leur essence principale, sont de véritables règles de l'art, nous en sommes redevables à cet heureux hasard, qu'il existait alors des œuvres d'art qui, par le fait, réalisaient ou pouvaient représenter leur espèce dans un cas individuel.
« Si l'on cherche, chez lui, une philosophie de la poésie comme on peut l'exiger d'un esthéticien moderne, non seulement on sera trompé, mais on devra se moquer de sa manière rapsodicme et de la singulière succession de ses règles tout à fait particulières, des maximes (Satzungen) logiques, prosodiques, rhétoriques, poétiques, lorsqu'il va jusqu'au détail des voyelles et des consonnes. Mais si l'on songe qu'il a devant lui une tragédie individuelle et qu'il analyse sous toutes les faces qui peuvent être considérées, tout s'explique facilement et l'on est très satisfait de ce que, dans cette circonstance, tous les éléments dont peut être formée une œuvre poétique soient récapitulés.
« Je ne m'étonne pas, d'après cela, qu'il donne la préférence à la tragédie sur le poème épique, car, à ce qu'il croit, quoiqu'il s'exprime en termes peu affirmatifs, la valeur propre et objective de l'épopée n'est pas pour lui méconnue et rabaissée ; mais comme juge et comme esthéticien, il doit être satisfait, surtout de cette espèce d'art dont la forme est plus fixe et sur laquelle on peut porter un jugement absolu. Or cela est manifestement le cas pour la tragédie telle qu'elle existait dans les modèles qu'il avait sous les yeux. La tâche plus simple et plus déterminée du poète dramatique se laisse d'autant plus facilement comprendre et formuler qu'elle olfre à la raison une technique plus parfaite, précisément parce que l'étude est plus courte et son étendue moindre. En outre, on voit clairement que sa prédilection pour la tragédie vient d'une intelligence plus claire de celle-ci, de ce qu'il ne connaît de l'épopée proprement que les lois générales de la poésie, qui lui sont communes avec la tragédie, et non les règles spécifiques par lesquelles elle s'en distingue. C'est pour cela qu'il pouvait dire que l'épopée est renfermée dans la tragédie et que celui qui sait juger de l'une, peut aussi parler de l'autre, car tout ce qui est en général de l'action poétique dans l'épopée est contenu dans la tragédie. (Das allgemeines Pragmastiche poetische.)
« Il y a dans ce traité des contradictions apparentes, mais qui, à mes yeux, lui donnent encore plus de prix, car elles me confirment dans l'opinion que l'ensemble ne se compose que d'aperçus détachés sans qu aucune idée théorique préconçue y soit en jeu. On peut aussi beaucoup mettre sur le compte du traducteur.
« Je me réjouis de pouvoir causer plus en détail de cet écrit quand vous serez ici.
« Que dans la tragédie il accorde la principale importance à la contexture des événements, c'est avoir frappé juste sur la tête du clou, ht richt den Nagel auf den Kopf getrofen.
« Quand il compare entre elles la poésie et Yhistoire et qu'il accorde
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à celle-là une plus grande vérité qu'à la seconde, ce jugement de la part d'un homme d'une raison aussi positive m'a beaucoup réjoui. C'est aussi un trait plein de finesse que cette remarque : à savoir que les anciens ont fait parler leurs personnages plus en politiques, les modernes plus en rhéteurs.
« Ce qu'il dit de l'avantage des noms historiques pour les personnages dramatiques est également une observation très juste. Qu'il soit trop favorable à Eunpide comme on le lui a reproché, c'est ce que je n'ai nullement trouvé. Maintenant que je l'ai lu moi-môme, je trouve qu'on a prodigieusement défiguré sa pensée. »
Schiller termine par ces mots sur la Poétique d'Aristote : « Je me réjouis beaucoup de ce que nous avons ouvert Aristote à la même heure. Un livre est toujours trouvé quand il est entendu. Je me rappelle qu'il y a trente ans, j'ai lu cette traduction et que je n'y ai rien compris. »
Dans un autre passage, Schiller, en s'adressant à son ami Korner, résume ainsi son jugement sur la Poétique d'Aristote :
« J'ai lu en même temps que Goethe depuis quelque temps la Poétique d'Aristote et non seulement elle ne m'a pas découragé ni rétréci l'esprit, mais elle m'a véritablement fortifié et allégé. D'après la manière pénible (peinlich) dont les Français conçoivent Aristote et cherchent à exagérer ses règles, on s'attend à trouver en lui un législateur froid et illibéral, et c'est précisément le contraire. 11 pénètre avec précision et détermination à l'essentiel, et sur les choses extérieures il est aussi large qu'on peut l'être. Ce qu'il exige du poète, celui-ci doit l'exiger de lui-même pour peu qu'il sache ce qu'il veut. Cela dérive de la nature de la chose. La Poétique traite presque exclusivement de la tragédie, qu'il favorise plus qu'aucun genre de poésie. On remarque en lui au'il parle au nom d'une très riche expérience et de l'observation, qu il a sous les yeux un nombre prodigieux de pièces tragiques. »
Nous serions moins de l'avis de Schiller quand il ajoute : « Il n'y a rien dans son livre de spéculatif, aucune trace de théorie auelconque. Tout est empirique; mais un grand nombre de cas et l'heureux choix des modèles qu il a sous les yeux donnent à ces vues empiriques un caractère général et la parfaite qualité de lois.
« Tu dois le lire toi-même. Il ne ma nullement gêné pour mon Wallenstein. Je sens que, à part la différence ineffaçable de. la tragédie ancienne et de la tragédie moderne, j'ai satisfait et je satisferai à toutes les conditions essentielles. » (Schiller, Briefwechsel mit Kôrncr, iv° Theil, S. 31.)
Goethe. — Voici comment Goethe à son tour s'exprime aussi sur la Poétique d'Aristote :
« Les fragments du Traité d'Aristote sur la Poésie offrent un singulier caractère. Si l'on connaît le théâtre en homme du métier, comme moi, qui ai consumé une notable partie de ma vie à cultiver cet art, qui ai même beaucoup travaillé pour le théâtre, on voit d'abord qu'avant tout, il faut avoir pénétré les opinions philosophiques de 1 auteur pour comprendre comment il envisageait cette forme de l'art. Sans cela, il embrouille nos études. C'est ainsi que les Poétiques modernes en ne s* attachant qu'à la partie superficielle de sa doctrine se sont égarées sur ses traces *. »
1. Pour les jugements particuliers que Goethe porte sur la Poétique
Dans son Cours de littérature dramatique, A.-W. Schlegel se livre, à propos du théâtre français et de l'influence qu'a exercée sur la forme de la tragédie la Poétique mal comprise d'Aristote et de ses règles, à un assez lonç examen (Leçons X et XI), où il fait en particulier la critique des trois unités. On ne peut nier la vérité de ce qui de sa critique est purement historique. A-t-il aussi bien compris l'auteur de la Poétique dans la partie vraiment théorique? Sa glose sur l'unité d'action paraîtra bien superficielle à qui pénètre plus avant dans la nature du sujet que lui-même déclare avant tout métaphysique. Il serait aisé de montrer que plusieurs de ses objections sont de véritables chicanes.
On a vu plus haut (p. 69) comment, quant à ce qui est de l'effet tragique, du but de la tragédie, il s'en réfère à Kant et au Traité du sublime.
Nous ne pouvons reproduire ici les divers jugements portés sur la Poétique d'Aristote par les esthéticiens allemands des diverses écoles. Nous nous contenterons de renvoyer à leurs écrits en indiquant les passages principaux où la doctrine de l'auteur de la Poétique est citée et appréciée *.
II. — Nous ne pouvons nous dispenser, dans cette revue, de donner une attention toute particulière aux auteurs français qui, eux-mêmes, ont porté sur Aristote et son esthétique un jugement motivé et détaillé, ou lui ont consacré une étude spéciale dans leurs écrits.
En tête, nous trouvons deux écrivains qui, chacun à leur mauière, ont été amenés à exposer et apprécier l'esthétique d'Aristote en ses points principaux : le premier, M. Ch. Levéque, dans son livre sur la Science du beau, ses principes, ses applications et son histoire, 2° édition ; le second, M. A.-D. Chaignet, dans son Essai sur la psychologie d'Aristote où, sous le titre : la Raison poétique, est exposée sur tous les points essentiels également l'esthétique aristotélienne.
Nous rendons pleine et entière justice tout d'abord au mérite très distingué de ces deux écrivains dont nous nous plaisons à reconnaître toutes les qualités éminentes de science et de talent, en particulier la connaissance approfondie et la haute compétence en tout ce qui est
d'Aristote, il suffit de renvoyer aux écrits suivants : Goethe Nachlese zur Arist. Poetik, B. XCVI, Œuv. compl. — En particulier ce qui est dit do la katharsis, qu'il traduit par Ausgleichung, Versôhnung. — Goethe cite les trilogies grecques, l'Œdipe à Colonne, comme modèle parfait de purification. — 11 montre la différence de la katharsis tragique et de la katharsis musicale. — Il rejette la solution morale. — La musique n'agit pas sur la moralité. — La philosophie seule et la religion sont cause efficiente. — Chez les arts, elle n'est qu accidentelle. {Ibid.) Les arts peuvent adoucir les mœurs grossières, eine Mildlerung roher Sitten, Etwas Wùrdiges anziehen. 1. Jean-Paul Richter, Vorschule der Aesthetik, Préf. de la 1" édit. ; id., de la 2° édit., § 1, Définition du beau; § 26, Du risible; § 26, De la durée de l'action dramatique. — Schleiermacher , Vorles. fitr Aesthetik, Einleitung, 1-4. — Fr. Thiersch, Allgemeine Aesthetik, 1843, B. I, § 3; Die Nachamung als Princip. der Kunst bei Aristoteles f ibid., § 13. — Schellino, Œuv. compl., t. V, Philosophie der Kuntt, p. 694-702. — Ch. Weisze, Syst. der Aesthetik als Wissenschaft , B. II, p. 311. — Solder, Vorlesungen uber Aesthetik historische : Einleitung, S. 15. — Hegel, Aesthetik, trad. fr., 2* édit., p. 479, 485, 541.— Fr. Th. Vischer, Aesthetik als Wissenschaft der Schônen, Einleit., S. 40; B. I : das Tragische, 3. Th., § 899, 901, 906. — Kôstlin, Aesthetik, S. 22, 50, 53, 56, 100, 240, 251, 624, 801.
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de la philosophie ancienne. La meilleure preuve est dans leurs écrits. Mais en ce qui touche à notre sujet, nous sommes, à notre grand regret, obligé de nous séparer d'eux, et il nous est impossible d approuver- la manière dont ils ont cru devoir juger Aristote comme esthéticien. C'est le cas de répéter le mot attribué au Stagyrite : Sed magis arnica veritas.
Pour que ces deux savants auteurs soient ici bien compris, il est nécessaire de rappeler la circonstance qui a fait naître leurs écrits, ce qui explique en partie le point de vue où ils se sont placés pour juger Aristote.
L'Académie des sciences morales en 1857 mit au concours ce sujet : « Rechercher les principes de la science du beau, faire l'examen critique des plus célèbres systèmes auxquels la question du beau a donné lieu dans l'antiquité et les temps modernes ».
L'histoire, on le voit, est ici placée après la théorie. Pour l'historien, c'était un écueil. La tentation pour le théoricien est de chercher dans l'histoire non seulement la réponse au problème esthétique, mais de vouloir justifier sa propre manière de le résoudre en s ap-
Suyant de l'autorité des plus grands noms de l'histoire. Le livre de . Lévéque obtint le prix. Couronné par trois académies, 'publié comme traité d'esthétique, il a joui d'un légitime succès auprès du public, et le conserve.
Le livre du savant et brillant esthéticien n'est ici nullement en cause, mais seulement le chapitre très étendu de la quatrième partie consacré à Aristote.
Peut-on dire que l'auteur ait échappé à cette préoccupation constante de mettre sa théorie du beau en rapport ou concordance avec celle des plus grands esthéticiens anciens et modernes, qu'il ne l'ait pas fait également pour Aristote? Lui-même, à chaque pas, le déclare et s'en félicite. Nous l'en félicitons nous-mêmes; mais est-ce bien la meilleure position pour l'historien? Nous ne le pensons pas. Il nous suffira de faire remarquer que partout il cherche dans ce chapitre comme ailleurs à déduire toute la philosophie de l'art et de la poésie en particulier, de la définition du beau, ce qui, à nos yeux, est une erreur manifeste. Elle entraîne, selon nous, l'auteur dans des explications forcées, des interprétations arbitraires. Elle lui impose un plan qui n'est nullement naturel et surtout conforme à la doctrine d'Aristote. Il est condamné à se servir à l'égard d'Aristote d'une langue et d'une terminologie qui ne sont nullement les siennes. Nous n'insistons pas; nous aimons mieux louer tout ce quil y a d'ingénieux dans cette exégèse un peu trop intéressée, contraire à la notion que nous nous faisons d'une méthode vraiment historique.
Nous regrettons aussi qu'il en sorte un Aristote à nos yeux beaucoup trop platonicien. L'auteur est lui-même idéaliste et avec raison grand admirateur de l'auteur du Phèdre et du Banquet; cela lui fait trop méconnaître les différences du maître et du disciple. Mais nous aurions tort de lui en vouloir, lui qui a si bien démontré ailleurs que Platon est le fondateur de l'esthétique, de cette science que luimême représente d'une façon si distinguée parmi ses compatriotes au xix B siècle.
M. Chaignet, dont le Mémoire fut, sinon couronné, honorablement mentionné et ensuite publié (Principes de la science du beau) est parti d'un point de vue un peu différent, que lui ont suggéré depuis ses
savantes études sur la philosophie ancienne, sur Pythagore et son école, sur la Psychologie de Platon, enfin sur la Psychologie d'Aristote. Chez lui, ce qui domine c'est le côté psychologique. Aussi s'est-il cru en droit d'encadrer toute l'esthétique d'Aristote sous le titre de Raison poétique,' dans sa Psychologie.
C'est déjà s'écarter, selon nous, d'Aristote que de faire de son esthétique un fragment de sa Psychologie qui n'en parle pas. Mais on ne peut que louer la manière habile et savante dont est composé ce morceau d'un grand intérêt, approuver les réflexions justes et sagaces dont l'auteur a fait suivre dans son Étude complémentaire sur la katharsis (fin du vol.) cette esthétique intercalée d'un grand philosophe. Seulement n'y a-t-il rien à lui contester : i° sur la méthode ; 2° sur les résultats auxquels elle le conduit? Au moins a-t-il le mérite incontestable de ne pas s'écarter de la forme et de la terminologie d'Aristote, d'appuyer chaque explication d'un texte habilement choisi ou d'une phrase recueillie dans les écrits d'Aristote. Pour nous seulement, ce parti pris d'avoir une Réponse à tout, claire, nette, précise, à ce qui reste obscur et indéterminé, nous met en défiance sur l'agencement trop parfait des idées. Ajouter sans façon à ce qui manque (voy. p. 534), compléter l'incomplet, est-ce un procédé permis à qui, comme historien, ne doit pas devancer les temps? La méthode fragmentaire et empirique d'Aristote s'y prête- t-elle? Tout cela nous paraît artificiel et anticipé.
Nous craignons que sous le couvert soigneusement gardé des mots anciens la pensée ne soit changée et transformée, disons le mot, venue avant terme. Le lecteur ne reconnaît-il pas à chaque ligne des idées modernes empruntées, les unes à Kant (p. 537), les autres à Hegel, etc.? Lui aussi, notre auteur, se croit en droit de faire partout dériver la théorie de l'art et de la poésie de la notion du beau. On sait ce qu'il faut en penser. Bref, nous lui poserons cette question : S'il n'avait vu ce qu'il voit dans Aristote avec les lunettes taillées par les modernes auteurs des plus récents systèmes d'esthétique, nous auraitil aussi bien expliqué, commenté Aristote esthéticien? Nous en faisons juges les lecteurs attentifs et éclairés de ce savant et intéressant chapitre de VEssai sur la psychologie d'Aristote.
Nous terminons par quelques mots sur la Préface qu'a placée en tête de la Poétique le savant traducteur des œuvres complètes d'Aristote, B.-St. Hilaire 9 œuvre elle-même immense qui exigeait les qualités du philosophe autant que de l'helléniste et de l'érudit. Nous reconnaissons volontiers tout ce qu'il y a de solide et de judicieuse critique «dans cette importante Préface tout à fait digne des autres. Y est-il tenu assez compte, dans les éloges donnés au philosophe ancien, des progrès de l'esthétique moderne en cette partie de la science du beau et de la philosophie de l'art? C'est ce qu'accorderont peut-être moins facilement ceux qui, tout en admirant le génie d'Aristote, ne voient en lui que le fondateur après Platon d'une science qui en est alors à ses débuts ; comme dans son œuvre une simple ébauche incomplète, destinée à être élargie et perfectionnée ; qui ne voient aussi dans ses règles qu'un code applicable surtout à une forme particulière de l'art bien que plusieurs soient absolues. Mais nous ne voulons pas insister sur un travail qui a surtout pour but de faire ressortir les mérites supérieurs de cette partie des ouvrages d'Aristote, que le
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traducteur a si bien mis à la portée du public lettré et curieux de connaître les grands monuments de la philosophie ancienne.
D'un aulre traducteur de la Poétique d'Àristote, auteur d'un Essai sur la Critique littéraire chez les Grecs, i 849, M. E. Egger, bien connu pour sa science si sûre de l'antiquité et sa judicieuse critique, nous citerons comme complément l'explication qu'il donne de la fortune et du rôle de l'œuvre d'Aristote aux siècles précédents et de l'autorité non contestée de ses règles dans l'art dramatique : « L'auteur de la Poétique fut Je seul maître qu'écoutèrent les auteurs dramatiques de l'Occident. Bien plus, comme l'Europe avait d'abord connu dans Aristote le logicien, le naturaliste, le métaphysicien..., personne ne s'avisa de lui contester, en matière d'art et de poésie, l'autorité dont il jouissait comme législateur du raisonnement et comme observateur de la nature. La Poétique se plaça naturellement sur la même ligne que VOrganon. Elle fut expliquée dans les cours publics, discutée quelquefois, mais toujours avec respect par des critiques enthousiastes. De là ces longs commentaires de Vettori, de Castelvetro, de Paul Béni qui rappellent la science un peu prolixe des commentateurs alexandrins. Loin de s'affaiblir par les progrès du libre penser, ce culte pour Aristote devint plus superstitieux encore dans les premières années du xvn e siècle. L'esprit français, naturellement ami de la mesure et de la méthode dans les compositions littéraires, s'attacha minutieusement aux règles du théâtre antique telles que les avait rédigées Aristote. Force était bien d'en abandonner quelques-unes;... mais, en revanche, on prêta par induction à notre philosophe plus d'un précepte auquel il n'avait jamais pensé... Ainsi se trouva constituée la rigoureuse théorie des trois unités qui, malgré tant de réclamations de la critique compétente, s'appellent encore aujourd'hui les unités aristotéliques l . »
i. A ces auteurs on doit ajouter : Reinkens, Aristot. uber Kunst., besonders uber die Tragôdie, 1870. — Schrader, de Artis apud Aristotelem notione ac vi. M (indien, 1881. — //. Martin, Analyse critique de la Poétique d'Aristote (Thèse), 1836.
Coulommiebs. — Typ. P. BRODARD et GALLOIS.