‹ L'esthétique d'AristoteChapitre 6 sur 38 · LA POESIE · texte numérisé non relu

LA POESIE

l'art, si peu connu des anciens quoiqu'il fût le leur, on parcourt, avec le philosophe grec, une région qu'avec soin il a lui-même étudiée, non, il est vrai, dans sa totalité, mais dans sa partie la plus élevée et la plus intéressante. La méthode qu'il emploie est celle que nous connaissons et qu'il a suivie dans ses autres écrits : V expérience jointe à la spéculation ; et Ton sait quels résultats aussi féconds que certains elle a été capable de donner. La pensée, quoiqu'elle manque quelquefois de la clarté désirable et puisse être diversement interprétée, est toujours profonde, solide et vraie. Le monument, tel qu'il nous est parvenu, tout incomplet et imparfait qu'il est, a sa place parmi les œuvres de l'esprit humain qui ont exercé, dans l'ordre d'idées qui leur est propre, la plus grande influence. On y reconnaît partout la main qui l'a élevé et les qualités du génie supérieur auquel il est dû. — Nous n'avons pas ici, après tant d'autres, à le décrire ni à le juger ; mais seulement à examiner les points principaux que l'esthétique contemporaine a cru pouvoir expliquer d'une façon nouvelle à l'aide des derniers systèmes de la philosophie.

Pour le reste, il suffit de renvoyer à ce qu'une critique plus savante et moins étroite que l'ancienne a dû réformer et corriger, ou à ce qui est devenu presque lieu commun et ne peut plus être contesté.

II. — Comme tous les arts, la poésie est définie par Aristote une imitation (Poét., I) et l'on sait le sens qu'il faut attacher à ce mot (Suprà). En quoi se distingue-t-elle des autres arts? Toujours, selon Aristote, par ses moyens d'imiter, son objet propre et sa manière d'imiter. Or, 1° le moyen dont elle se sert est la parole, la voix ?wv«, ses sons articulés, seuls capables d'exprimer la pensée dans tous ses modes et ses combinaisons, qu'elle façonne d'après son but et selon ses règles, s'aidant du rhythme, du mètre et de la mélodie pvôps xal p£kn xal farpw. (Ibid.) C'est par là qu'elle

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diffère de la musique, elle aussi, Fart des sons et qui, comme elle, s'adresse à l'oreille, mais qui n'a pas la même vertu imitatrice ou expressive. Le son musical est en cela inférieur au langage parlé ou écrit. La musique n'exprime que les mouvements intérieurs de l'âme, les caractères et les sentiments («fa, *àfa), non les idées (Polit VIII. Problèmes.) Les deux arts sont également soumis aux lois du rhythme et de l'harmonie. Et toutefois la versification n'est pas essentielle à la poésie, de même que la prose revêtue de la versification ne serait pas pour cela vraiment poétique. On aurait beau traiter en vers un sujet de médecine ou d'histoire, on n'en ferait pas un poème. On pourrait mettre en vers les récits d'Hérodote, ce ne serait pas une épopée. Empédocle qui écrivit en vers n'était pas moins un physiologue ou un physicien (Ibid.). — 2° Quel est V objet propre de la poésie? Si Aristote ne le dit pas ici formellement, sa pensée est très claire. Il est évident que, pour lui, la poésie, l'art de la parole, est l'art humain par excellence, seul capable d'exprimer directement et en elle-même la vie spirituelle, et cela dans son entier développement. Non seulement la pensée, mais les affections et les passions, et tous les actes de la vie trouvent en elle leur imitation véritable. Elle seule met sous nos yeux les hommes en action rpârrovriç ; elle représente une action complète dans son cours, ses phases et ses péripéties. Bref, l'homme et les choses humaines, tel est son objet véritable ou principal sinon exclusif. Il en est d'elle comme de la philosophie, de celle qui traite des choses humaines mç\ xà Mpànux (Eth. Nie. , X, x). De cela surtout elle doit nous entretenir. Ce qui est vrai de tous les genres de poésie est surtout visible pour les principaux : le drame, l'épopée, la poésie lyrique, qui nous offrent le spectacle de la vie humaine, sociale et privée. Or la vie est dans l'action (cv np<%u).

S'en suit-il que la nature avec ses phénomènes, les êtres animés ou inanimés qu'elle renferme, soit exclue de ses

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imitations^ qu'il n'y ait pas de poésie naturelle ou descriptive! Cela est assez selon l'esprit grec attesté par ses œuvres. Le silence d'Ariètote et son oubli, s'il n'est intentionnel, autoriserait à le croire, ainsi que ce qu'il a dit des physiologistes et de leurs conceptions versifiées. Mais c'est un de ces points qu'il ne faut pas, selon nous, trop préciser. — 3° Quant à la manière d'imiter de la poésie elle paraît clairement désignée par ce qu'Aristote dit du style poétique, qu'il doit être figuré, de ses agréments, et ornements, en particulier de la métaphore à laquelle un examen spécial estconsacrê dans la Poétique (XXI, XXIII), et dans la Rhétorique III, 3, 10. — V Inspiration paraît aussi être essentielle à la pensée poétique, car celle-ci a quelque chose de divin : Um yàp * notrKTtç (Rhét., III, 7). La poésie, dans sa langue, doit s'élever au-dessus de la prose et sa diction même n'est pas celle de l'éloquence srspov >ôy&> x«l itowjtôç U&ç (Rhét., III, I).

En tout cela est marqué déjà très nettement ce qui caractérise en propre la poésie et la distingue dé la prose. La différence apparaît encore mieux si on la compare aux genres principaux de celle-ci: Vhistoire, l'éloquence et l& philosophie.

1° On se rappelle ce qui a été dît de la poésie, qu'elle est plus philosophique et plus sérieuse que l'histoire: &ô xai

ytWoywTepov xal C7rov5atoTepov nowaii iaropiczç è<mv {Poét. IX). Mais

pourquoi et comment ? C'est, dit Aristote, qu'elle imite ou exprime plutôt le général fiâOlov Ta xaGolou et l'histoire le particulier rà xaô'Ixaorov >s'yet (IMd.). Le mot est aussi juste que profond, et l'on aurait tort, selon nous, d'en contester la parfaite justesse, de réclamer en faveur, do la science historique, Qu'Aristote (1) ne connaissait que dans sa forme primitive, non à ses degrés supérieurs où elle devient une science et fait même partie intégrante de la philosophie. Il

(1) M. Barthélémy-Saint Hilaire (Trad^, de h. Poét.) après avoir émis cette opinion nous semble revenir ensuite au fond à la nôtre.

n'y a pas plus à objecter que la poésie imitant à l'aide dés images sensibles, l'image est toujours un objet particulier pris dans la nature ; car ce n'est pas moins une généralité. Le fait sensible qui représente l'idée quoiqu'il ne soit pas une pâle copie et conserve son individualité, est lui-même dépouillé de ses accidents et, par là, généralisé. L'histoire est une science sans doute, et de plus un tribunal qui juge les actions humaines d'après une règle abstraite prise dans la conscience qui est la raison. Elle est, par là, plus rapprochée de la philosophie ; mais ce n'est pas ce qui, essentiellement, la constitue. Son caractère spécifique c'est d'être un récit. Or, ce qu'elle raconte, ce sont toujours des événements particuliers de la vie des peuples ou des individus. Elle aussi, sans doute, trace des caractères, étudie des lois, embrasse une série ou ensemble d'événements, suit la marche des temps, etc. Elle n'est pas moins attachée au temps et à l'espace, à tel ou tel point particulier de la durée et de la surface terrestre. Attentive aux incidents, aux changements, aux mœurs divers et aux hasards de l'existence de la vie des peuples, etc., elle doit en tenir compte et fidèlement les reproduire.

La poésie est bien plus (jiaklov) affranchie de toutes ces limites ; sans être abstraite elle jouit d'une plus haute généralité. Ce qu'elle crée avant tout ce sont des types. Quoique infiniment variés ou particularisés, ces vivantes figures sont les faces diverses de l'humanité elle-même changeante et diversifiée selon les temps, mais au fond identique et la même sous t^nt de costumes différents. Jamais l'histoire ne peut à ce point faire abstraction du caractère individuel ou réel des faits ou des personnages qu'elle fait connaître ou revivre, les dépouiller à ce point de leur individualité. Sous ce rapport, Achille, Hector, Andromaque, Ulysse, Antigone, Phèdre, Œdipe, Cléon, etc., sont des types bien supérieurs en généralité, ou idéalité, en vérité, à Alexandre, à Périclès, à Alcibiade ou à César et à Napoléon, etc.

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