‹ L'Esthétique de Jean-Sébastien BachChapitre 32 sur 94 · CA A ARR P6COO · texte numérisé non relu

CA A ARR P6COO

Les sourdes clameurs des instruments graves donnent à tout l’air de basse de la cantate Schauet doch, und sehet, comme un fond de nuées noires, au milieu desquelles la trompette resplendit tragiquement, tandis que le chanteur dit: « Ton orage s'élève dans le lointain »{, Nous retrouvons ici le motif formé de notes répétées rapidement, mélé à des thèmes rudes dans le quatuor, et poursuivi en séries chromatiques qui s’élèvent lentement, comme en une progression menaçante, puis s'écroulent degré par degré, dans un redoublement de rumeur. ; À

Dans le récit de ténor de la cantate Wer nur den licben Gott lässt walten, l'effondrement de la basse, suivi d’un long frisson, évoque l’image de la tempête et de la foudre?.

Pour reproduire la terrible résonnance des paroles qui bouleversent l’âme, comme d’un coup de tonnerre, Bach fait mugir de même la basse, dans l'air de ténor de la cantate Mein liebster Jésus ist verloren?. Dans la cantate en dialogue © Exwigheit, du Donnerwort, le formidable frémissement de la foudre est imité, dans l’orchestre, par un motif de notes répétées‘. Il en est de même dans l’accompagne- . ment du premier chœur de la grande cantate composée sur le même choral5. Une basse violemment ébranlée accompagne aussi les récitatifs de basse de la cantate Wachet, betet, seid bereit allezeit, où passe la vision de la destruction du monde, au dernier jour ê.

C’est encore par un tremblement profond, que se termine le motif principal de l’accompagnement, dans l'air de

2 B. G. 93 (XXII, p. 00).

8 B. G. 154 (XXXII, p. 63).

# B. G. 60 (XIL2, p. 171).

5 B, G. 20 (Il, p. 294).

8 B. G. 70 (XVI, p. 343 et p. 360).

190 Ki L'ESTHÉTIQUE DE JÉAN-SÉBASTIEN BACH

basse de la cantate Meine Seele erhebt den Herren: «Dieu précipite de leur siège les puissants dans le gouffre infernal » t.

Bach accompagne de motifs entrecoupés, soutient à peine la voix, quand les paroles expriment l'incertitude, l'angoisse de l'attente, les soupirs, les gémissements. Dans le récitatif d’alto de la cantate Æerr, deine Augen sehen nach dem Glauben, après que la basse a indiqué la tonique, les hautbois se font entendre par petits groupes de notes espacés, entre lesquels la voix poursuit seule son chant, que. l'orchestre trouble plutôt qu’il ne le guide. Cette contradiction des rythmes, ce manque d’assises, produisent une appréhension qui va croissant jusqu'à la fin. Les paroles expriment la crainte: «Il y a péril à attendre, veux-tu perdre le temps? Le Dieu qui jadis t'a été favorable, peut soudain te traîner devant son tribunal,» etc.?.

Oboe

Dans le récitatif de ténor de la cantate Schatef doch und sehet, ob irgend ein Schmerz sei, wie mein Schmerz, la plainte des flûtes ondule au-dessus du quatuor et du chant, entremélée de silences, et presque sans basse d'accompagnement, tandis que le ténor déclame: «Lamente-

toi, ville de Dieu ruinée, misérable amas de ruines et de cendres »3.

2 B. G. 102 (XXIII, p. 65).

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Dans le premier chœur de la cantate Warum betrübst du dich, mein Herz, (Pourquoi tattrister, mon cœur), la basse est sans cesse interrompue (A)!. Les violons et l’alto qui jouent la partie la plus grave dans l’air d’alto, accompagné de l'orgue à deux claviers, dans la cantate Vergnüote Ru, beliebte Seelenlust, procèdent aussi par groupes de notes séparés, pour exprimer l’affliction (B)2 Dans le récitatif d’alto de la cantate Ach Herr, mich armen Sünder, le continuo interprète, par un thème brisé de silences, et à demi assoupi, les paroles du chant: «Je suis las de soupirer » (C}. Les violons chantent une mélodie entrecoupée, à limitation de la voix, à ce passage de l'air pour basse de la cantate Æerr, wie du willst : « Douleurs de la mort, arrachez les soupirs à mon cœur» (D)#.

1 B. G. 138 (XX VIII, p. 199).

2 B. G. 170 (XXXIII, p. 204).

BE Gr 35 XXVIIL, D, 132).

BUG 734(X VIT Yp'2r01).

Quant à l’harmonie même produite par les instruments accompagnants, elle est significative au même degré que l'harmonie produite par l’accord des voix, et selon les mêmes principes expressifs.

L'emploi expressif des accords dissonants est constant, soit à l'orchestre, soit à la basse continue, que le claveciniste ou l’organiste doit résoudre d’après les chiffres indiqués.

Dans la cantate de sa jeunesse ch weiss, dass mein Erlüser lebt, Bach écrit un accord de septième diminuée, quand le texte se lamente sur les liens dont Jésus fut chargé. Les harmonies de cette espèce sont des plus fréquentes dans l’accompagnement de la cantate /ch hatte viel Bekümmerniss, où nous en avons d’ailleurs signalé dans les chœurs ? Dans le récit de ténor de la cantate :/esu, der du meine Seele, elles abondent3. Quand il est question de péché!, de damnationÿ, de douleurf, de tristesse, de mort8, de trahison®, de haine, l'orchestre ou la basse continue accentuent, d’un accord dissonant, la parole émouvante.

L'opposition entre la joie exubérante, qui se manifeste largement, et la douleur concentrée, âpre, qui déchire le cœur en secret, est marquée avec une merveilleuse vérité dans le récit d’alto de la cantate Achk we, flüchtig, ach wie nichfig. «La joie se change en. tristesse», dit le texte. Une vocalise redondante se déploie sur les premiers mots,

1 B, G. 100 (XXXII, p. 175).

2BG:t27 (VEN D: a, petto, etc):

3 B. G. 78 (XVIII, p. 274).

£ Cantate ]n allen meinen Thaten (B. G. 97, XXII, p. 217).

5 Cantate Gelobet seist du, Jesu Christ (B. G. 91, XXII, p. 2r).

$ Récit de basse de la cantate Wer nur den lieben Gott lässt walten (B. G. 93, XXII, p. 83).

7 Matthäus-Passion (B. G. IV, p. 42 et p. 54). Cantate Weichet nur . betrübte Schatten (B. G. XI?, p. 56).

8 Johannes-Passion (B. G. XII, p. 5x).

9 Matthäus-Passion (B. G. IV, p. 41 et p. 87).

19 Cantate Vergnügte Ruh' (B. G. 170, XXXIII, p. 203) et cantate Komm, du süsse Todesstunde (B. G. 161, XXXIII, p. 0).

accompagnée d’une ample harmonie de sixte, mais les dernières paroles ont une déclamation brève qui pénètre, supportée par un accord passionné.

Allo

Mi de vird zu Traurigkeit

Enfin, les séries de consonnances douces s'étendent dans l'orchestre, comme dans les voix, pour dire les louanges infinies, la félicité, le calme des cœurs que Dieu possède, Citons l'introduction de la cantate Æerr Gott, dich loben wtr, où les instruments font rayonner de claires harmonies”, l'air de soprano de la cantate Du sollst Gott, deinen Herren, heben, où les hautbois modulent des tierces ferventes?, et signalons encore les sixtes, dans l'introduction de la cantate Wohl dem, der sich auf seinen Gott*, et les sixtes fleuries de Paccompagnement de l'air d’alto, dans la cantate /ch steh mit einem Fuss im Grabe: «Seïigneur, ta volonté doit me plaire »5.

2/B: G130 (XX VI, p.255).

3 B. G. 77 (XVIII, p. 246).

4 B. G. 139 (XXVIII, p. 225).

B. G. 156 (XXXII, p. 107).

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