L'esthetique de la rue
L'auteur d'un conte vraiment fantastique aurait seul le droit de vous dire : Je commence : les choses se passent sous les premiers Césars romains. Vous ne verrez pas dans ma fiction passer l'Auguste sur son char de gloire, précédé de licteurs et de la majesté du peuple romain, cela serait banal, vous m'accuseriez de vous servir la moelle imagée des phrases d'un Tacite ou d'un Suétone. Je veux moins et plus, je veux réussir à quelque chose
de moins éclatant mais plus difficile. Je vais vous dire la vie exacte d'un certain Arrius Diomedes, qui fut un affranchi, un bourgeois de la bourgeoisie moyenne; je choisis un Durand entre tous les Durand, entre les nombreux Durand de l'époque impériale Romaine, et je me propose devons narrer par le menu sa vie, son mobilier, et qu'il avait près de son seuil un beau chien figuré en mosaïque ; et si vous taxez ma prétention de vous raconter un infiniment petit, d'outrecuidante, car il est bien plus difficile de déterminer la petite lueur que le phare énorme, le modeste rentier que le tumultueux Néron, d'étudier le protozoaire que de colliger les légendes sur le lion, l'écrivain ajoutera, pour que vous ne doutiez pas de sa véracité : je vous donnerai comme preuve les tablettes de compte du banquier Jucundus qui vécut en ce temps, je vous montrerai son buste, vous verrez qu'il avait la face commune, le nez court et gros, les oreilles très écartées l'aspect de bêtise matoise d'un Turcaret (1) et
(1) Voir Pompci, le remarquable ouvrage de M. Gusman, p. 244. Le livre de M. Gusman, orné d'excellentes
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je vais vous montrer les petits dessins et gentes devises que les polissons du temps écrivaient sur les murs, d'une pointe au lieu de crayon, ou de charbon ainsi que Polyte ou Natole sont accoutumés de faire sur les murs de notre Paris.
Cette prétention extraordinaire du conteur fantastique, le temps l'a remplie si exactement que Théophile Gautier dans son Arria Marcella, n'a eu qu'à supposer dans le décor réel de Pompéi une hallucination d'un de ses personnages, à la suite d'une visite au Musée de Naples où se trouvent les dépouilles de Pompéi et d'une promenade dans la ville , pour nous donner toute claire et toute lumineuse la vie de la ville campanienne depuis l'arrivée des laitiers de la campagne, jusqu'à l'issue de la représentation théâtrale où l'on donnait la Casina de Plante, une pièce très couleur locale.
Théophile Gautier, qui était un merveilleux écrivain et un remarquable critique d'art, accepte Pompéi avec joie et simplicité comme une
reproductions est le plus nourri, le plus complet et le plus succinct des guides dans la ville exhumée.
aubaine. Pompéi existe, il le traduit. On pourrait remarquer chez les autres personnes qui se sont occupées de la ville ressuscitée, particulièrement chez ceux qui ont accompli la besogne scientifique de relever les graffites, de traiter des décorations murales et des architectures, une certaine précaution oratoire à parler de l'art de Pompéi. Ils semblent tous s'excuser de modeler un si important sujet, la reconstitution de la vie antique sur le vu d'une aussi petite ville, d'une cité d'à peine trente mille habitants, d'une ville de province. Et voici justement si l'on y pense bien, une des réflexions qui rendent Pompéi des plus intéressant; c'est une ville ordinaire comme il s'en pouvait trouver dans toute l'Italie; elle nous montre la petite cité courante que les Romains bâtissaient partout, ou rectifiaient partout, en nuançant leur goût latin d'un peu d'hellénisme. Elle nous donne la vérité générale tandis que Rome ne nous donnait que la vérité exceptionnelle. C'est la sous-préfecture à peu de distance d'une plage très élégante qui nous est montrée avec toutes les notions sur la vie générale, régulière, admises par la
masse des contemporains, que livrerait, sur notre temps, à nos arrière-neveux, l'étude d'une jolie cité provinciale, s'il se produisait dans un coin de France, dans le Calvados ou la Manche, une analogue catastrophe.
Par des portes à cintre large attenantes à des murailles où les premiers dessinateurs de Pompéi, Mazois par exemple, ont toujours souci de mettre à brouter une chèvre, on entre dans des rues d'une largeur variant de quatre à sept mètres, entre deux hauts trottoirs. La ville a perdu ses toits, ses plafonds, tout ce qui était bois dans la construction et sans doute ont disparu beaucoup de ces balcons couverts, les mœniana pareils aux moucharabys des Arabes d'où les belles Romaines regardaient les passants aller et venir, à moins que ces balcons n'eussent été les orifices vers l'air respirable des familles pauvres habitant les chambres hautes des maisons. Entre les trottoirs encaissés, où dit-on la pluie venait parfois former des torrents, des lignes de pierres transversales permettaient au passant de gagner d'un trottoir à l'autre ; des interstices ménagés entre ces pierres transversales per-
mettaient aux roues des chars de passer. D'ailleurs il est peu probable que ces chars fussent abondants. Sans doute avec les piétons, vêtus de la toge blanche et du pallium, alternaient les litières molles, portées par des esclaves, des noirs chargés de contraster par le bronze de leur cuir avec tout le blanc, le mauve, le violet le bleu azur, le safran ou la pourpre de Tattifement, et For stellaire des cheveux des belles Romaines et des rideaux de la litière. Même les chars servaient à amener de la campagne des propriétaires terriens, ou des jeunes gens professant l'amour de l'aventure et des belles ainsi que le pourrait faire croire ce graffite : « Muletier si tu brûlais d'amour tu te hâterais davantage pour retrouver ta belle; je t'en prie, presse le pas, allons, tu as bien assez bu. Allons, prends ton fouet et agite-le, mène-nous vite à Pompéi où m'attendent mes chères amours. » Où est-ce écrit? Sur un mur blanc, entre deux dessins peut-être où de rudimentaires gladiateurs agitent des membres grêles et des lignes grêles qui sont des glaives, sans doute au mur d'une des petites auberges qui sont
fréquentes dans les faubourgs de Pompéi.
Elles ne sont point très luxueuses; c'est un enfoncement rectangulaire, on y vend des boissons chaudes, et du falerne; on boit debout, et derrière, au fond, est une petite salle pour les habitués. C'est peut-être chez Suavis, la marchande de vins qui a toujours soif, comme l'écrivit un de ses clients, affranchi un instant de cette infirmité pour s'être largement servi des grandes amphores des comptoirs, en ses libations àBacchus, dont une statuette orne le lieu. Ce Bacchus pompéien, on aime à se le figurer comme un Horace un peu divinisé, comme un demi-dieu de l'ode légère. Ce n'est sans doute pas le Bacchus après lequel, d'un geste envolé, d'une silhouette légère courent sur le panneau de stuc poli les Ménades décoratives, ce doit être un Bacchus jamais furieux, pas très lyrique, le moins Dyonisien possible, sans mystères. C'est bon pour Isis, la douce et la compliquée, dont le temple se dresse tout près. C'est un Bacchus léger, il sait que les femmes, selon un proverbe, à Baïes qui est tout près de Pompéi, et sans doute à Pompéi, subissent de mythologiques influences et
que les Pénélopes y deviennent des llélènes. Sans doute le Bacchus pompéien y aide de tout son possible, à moins qu'il ne console seulement des personnages secondaires, des comparses comme ce muletier qui conduisait l'élégiaque amoureux pressé, ou bien ces grécules rhéteurs, ces précepteurs faméliques, ces bizarres éducateurs, et tout le joyeux semis de parasites que Pétrone dessina et qui vivent devant les yeux, avec l'intensité tourmentée d'un ballet; les plus agiles buvaient debout, les plus lourds, ceux ventrus et déjà un peu fatigués de ce métier de beaux esprits et de courriers... diplomatiques, s'asseyaient dans la petite arrière-boutique et se racontaient les bons contes, et se passaient des renseignements sur l'état de la côte, bulletin thermal des petites affaires du cœur sur la rade la plus indolente. Evidemment à Pompéi on choisit sa station.
Au sortir du cabaret, si Ton prend la rue pavée de blocs délave énormes, on aperçoit un peu partout : à droite, à gauche, d'étroites ruelles; cela tient à ce que les riches Pompéiens, les honnêtes rentiers campaniens veu-
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lent leur maison libre de tout voisinage, modernement de toute mitoyenneté. La maison apparaît comme un îlot et montre ses murs fermés et aveugles; la vie, la couleur, les fenêtres, la vasque, la piscine, tout cela est au dedans; la maison est carrée et close comme une maison mauresque, à moins que le balcon supérieur ne rompe l'uniformité de ce silence visuel, et puis parfois, au ras des trottoirs, le long de ces îlots, s'ouvrent quelques boutiques où pendent les paquets pareils de poissons séchés, où Ton débite des poissons au garum et toutes les friandises restreintes que connaissent le parasite et le gladiateur. Ce sont boutiques en façade dans le genre des nôtres, meublées de comptoirs de marbre et fermées par des devantures à volets munies de portes glissant dans des rainures. Mais seuls les gens très désireux de profit creusent dans le bloc de leur maison ces alvéoles de lucre; est-ce à dire que les maisons les plus belles restent ainsi closes au simple passant qui ne saurait quel titre invoquer pour y entrer? Non la porte est ouverte et Ton aperçoit le mur du jardin de la maison tout rehaussé
de couleurs et historié de mythologies.
Un des plus célèbres de ces tableaux offre à la vision un Orphée charmant les animaux, dans un paysage fantaisiste coupé en médaillons, évoquant autour d'Orphée jouant de la lyre, des zones diverses de plaine et de jardin, où les animaux prennent un immobile plaisir. En elle-même cette peinture murale n'est sans doute pas un chef-d'œuvre, mais cette vue de couleur entre-baillée à chaque porte devait être du plus joli effet.
Près du forum civil qu'une colonnade entourait sur trois côtés et où sept grilles donnaient l'accès, colonnade coupée de basilique de temples, ou vingt-deux statues s'érigeaient, de petites logettes étaient louées aux changeurs, aux orfèvres, et sur cette place où battait le cœur de Pompéi, toute sa menue vie municipale, criarde et affairée, sur les murs, c'est encore lasérie des dessins au trait, des inscriptions où les artistes populaires se donnent carrière, dessinateurs anonymes, pas tous ; voici toute une illustration complète, texte et dessin. Vœ tibiy Malheur à toi, est-il écrit au-dessus d'un âne assez bien pris dans ses lignes et tournant la meule, et la
devise Labora, aselle, quomodo ego laboravi etproderit ^^^i (Travaille, âiion, comme j'ai travaillé et cela te sera utile). Quelle meule a tourné l'artiste inconnu? s'assimiler à un âne, probablement pour n'avoir pas réussi, c'est du tour d'esprit de quelque pédagogue aventureux; celui-ci ne tenait pas à la gloire éternelle, il a omis son nom; c'était peut-être un parasite devançant dans ses croyances le Neveu de Rameau de Diderot. Il voulait vivre, boire, manger, dormir, avoir de For; il avait sans doute l'ambition du succès personnel et viager, il ne nous a pas laissé son nom et Pompéi le condamne. Sage, si Pompéi était entré dans la ruine du temps et le songe sans réveil des pierres mortes, il nous cache le nom d'un homme d'esprit qui fût certes devenu un bon sujet de nouvelle. En revanche nous apprenons celui d'un obscur animalier; à celui-là l'oubli eût été plus favorable, car le burinage rapide de deux chevaux de cirque, Pitholaus et Digonus Veneti, de la bouche desquels s'échappe un brin de laurier devenu millénaire ne classera pas Fortunatus Afer au rang d'Apelle ou do
Parrhasius. Voici à côté, des gladiateurs de Thrace et de ces robustes jouteurs qu'on appelait les Victores Campaniae , gdXWdiTàs robustes et couverts d'airain, favoris des belles; leur caserne vers la vallée du Sarnus montre son vaste préau entouré de cent colonnes et soixantes logettes que sans doute les gladiateurs occupaient les jours de fête; c'était aussi une prison, on y trouva des squelettes pris par les tibias (Gusman).
Au coin de presque toutes les rues, à l'angle des carrefours, on entend bruire les fontaines. C'est là sans doute qu'auprès des esclaves venant remplir les lourdes cruches, les gladiateurs novices contaient leurs fanfaronnades, et les rhéteurs sans place étanchaient un peu leur soif. Elles sont simples, de pierres carrées, mais toujours quelque figure les orne, quelque mascaron imitant le masque de l'acteur tragique, qui au théâtre couvert incarnait les héros et les dieux. L'eau gicle d'une tête de lion ou de taureau, c'est Méduse qui la crache ou Mercure qui la dispense, si on y voit aussi un aigle enlevant un lièvre, une femme tenant une colombe
(Venus) un coq, etc. Le trop plein de la bouillonnante fontaine s'enfuyait sous les trottoirs ; ces hauts trottoirs qui bordent les maisons, ce n'était point une soigneuse édilité qui les construisait. Sans doute elle les surveillait seulement, et la tâche de les construire incombait aux propriétaires des maisons ; aussi la fantaisie de l'architecte y règne-t-elle au moins quant à la matière qui les compose; il yen a de pierres, de pouzzolane, de ciment, tout autour des maisons basses, et sur ces trottoirs les marchands ambulants qui le matin sillonnent les rues de la ville, comme celles de toutes les villes de tous les temps, tendent leurs paniers à celles qui les appellent du haut de leur balcon couvert, et passent les gâteaux, les saucisses, les escargots, les coquillages, les choux de Pompéi que vantent Pline et Golumelle, triomphants par leur mobilité du marchand sédentaire qui au milieu du carrefour, cuisinier dont la fumée s'en va vers le bleu du ciel, plonge dans ses marmites une tasse de cuivre emmanchée d'un long bâton et tend les portions auxlazzaroni du temps, qui autour des bienheureuses odeurs font cercle.
Le lazzarone, car ce coin de terre en posséda de tous les temps, après s'être lesté avant d'aller se coucher au soleil, s'en va vers le forum entouré de portiques ; il va aux nouvelles, il va à l'Album dont l'image sera donnée par ceci qu'on dirait une fenêtre pleine dans un grand palais de pierre, et que sur les pierres qui tiennent la place des vitres, pierres tout encadrées de sculptures décoratives, sur cette façade vide on écrit en osque, en latin, en grec, l'annonce des spectacles : une comédie et vingt paires de gladiateurs se disputeront cet après-midi leur attention, et c'est sans doute après avoir parcouru les promesses de plaisir et avoir mis au courant leur curiosité de badauds touchant le prix des denrées et les nouvelles boutiques qui s'ouvrent, et les luttes des grands de ce monde pour les charges municipales, qu'ils s'en vont, tout en cherchant un coin de sieste, augmenter la richesse de cette littérature murale dont nous avons donné des échantillons. En voici encore : Epaphros est un débauché, Oppius est un voleur.
Injures ou constatations, peu importe, mais c'est encore l'amour qui tient le plus de place.
Des intrigues se nouent peut-être ou au moins une correspondance s'échange sur ces blanches parois : Augé aime Arabienus; à celui-ci on promet la protection de Vénus pompéienne, une déesse fort redoutée et fort occupée.
(( Ma chère Sava, aime-moiy je te prie, ce qui est une humble requête. Nonia salue son ami Pagurus, ce qui est une réponse. — Virgu la Testio suo : indecens es (tu es trop laid), ce qui est l'indice d'une fin de brouille. Nous n'avons pas le grafFite interrogateur qui mérite cette réponse peu indulgente, à moins que ce ne soit ce madrigal : ma petite poupée, qui es si jolie, celui qui t'appartient tout entier ni envoie vers toi; ou cette bravade : Quisquis amat veniat. Veneri volo rumpere costas. Que celui qui t'aime vienne, je veux rompre les côtes à Venus. Vient-elle d'un amoureux jaloux ou d'un barbon qui menace de faire bonne garde? Le positif, c'est que Virgula aime le beau physique. Elle a dû écrire cela très vite Virgula, puis rentrer rapidement dans la maison peinte et donner à sa maîtresse quelque colifichet qu'elle fut chargée d'acheter, et sa maîtresse s'en pare
peut-être en regardant la fresque où Ariane reçoit les hommages de Thésée et lui remet, ont vu les érudits, le fil conducteur parmi le labyrinthe. Les érudits voient des choses bien ténues, et en ce cas particulier M. Presuhn qui hésite très peu à lire le mythe dans la peinture murale.
Possède-t-onles beaux quartiers de Pompéi? Il semble que oui; l'indice serait ces parois partagées en panneaux décoratifs avec de jolis dieux peints, et des étagères qui portent des palais figurés, et des oiseaux captifs, et des colonnettes peintes, et des candélabres, à l'aspect égyptien et ces colonnes de mosaïque de goût oriental.
Un savant bibliothécaire a soutenu que c'était douteux, guidé en cela (et sa vue critique aiguisée) par ses habitudes professionnelles; ce savant indique que ce sont là quartiers deshérités, où sans doute ne se trouvent pas les villas de Cicéron ou de Pline, puisqu'on n'y trouve aucun livre, tandis qu'à Herculanum aux premiers coups de pioche on a trouvé des manuscrits; l'objection a sa valeur, mais n'y avait-il que des lettrés dans la vie antique ?
N'y a-t-il que des lettrés dans la vie et les silhouettes de Virgula, d'Arrius Diomedes valent bien celle d'un poète de l'empire, translatant de grec en latin et cultivant l'imitation ornée et la médiocrité décente, comme c'est l'usage dans les grands siècles. Mais demain peut-être nous révélera d'autres aspects de la ville et verrons-nous un quartier de Pompéi où, enlisé de poussière grise et de cendre, un squelette tiendra à la main quelque décade inédite ou bien des tablettes de cire où jaseront encore des distiques latins, en l'honneur d'une beauté morte; ce qui sera plus beau que les enseignes de terre cuite, la chèvre qui indique la laiterie, l'âne tournant la meule qui dénonce un meunier, ou les deux hommes portant une amphore au milieu du bâton qui leur charge les épaules , enseignes d'un Pompéi jovial et familier, plus que dédié à l'art, aux lettres et à la philosophie.
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