ET V^E NUITS
Sauf rapport du commerce européen, sensible au géographe commercial, au colon, au consul, indifférent au touriste, car le fabricant d'Occident a dû se plier complètement à la tradition des Orientaux à qui il livre des fez ou des burnous, la rue des Mille et une Nuits, costumes, hommes, rues, couleur des pierres et couleur des regards, vous la trouvez dans toutes les terres d'Islam, de Rabat la marocaine à Samarcande la russe et Bagdad n'a pas absolument changé. Certes le fusil de traite ou la grande moukhala a remplacé à l'épaule des nomades le carquois de Codadad; |Haroun et Giaffar ne parcourent plus les rues en quête d'anecdotes curieuses ou d'injustices à redresser, le fatimitc Hakem
ne vague plus la nuit de Fîle de Rodda à l'okel des marchands de hachisch et la civilisation polie des Orientaux paraît à beaucoup d'Européens, dépourvue qu'elle est de poèmes célèbres nouveaux, de chemins de fer et d'industrieuses machines, une semibarbarie; mais comme au beau temps des khalifes un vieux langage d'amour convenu et passionné, une mimique fine et voluptueuse s'échange dans les rues étroites et les souks ombreux, et sous la fraîcheur des allées couvertes, les jeunes hommes, la fleur de jasmin à l'oreille ou retenue par le turban de soie brochée, épient les femmes long voilées dont on aperçoit les yeux de bistre et de désir. — Prenons telle ville qui dort au bord de la syrte comme l'antique Adrumète, le calme de ses rues étroites parmi les épaisses murailles blanches parsemées de tours carrées, évidées, de façon à contenir des écuries et dominées par le massif carré de la kasbah avec sa tour la plus haute (un peu un Escurial sauf les lignes droites intérieures qui forment les raies du gril) ; par les larges portes s'aperçoit la mer et ses flocons de mouettes et les flocons de
fumée grise du vapeur qui fait le courrier et qui glisse vers la Marine dans un remue-ménage de lourdes mahonnes à un seul mât où des Arabes vêtus de sacs grossiers s'arc-boutent. Vêtus de burnous blancs, ou le burnous délaissé à cause de la grande chaleur, se promenant dans des gandourahs roses, écarlates et vertes, jonquille et argent, traînant après eux des enfants à la calotte rouge dont le gland bleu de soie effilochée tombe sur leurs épaules, et parés de gandourahs trop longues mais si juvéniles de tons clairs, les Arabes vont vers les éventaires de pâtisserie, vers de grossiers vire-vires où quatre chevaux primitifs, des chevaux de bois minuscules et amputés de leurs pattes se balancent et trémoussent plus qu'ils ne tournent. De la grande place dont la porte s'ouvre comme une arcade sur la mer, par une rue étroite et irrégulière à rentrants brusques, à détours anguleux avec du crépi bleu autour des poutres couleur de cendre qui soutiennent les balcons couverts et clos, ils entrent dans la rue du marché. Sur les pavés inégaux un bourriquet, malgré son pied sûr, encombrant la voie étroite d'un frondant chargement de bran-
chages dont les feuilles folles touchent parfois les parois des deux maisons qui se font vis à vis trébuche. Un chameau accroupi devant son écurie, qui est la pièce large du rez de chaussée, brise de sa forte mâchoire des noyaux de dattes qu'on lui a préparés dans une vaste écuelle de terre, il s'étire au bruit des pas, se dresse d'abord sur ses pattes de devant, puis tout droit, la bosse remontant lentement contre le mur il barre la rue, inquiet, et son maître arrive et le rentre sans bourrade, presque avec politesse, pour laisser passer des bourgeois de la ville, de gros notables bien rasés, gros et pâles dans leurs costumes tout colorés. Les notables passent, le propriétaire du chameau va s'asseoir auprès de la boutique qui fait face à sa demeure ; il y a là un boulanger ; on pénètre dans un rez-de-chaussée assez noir, quelques pains ronds et plats sont disposés sur une planche; au fond bée la gueule du four, et à côté c'est un potier qui vend des poteries presque roses, chamois, de formes assez harmonieuses, très légères que les Orientaux achètent moyennant le contenu de cette poterie futile en noyaux d'olives ou de dattes; de
x'esthétique de la rue.
sorte que le potier opère une double transaction ; on lui achète sa poterie pour cette quantité strictement définie par la forme de l'ustensile, et ces noyaux, il les revendra contre des piastres ou de la monnaie de billon à ceux qui en ont besoin pour les donner à leurs chameaux qui en sont friands, autant que de ces longues feuilles où poussent les figues de Barbarie et dont ils broient et le corps gras et les épines énormes, aiguës comme des aiguilles, d'un lent et tranquille mouvement de mâchoire, avec un perpétuel va et vient presque circulaire du mufïle. Plus loin, derrière une paire immense de balances de cuivre, adipeux, colossal, se tient dans son étroit magasin exhaussé de près d'un mètre sur la chaussée, le marchand de pâtes frites. La pâte est jetée dans l'huile bouillante et en sort aussitôt de forme capricieuse et tourmentée, exhalant une odeur forte. Tout près, un boucher sanglant écorche des moutons et en pend les quartiers à côté des (quartiers de chameau, de chair rose protégée par de fortes bardes de graisse. Son voisin, c'est un marchand de fruits ; on voit entassées chez lui des dattes à toutes leurs époques de
l'esthétique de L\ RLE.
maturité et avec tous leurs goûts si différents d'après Tâge du fruit; au mur sont pendus les régimes de dattes fraîches, des fruits ovoïdes, d'un jaune mat sans éclat, adhérant à des tiges jaunâtres, couleur de genêt séché. Puis d'autres régimes où déjà le fruit s'ombre, se fonce, se pare à l'extrémité et sur les contours d'une légère ligne de gomme transparente, d'autres régimes où le fruit, plus foncé encore, laisse comme une goutte de cire trembloter à son extrémité, ou semble s'ouvrir légèrement à la pointe, puis ce sont des paniers où la datte se mûrit plus encore, se mêle, s'empoisse, se forme en nœuds de plusieurs fruits, et dans des sacs, des dattes encore sont empilées sous de lourdes pierres qui les pressent, les foulent, et tandis que le sac s'affaisse il se forme de tous ces fruits comme une épaisse confiture, où seuls les durs noyaux gardent leur forme intacte. Et à côté la robe de bure rose des o-renades qui souvent se fend, laissant voir des lèvres jaunâtres et de roses gencives, puis les secs et noirs caroubes, les raisins muscats aux grains oblongs où de l'aurore se passe en buée dorée, et dans des coins les tas de figues de
Barbarie, vertes, rosaires, grises et rouges selon qu'elles furent cueillies à leur heure ou un peu trop tôt. Le fruitier les manie bien de ses doigts aguerris qui ne craignent aucune épine, mais sans doute sa clientèle ne se croit pas obligée à un tel endurcissement de la paume et des doigts. Aussi dès que ceux qui les fournissent sont arrivés de la campagne poussant le petit bourriquet chargé de couffes de sparterie pleines de figues de barbarie, ou les petits enfants qui en transportent des corbeilles sur leur tête, le fruitier vide ces chargements hérissés dans des baquets pleins d'eau préparés à l'avance, et avec un bâton vigoureusement on agite, on agite activement, et sous la rapidité de l'impulsion giratoire que subissent les fruits, les épines se détachent et laissent le fruit maniable. C'est très au matin que chez le fruitier (ou bien les marchands s'arrêtent au seuil des maisons), les Arabes mangent force figues de Barbarie, ou de vraies figues, vertes ou noires où perle une goutte de lait; ils les dégustent fraîches et glacées, puis ils boivent du lait de chèvre. I^es chèvres par long troupeau, avec les sonnailles tintelantes,
passent sous la conduite de campagnards aux burnous couleur d'argile sèche, couleur de bouchon, couleur de cendre, et qui tiennent d'une main un long bâton légèrement recourbé , de l'autre une petite mesure d'étain; et partout circule le troupeau des chèvres qui souvent se cabrent au mur pour brouter quelque mousse et la traîne volutante de quelque plante verte tombant du haut de la terrasse ou la fleur de quelque pariétaire, chez les marchands, au seuil des belles maisons, chez les riches, aux échoppes des ouvriers déjà courbés sur leur menu travail, jusqu'aux niches spacieuses dans les remparts qui sont des gîtes de courtisanes.
Pour l'Arabe qui ne serait point assez riche pour manger des fruits, boire du lait ou du lakmi dormant chez le marchand de dattes en des gargoulettes de formes tourmentées, ou pour s'asseoir chez le restaurateur qui lui tendrait, en de petites assiettes, la pile conique du couscous, ou bien les petits morceaux de mouton coupés dans une sauce pourpre de couleur profonde et de goût pimenté, l'échoppe du marchand d'huile est ouverte. Le
marchand plonge dans la jarre pleine, énorme , assez grande pour qu'on se demande si un des quarante voleurs d'Ali-Baba n'y est point accroupi, et lui verse dans une écuelle de Fhuile forte, jamais rance, mais grossièrement exprimée avec ces meules que viennent vendre les nomades qui poussent à certains jours vers les villes leurs chameaux chargés de ces larges disques. Le pauvre Arabe achète un pain plat et rond, et trempe les morceaux dans Fécuelle, la mie spongieuse boit l'huile, l'Arabe la mange et le voilà lesté pour presque tout le jour jusqu'au coucher du soleil, fortifié pour la route, ou préparé pour le sommeil au long du mur de la mosquée qui ouvre dans une ombre religieuse sa porte surmontée d'un cintre ajouré et peinte de couleur sombre.
A la porte du barbier, sur un banc, voici un homme très pâle, en sa longue draperie blanche; sans doute il se sera fait saigner, car le barbier est aussi un chirurgien. Ce praticien, au fond de sa boutique, l'aiguière de cuivre à la main, asperge le crâne d'un client qu'il vient de raser comme on scalpe, en laissant la
mèche par où Fange de la Mort viendra saisir le croyant pour l'emporter vers le paradis auquel il a cru toute sa vie; les patients, aussitôt libres, s'asseyent un instant sur le banc du dehors, regardent vers le fond de la rue les amoncelis de tomates et de poivrons, regardent les Arabes de la campagne qui viennent vendre des perdrix qu'ils tiennent renversées entre leurs doigts écartés, les pattes roses visibles sur le dessus basané de leurs mains, et vont un instant vers les marchands de parfums dont la petite boutique adossée au mur du souk contient des petits flacons pleins d'essence et des parfums solidifiés en petites boules aux couleurs de minuscules pommes à peine mûres. Puis que feront-ils? la question, pour des Arabes oisifs, se pose à peine, ils iront prendre une tasse de café; mais oui, voici en face l'un de l'autre deux établissements qui se font concurrence. L'un est tout à fait traditionnel, placé sous la grande arcade d'entrée du souk, quelques plaques de céramique appuyées contre ce mur le délimitent ; un fourneau également paré de ces plaques carrées émaillées, où une arabesque gros-
sière se flore de bleu ou de vert, supporte les petites tasses blanches à très légers filets d'or ou à simples touches d'or posées un peu n'importe où, sur l'émail et les petites cafetières de fer à longue tige. Mais dans la rue l'établissement plus nouveau, plus spacieux, orné d'une pendule de fabrication anglaise, requiert les amateurs de nouveautés et de civilisation. A la paroi, quelques dessins barbares, représentant des sultans gras, bouffis, les coudes au corps, un sabre dans chaque main, et sur la banquette de pierre, des nattes, progrès! Dans les deux cafés, le cafetier, le fez sur le derrière de la tète, s'agite, vêtu d'une veste verte, amarante, caroubier, entr'ouverte sur la poitrine et laissant voir les plis d'une blanche chemise molle. Dans les deux, sur la banquette extérieure un jeu de dames est tracé à la craie ; dans les deux circule la longue pipe ovoïde d'argent ou de métal argenté d'où chacun tire tour à tour une longue boufi'ée. Mais cette rue est vouée à ces commerces simples qui tous regardent la boisson et la nourriture. L'Arabe qui veut faire des emplettes doit entrer dans le souk ou bazar.
C'est sous des voûtes étroites et basses un dédale d'allées où les commis, ou bien les esclaves (autrefois les esclaves) répandent avec des gargoulettes blanches ou vertes un mince ruisselet d'eau qui s'éparpille en gouttes rondes et forment d'éphémères entrelacs. Les crieurs annoncent d'une voix gutturale que Achmet ou Abdallah met en vente des écharpes de soie, des nattes du désert, des broderies précieuses , et dans les échoppes étroites exhaussées à environ un mètre de terre, les jambes croisées, des clients déjà regardent hiératiquement le marchand déplier des vestes qui restent roides de dorure, des carrés de coussins où des oiseaux d'or se dessinent en relief, ou qui déroule de longues couvertures blanches où le fil rouge d'une Nomade a configuré d'une façon quadrangulaire et schématique une caravane ou une chasse ; à moins que les acheteurs, munis déjà de turbans de couleur, d'agrafes de métal pour les burnous, ne songent à leur luxe principal, le harnachement de leur cheval, et s'avisent du bourrelier qui leur apprête bien des tentations, car le bourrelier vend beaucoup de choses :
il a de larges chapeaux de paille à ornements de cuir rouge, avec des filets verts ou safran; les babouches jaunes relevées de cuir de couleur, les porte-monnaies marqués d'un croissant et tout hérissés d'un fil argenté dont les dessins tiennent mal en ordre. Il a les étriers larges où tout le pied s'emboîte, que le dinandier lui confie à vendre, vastes pièces de cuivre repoussé, guilloché, et la selle de cuir rouge ou jaune, avec ses deux montants dont les bords sont de cuivre travaillé ; à côté de lui un ouvrier habile, une sorte de bijoutier, martèle des pièces d'argent ou des pièces d'or, les étire, les grave à nouveau, en tire de légères larmes de métal qu'il cloue sur un coffret, sur une selle, sur la poignée d'un des longs poignards dont son voisin le bourrelier fabrique la gaîne de cuir presque toujours rouge ou brune. Marchands d'étoffe, bourreliers, bijoutiers, voilà lesgrands commerçants du souk. Car il n'y a point là que le bijoutier juif qui tire des ornements de la pièce de monnaie qu'on lui confie, et fabrique les mains de métal, qui sont un symbole de l'Islam ; il y a l'orfèvre qui fait des
colliers de monnaies qu'il troue et attache, et monte des tiares pour les femmes, ces tiares de famille, sorte de couronnes de dynastie qui s'accroissent d'un rang à chaque génération. Il y a aussi le marchand de meubles qui exécute les tabourets où une marqueterie laisse courir une sourate du Coran, et des treillis de bois contourné et doré qui s'appuient sur des glaces et sont l'ornement des murs aux maisons des riches; tous ceux-là tiennent l'allée centrale et le rond point du souk. Dans les allées latérales, ce sont des vanniers qui livrent des paniers en deux pièces distinctes, une sorte de plat assez profond et un couvercle pointu, paniers où l'on a coutume d'enfermer les pâtisseries qu'on s'envoie de famille en famille les jours de fête, et aussi les couffins ronds et profonds, que l'Arabe charge sur son épaule pour regagner les petites maisons basses des jardins près de la ville. Aussi dans les petites allées, de graves personnages accroupis cousent des sacs énormes en sparterie lourde ou en étoffe grossière qu'on fera pendre de chaque côté du chameau de charge. L'armurier incruste de perles de cire et de filets
de métal l'antique crosse d'une arme à batterie, le silex tout prêt auquel il vient d'adapter un canon venu de Liège ou de Saint-Etienne. Mais ce canon de fusil, la pendule anglaise d'acajou sombre , quelques fez rouges , quelques cotonnades, voilà tout ce qui vient d'Europe et n'a pas le caractère hiératique et ancien de rOrient.
En tout cas, ce caractère est tout entier chez ces hauts Nomades bruns et maigres à l'œil profond, la prunelle très noire dans un iris trop blanc, qui passent nonchalants et fiers; dans ces nègres vêtus d'un pagne et d'une loque qui courent, l'air sournois et cruel, colossaux comme le nègre du conte des Pommes qui amenèrent la mort de l'épouse fidèle ; dans cet homme de loi, l'écritoire de cuivre à la ceinture, qui écoute des disputeurs avec un tel air de gravité et de sagesse que certes une opinion sortira de ses lèvres, droite et habile comme un jugement de Salomon, dont les héritiers passent par le Souk, les hommes en turban noir et manteau de couleur brune et les femmes casquées d'or avec un voile qui leur descend sur les épaules, la face décou-
verte, les seins serrés d'un corselet, et les jambes prises dans de hautes jambières brillantes à éclat d'or. La rue orientale grimpe la petite colline, elle s'infléchit, passe sous une voûte. Les maisons sont toutes proches, les vciites sont fréquentes et parmi Tardent été le soleil n'arrive guère dans ces coupées creuses et étroites. La maison offre une façade rébarbative. C'est à Tintérieur qu'au milieu du patio, dans une vasque pleine d'eau fraîche, des colombes s'abattent à travers les rayons de soleil, courent se poser aux rameaux tors de vieilles vignes qui tamisent la lumière et la jettent sur le sol dallé de ciment blanc en dessins légers et mobiles ; la gaieté que communiquent aux villages du midi de l'Europe les femmes cousant et jasant près d'un rideau rouge moirant sous la brise, les enfants jouant, les lavandières frappant la blancheur humide du linge, les vieux patriarches assis aux bancs devant leur porte, tout cela se trouve en Orient (exception faite du souk) dans l'intérieur des maisons, et les pas du touriste ne rencontrent guère dans l'allée grise et bleue que quelques vieillards ou l'enveloppement