CONCLUSION
Y a-t-il un art de la rue ?
Oui, mais il dépend de circonstances extérieures à l'art qu'il puisse totalement se manifester.
Car il faudrait admettre pour qu'il fît sa preuve, l'édification de quartiers neufs, surgissant entiers du sol, n'étant point gênés par de trop grandes servitudes. On verrait alors l'architecte pouvoir disposer les éléments de son paysage, les courbes de ses rues, avant d'en aborder le détail constitutif, ses façades, et les détails corollaires, fontaines ou ornements sculpturaux destinés à varier le décor de la rue.
Dans le remaniement des rues existantes, l'art de la rue, ne peut s'exercer que mal à l'aise et les façades construites isolément les
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unes des autres, doivent être comprises en un tout, en la seule page qu'elles dressent dans le déroulement du décor qu'elles trouent parfois. La rue est ornée par sa parure immobile, façades, statues et par sa parure mobile, affiches, lumières, enseignes et styles particuliers des devantures de magasins. La parure mobile de la rue a reçu des artistes contemporains des soins et s'est renouvelée grâce à l'affiche et à la lumière. La parure immobile consistant en façades a été moins heureusement partagée et l'on peut conclure que les remaniements heureux de la plupart des façades nouvelles, ne touchent point tant au fond, soit à la disposition et aux grandes lignes décoratives, qu'aux détails, recherche d'harmonies dans les peintures des boiseries, harmonie dans les couleurs de matières de construction par l'emploi^ sur la même façade, de la pierre, de la brique, du fer et l'harmonie des détails décoratifs, de l'encadrement des fenêtres ou des linteaux de porte par la céramique.
Les artistes de l'art appliqué sont prêts à livrer à l'architecte tous les modèles d'art nouveau, ou du moins de recherches nouvelles
qu'il désire. C'est l'architecte qui le moins souvent est prêt à en faire un judicieux usage ou le peut le moins, car l'architecte ne peut opérer qu'une fois le capitaliste rallié à des idées de construction nouvelle et d'esthétique. Ceci est l'œuvre nécessaire du temps.
L'art de la rue sera l'aboutissement des recherches qui s'orientent vers la création d'un style nouveau. Le XIX^ siècle n'a pas eu de style propre ni dans l'architecture ni dans l'ameublement; ce siècle a été celui du livre, du théorème, du poème, du tableau, du drame musical. Appliqué à ses grandes recherches d'idéologue, il ne s'est pas infiniment soucié d'un endroit harmonique, où dire les uns où placer les autres.
On a dit justement que la Révolution, en dehors de ses bienfaits d'apport, avait été artistiquement iconoclaste. Elle a brisé un art de raffinement, de vie privée bien entendue, de luxe aimable et artiste, de grande création personnelle pour les menuités. Elle n'a rien mis à la place, car elle n'eut le temps que de vivre, et l'Empire, appauvri d'hommes d'idées, par le recrutement de la milice et
Témulation des grades, ne put constituer pour ses palais et ses rues, que la pétrification du rêve républicain dont les révolutionnaires avaient aimé les histoires, les légendes et les propos, le rêve de la Rome ancienne. L'Hellénisme n'y paraît guère et l'architecture de l'Empire nous donne la maison carrée, la colonne Trajane, l'Arc de triomphe à la romaine. Le style Watteau, qui existe en soi, est détruit par un style David qui est de la reconstitution. Quand le siècle reprend ses esprits, que tant de rangs serrés se dispersent en essaims de volontés libres, que le romantisme naît, l'art de la rue n'en bénéficie point sauf dans l'ordre historique ; on fut plus attentif à préserver de vieilles façades, on n'instaura rien. Le romantisme pictural avait pourtant renouvelé la couleur dans le tableau d'histoire et réinventé le paysage; le romantisme, sans rien fonder, fit passer un grand remuement d'idées ; l'art architectural ne trouve que fort peu de chose. S'il se fût davantage exercé, il n'eût abouti qu'à des reconstitutions; les temps n'étaient pas prêts. D'autre côté, la bourgeoisie qui arrivait à la fortune n'éprouva de besoins
que de confort intérieur et d'aspect de richesse. En un temps de littérature audacieuse, on fabriqua les plus plats bibelots et la plus simplette décoration qui se puisse imaginer. Nous avons dit que le style Napoléon III, pour la rue, fut défensif, fut inspiré par des considérations d'ordre politique plus encore que social. La voie large et rectiligne est instaurée. L'alignement est imposé du même esprit qui, après la Fronde, défendait les saillies, et en finissait avec la tourelle et les poivrières d'où l'on pouvait tirer. Néanmoins, c'est avec les linéaments apportés par ce style, par cette indigence de style, ces conditions neutres, que l'architecture moderne doit suffire à mener à bien son œuvre et à formuler son style. Au moins s'aperçut-on de la possibilité et de la beauté de certaines perspectives et la banalité de la rue droite put être ainsi corrigée par ses débouchés sur des arbres ou des palais, ou des terre-pleins à grandes dimensions, avec un motif sculptural à leur centre.
Ces grandes voies donnent des possibilités d'art décoratif à toutes leurs maisons d'angles.
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Des styles différents s'introniseront dans des villes différentes, car les nécessités de la vie sont différentes ou revêtent un autre aspect dans les capitales diverses, mais partout l'architecture sera dominée par des règlements de voirie à peu près semblables pour la base de la maison. Relativement à la hauteur, l'Amérique donne l'exemple de ne s'arrêter qae devant des raisons émanant de la solidité des matériaux de construction et de la limite de la puissance de l'ingénieur. Elle donne ainsi sur le style nouveau une indication; cette indication a été corroborée d'ailleurs à l'Exposition universelle de 1889. On sait le rôle qu'y jouèrent les ingénieurs et leurs galeries effectuées avec des courbes métalliques ; il y eut à ce moment une folie du fer, une apothéose du boulon et du rivet dont la Tour Eiffel dresse la géante caricature; symbole de non beauté et de laideur inutile, accumulée avec des éléments utiles, Babel, non pas de l'ingénieur qui cherche tout de même une certaine beauté à ses courbes, en calculant leurs strictes utilités, mais Babel du constructeur, de l'ajusteur qui sans motif et
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sans profit coordonne les unes aux autres beaucoup de pièces, et reste satisfait devant leur rigide amoncellement.
Cet art sans beauté, ou plutôt cette constructivité uniquement matérielle , nous a donné les désolantes gares, et ces bâtiments administratifs qui semblent aménagés en d'énormes pas perdus. Un autre style doit naître des architectes. Tendra-t-il vers Ténorme, comme les bâtiments américains? Dans certaines villes, pas dans toutes.
Ces bâtiments immenses, ces tours habitées, compréhensibles, admises dans le centre d'un New York, d'un Chicago, d'un Londres, rencontrent à Paris une opposition dans les mœurs. Ces tours correspondent sans doute en Amérique à une nécessité, mais aussi à une forfanterie de villes écloses rapidement du sol, et voulant le bosseler de flèches, comme le vieux monde n'en connaît pas. Mais sans nul doute Paris les aurait bientôt connues, si deux nouveaux facteurs n'étaient entrés en jeu. D'abord les idées de désarmement qui débarrasseront probablement bientôt Paris de sa ceinture de fossés et de talus
(si ce ne sont elles, ce seront les idées cVarmement nouveau qui rendront ces défenses inutiles) ; puis les perfectionnements de la traction, chemins de fer souterrain, omnibus électriques, automobiles, cyclisme qui décident les habitants à déserter le centre et n'y venir que pour leurs affaires et à aller plus loin ; la ville s'étend, elle n'aura donc pas besoin de s'exhausser. Au contraire, il semble qu'elle se rapprochera un peu des villes qui ont un centre à maisons très hautes, entourées de quartiers de cottages, telles Londres en grand, et en petit Bruxelles, ou toute grande ville de province.
Néanmoins on peut poser comme principe de la future architecture de Paris que le goût des petites maisons abritant une seule famille, disposant sa vie en trois étages étroits, ne s'y répandra pas. L'unité de Paris pour la vie d'une famille sera non point la maison mais l'appartement. Les Parisiens aiment à vivre de plein pied. 11 est visible qu'une grande quantité d'hôtels des Champs-Elysées, se transforment en maisons de rapport. Il y a évidemment dans la vie de l'appartement, sur la
vie de la maison une économie de temps et de forces.
L'architecture y perdra- t-elle ? Probablement non, quand tout le monde sera persuadé de la nécessité de l'esthétique dans la vie. Actuellement l'hygiène est Dieu, le médecin, son prophète et l'architecte obéit à leurs prescriptions; on lui demande de la place et de l'air, et de l'eau à tous les étages. Heureusement pour l'esthétique que les éléments de disposition nécessitée par Thjgiène cadrent avec ceux qui la peuvent produire et que l'on peut faire du beau et de l'agréable avec de larges verrières claires, des pièces hautes, des dégagements spacieux.
Ici même l'hygiène contribuera à un développement du style obtenu par la maison de rapport divisée en appartements, qui s'ils obtiennent du jour de partout seront supérieurs à la petite maison, encastrée dans une rue, composée à chaque étage de deux pièces d'enfilade dont l'une ne reçoit de clarté que par la première ou la courette, comme l'installent, fidèles aux mœurs de leur pays, les architectes brabançons.
Donc la rue probable, se composera de larges pans de façades, concordant entre elles, car les compagnies qui construisent à leurs frais des rues nouvelles pourront adopter un mode de construction apparente qui érige une façade agréable et symétrique pour tout un îlot de maisons, au lieu de juxtaposer des façades semblables pour chaque corps de bâtiment. Les façades seront claires, polychromes par le choix des matériaux, sans doute aussi par des frises qui en rehausseront d'élégance la façade solide terminée à chaque extrémité par des campaniles ou coupoles, ou pavillon d'autre disposition qui rompront agréablement la monotonie. La nécessité de l'air, amènera sans doute malgré le prix du terrain à l'aménagement d'un jardin central, à moins que, suivant une toute récente indication, les terrasses arborescentes se multiplient. Si les églises se font plus rares (elles n'apportent d'ailleurs pas de style nouveau et ne luttent avec rien du style gothique), l'architecture aura lieu de donner des gares d'un modèle neuf et orné; déplus les maisons du peuple, les maisons corporatives, les pavillons
d'accès au sous-sol de Paris, nécessiteront autant de bâtiments nouveaux dont la forme n'est pas trouvée.
Evidemment, dans notre civilisation démocratique, et qui le demeurera, quelque aspect contraire qu'en fournissent des réactions momentanées, les deux principaux motifs de l'architecture ont disparu : l'Eglise et le Palais. Mais cette civilisation nouvelle demandera au lieu et place, d'abord des logis commodes, et esthétiques pour tous et surtout deux sortes de monuments à créer qui sont les maisons du Peuple et les Théâtres populaires.
Il est probable que la vie municipale, la vie électorale, tous les modes consultatifs de la vie publique, vont s'accroître d'importance et que les contacts politiques des citoyens seront plus nombreux. La bourgeoisie s'abstient aux élections et ceux qui ne s'abstiennent pas se bornent à un vote régulier tous les quatre ans, pour choisir un mandataire et ne se réunissent plus qu'en des comités peu nombreux de délégués. Au contraire, on voit que le quatrième Etat est perpétuellement en contact avec luimême par ses réunions de syndicats, par les
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conférences, où il écoute ses orateurs, par la surveillance complète qu'il exerce sur ses élus, par ses congrès. Vienne une période nouvelle, où cette agitation intérieure du prolétariat qui tient de la bourgeoisie, actuellement, l'habitude du mandat confié, mais qui peut-être bientôt voudra qu'on lui parle plus souvent de l'exercice de ce mandat, s'augmentera, on verra renaître, non pas les clubs révolutionnaires mais des réunions de tous les soirs. Les réunions existent déjà, elles ont lieu dans des endroits délabrés, des salles de bal, de simples locaux, hangars politiques, salles d'attente des idées sociales. Il est évident que la période de trouble passée, où l'on craindrait de mettre des éléments esthétiques à la disposition de deux éléments politiques, se les jetant contradictoirement àla tête, on tiendra à donner au peuple par arrondissement ou district un monument où il puisse parler de ses affaires, écouter ses mandataires, les candidats à sa bienveillance, ceux qui voudront mettre à sa disposition la synthèse d'un travail sur un point donné de science ou d'esthétique; bref il faudra un asile pour la délibération et pour la conférence, il faudra un hall
énorme, et ce hall devra contenir des tréteaux pour y jouer la comédie, y exécuter des œuvres musicales; ce hall aura besoin d'un fumoir; il faudra auprès, aménager la bibliothèque, l'embryon du Musée qui doit être à la portée de tous, et pour tout cela et pour la façade appropriée, qui doit traduire l'idée de la maison de tous, ornée, du chez soi général de tous, du chez soi de la vie mentale, il faudra trouver des lignes qui ne soient ni celles de l'église, ni celles du palais. Comment se résoudra le problème de cette construction nouvelle, avec ses proportions nécessaires , la fresque future qui y est indispensable, l'ornementation différente? Sans doute par des tâtonnements et par l'édification occasionnelle et en petit de monuments exécutés par les syndicats et les groupements naissants.
De même que l'art de l'affiche retrouvant les principes de la décoration, indique ce que pourront être les joyeuses féeries des murailles, les recherches nouvelles des architectes ébranchant de leur mieux l'ornement parasite, se mettant à étudier, non plus les cahiers de modèles où l'on exhibe le dorique
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et le corinthien, mais le schéma des plantes et les ressources ornementales du mouvement de la branche et de la fleur, attentifs à Timmense arabesque naturelle, peuvent indiquer les lignes premières de cet art. La décoration mobile de la rue peut être donnée par ces spectacles gratuits de la publicité qui se développent de plus en plus. Un état social perfectionné peut détruire la publicité, mais en garder l'idée amusante d'ombres polychromes pour amuser les passants, ceux qui n'iront ce soir-là ni au Club-Social, ni au Théâtre populaire. C'est peut-être la forme dernière du journal illustré, se présentant au regard sous la forme de vignettes coloriées, à moins que développant et mettant au fronton des maisons, sur la rue, cette habitude très répandue , déjà en Allemagne, d'instruire par l'image, on ne songe à inculquer ainsi au passant une foule de notions faciles, sans lui demander de travail et à lui faire passer, s'il s'arrête un instant, le panorama de quelques coins du monde, bien distants de la boue ou de la poussière chaude où il est.
Ce ne sont point rêves d'âge d'or, l'avenir
ne réservant aucune indication que se réalise ce qui fut une légende menteuse du passé ; mais Tadoption nécessaire de la journée de huit heures créera évidemment pour la masse un nombre d'heures libres et la rue en sera plus peuplée de badauds, ou de gens qui iront y chercher de la distraction et, dans la vie sociale qui se prépare , il faudra la leur fournir.
Les fêtes et les cortèges qui sillonneront ces rues de Favenir, seront d'un ordre élevé; je ne crois point que suivant une esthétique un peu niaise, maintenant à la mode, il s'agisse de grandir banalement et d'exalter par des odes, les idées premières du travail. Il serait fâcheux qu'un développement d'art soit noyé dans des sentimentalités à la Bernardin de Saint-Pierre, et qu'au lieu par exemple des beaux reliefs de Meunier on voie s'élever dans la pierre ou le bronze des cabotins à geste auguste ridiculisant l'effort dont ils seront le symbole. Il est probable d'ailleurs que l'artisan habitué de plus en plus à compter avec et sur sa machine ne saurait aucun Q:ré à ceux qui voudront le généraliser au moyen
d'un art et d'une poésie de café-concert. Au contraire le loisir donnant le droit à de la vie intérieure il est à croire que, dans un décor sobre et clair, des gens un peu septentrionalisés de coutumes et de costumes, anti-déclamateurs, cherchant dans leurs manifestations, dans tous les objets qui les entoureront un cachet d'élégante utilité, parleront de sujets élevés, avec le moins de rhétorique possible et qu'ils voudront autour d'eux à côté d'une littérature d'idée un art de sobriété sans boursouflures et sans emphase.