LES TOITS
Un poète parnassien, Albert Mérat a eu ridée jolie de chanter les jardinets de Paris, non pas ceux qui ouvrent près des palais, aux Tuileries ou au Luxembourg, leurs quinconces d'arbres et de statues, ni les grands squares à grottes artificielles, comme ces Buttes- Chaumont, spacieux réservoir d'air des quartiers populeux, ou son émule Montsouris, où des astronomes étudient dans un pavillon en Turquerie ingénieusement comique ; pas même ceux qui bordent les balcons riches de plantes à la presqu'arborescente frondaison. Parfois on y met à Tair par les beaux jours, des palmiers qui n'ont point assez grandi pour devenir nostalgiques. Les jardinets de Mérat sont aux fenêtres des combles, et les jacinthes
l'esthétique de l.\ rue.
et giroflées si Ton veut de Jenny l'ouvrière, auprès parfois d'une cage où un oiseau pépie et se démène, forment une jolie lisière de couleur, au pied du toit, du toit qui est en général bien laid, même quand dans une maison moderne, toute moderne, l'architecte a résolument sur le faite de sa bâtisse, juché un campanile à la Florentine, ou bien un petit dôme, ou des combles courbes tels ceux qui ornent le Pavillon de Flore.
Le toit n'est pas beau de forme, malgré le petit escalier marqué pour les couvreurs; le toit est laid de par la cheminée. Quel architecte, quel artiste ornemental trouvera le moyen d'esthétiser ces nécessaires issues de la fumée? En attendant, toute la cime de Paris se hérisse de colonnettes au chapeau mouvant, d'allures schématiques de guerriers qui tournent tous la tête du même côté comme pour voir d'où vient le vent; cela peut aussi évoquer l'idée de très maigres béguines arrêtées en une immense procession et marmonnant avec des mouvements de tête sous de larges et noires coiffes. Parmi ces formes noires, une cheminée en pierre s'élève comme une tour
grêle, comme pour rappeler que nous vivons dans Tâge de feu, dans l'âge de fer, dans Tâge du fer laminé et tréfilé, ainsi qu'on le manie sans doute au-dessous de ces longs tuyaux de briques, de ces énormes colonnes qui hérissent, végétation drue et laide, la banlieue de la ville. Il n'y a de trêve à ce continuel hérissement de tôles roulées que les intervalles creux où passent les rues.
Pourtant quelques maisons s'émancipent de cette mode tyrannique du toit à côtés déclives en concordance, de cette mode aussi sévère qu'un canon prosodique ou une ordonnance de la mode, et des terrasses apparaissent et des jardins suspendus, faits pour le repos et l'agrément. Ce ne sont pas encore les immenses jardins suspendus de Babylone, qui étaient sans doute quelques arbres sur les hautes terrasses, et sur toute terrasse très solide on ne voit pas pourquoi des verdures ne seraient pas disposées, mais on commence par des jardins auxquels on a accès par des ascenseurs. Mode américaine adoptée en Allemagne, adoptée aussi en France depuis très peu de temps pour des bâtiments neufs, dont
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Tun était un hôtel ambitieux de donner pour l'Exposition de 1900 à ses voyageurs, un commode panorama de Paris.
Flaubert nous a montré dans Salammbô, les négociants de Carthage, le soir, les affaires finies, causant ensemble parmi leurs familles et s'ébrouant dans lair, comme en un bain. Il en avait pu voir le spectacle dans T Orient moderne où la terrasse est un lieu de bavardage tout le jour pour les femmes et où le soir les hommes viennent respirer l'air frais. C'est au-dessus de la mer toute une rue nouvelle, seulement on y est cantonné dans son îlot de maisons. Les loques tendues battent l'air en cas de brise comme les éventails et c'est de là qu'on répond au muezzin.
Si la mode de ces toits arborescents se répand à Paris, c'est sans doute sur ces jardins nouveaux, que l'été, la foule mal logée des prolétaires ira chercher le frais et l'air pur, au lieu de se grouper sur les bords du trottoir, et sur les refuges des places. C'est un des spectacles de Paris, mais non des plus souriants, à cause de ce qu'il comporte de réflexions pénibles sur l'exiguïté et l'insalubrité
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du logement, dans ces maisons-casernes qui contiennent tant de gens et tant de marmaille, que cet emprunt de la rue par ceux qui fuient la chaleur lourde des chambres sans air, et un bon sociologue redouterait le pleinpied du terre-plein de place publique, ou du trottoir de rue d'abord raisonnablement choisi pour aspirer quelques bouffées d'air, de la porte du marchand d'alcool, dont l'alambic de cuivre et le comptoir de zinc encadrent les promesses colorées. Il semble que montant au-dessus de la rue, les gens seraient exempts de la tentation ; certes, avec d'amusantes lumières le groupement sur les terrasses de travailleurs se reposant la journée finie serait pittoresque, et il faut espérer que les architectes de ce futur Palais du peuple qui sera chez nous une chose si nouvelle, voudront adopter cette mode renouvelée, du toit en terrasse de bien-être, où les ondées sont résorbées par un sol artificiel ou dirigées de façon à ne pas nuire et qui leur éviterait la coupole ou le dôme déjà bien utilisés pour d'autres et différents monuments. Les plates-formes de plaisir se tiendraient avantageusement devant
les plates-formes de désespoir, que les désespérés choisissaient pour se précipiter, dans la mort et la ville de Paris si cet usage se généralisait, aurait tout l'été, sa tète couverte d'une couronne florale.
le pavé.
Le pavé de Paris date de Philippe-Auguste, on sait que ce roi atteint d'un deuil personnel par suite du mauvais état des rues, dalla sa capitale de larges pierres. Le pavé de Paris servit donc à la marche de ses citoyens longtemps et sans autre attribution jusqu'à ce que le Bellone des guerres civiles lui assignât un emploi supplémentaire : celui d'être aux jours troubles décollé de son alvéole et industrieusement accumulé en barricades. On sait que Victor-Hugo dans les Misérables^ insiste sur ce fait qu'il y eut au moins deux styles de barricades, et qu'il oppose à la barricade de Saint- Antoine lors des journées de juin, orageuse, houleuse presque avec de vastes contrescarpes et presque des contreforts, une barricade érigée
au Faubourg du Temple, lisse, nette et comme rejointoyée, toutes deux terribles. La dernière sans doute des barricades aura été cette énorme redoute de la place de la Concorde, faite de pavés et qui tint si longtemps sous la Commune. C'étaient de solides pavés de grès.
Ce grès disparaît graduellement et lentement sous l'invasion de l'asphalte et surtout du pavage en bois, mais certes, avant que toutes les rues aient pris la lisse consistance que donnent les carrés de bois, on ne se souviendra plus que d'une façon archéologique que le pavé de grès ait pu recevoir cet emploi meurtrier.
Le sol même de la rue, pavé et trottoir, reçoit à Paris fort peu d'ornements, quelques refuges où se placent des réverbères, pour l'édification desquels le goût nouveau n'a pas encore été consulté et les petites fontaines Wallace, avec leur coupole classique et leurs statuettes, dénotent aussi qu'elles furent conçues à un temps où la fausse antiquité réglait tout. On a ajouté comme ornement des cadrans qui reçoivent pneumatiquement une heure égale pour tous; on a, dans l'assiette plate de quelques terre-pleins, juché quelques
l'esthétique de la RLE.
statues, Palissy, Shakespeare, Alexandre Dumas, le sergent Bobillot et c'est jusqu'au monument de Dalou tout ce que l'architecture ornementale a fait pour le pavé de Paris.
En revanche, laparure mobile s'est modifiée. Il y a quelque vingt ans, ce sol était exclusivement sillonné, outre les promeneurs, les affairés, les badauds, par les marchands des quatre saisons qui poussent leurs brouettes avec des modulations éraillées, les grands omnibus et les voitures. Parfois, au coin d'un trottoir, un homme tendait de petits papiersréclame, un à un, jusqu'à l'épuisement du millier complet; c'étaient des gens vieux et débiles qui étaient chargés de ce soin, autour d'eux à vingt-cinq mètres circulairement, le pavé était jonché des circulaires émanées d'eux. Le pavé s'ornait des éventaires et des kiosques à journaux, quelques porteurs clamaient des journaux politiques le long des grands sentiers par où la population ouvrière se déverse dans Paris. Les principaux carrefours de ces passages, c'était la place du Château-d'Eau où aboutissaient et Belleville et le faubourg Saint-Antoine et Ménilmontant et
l'esthétiqlk de la rue.
Saiiit-Maur, la place du Ghâtelet par où arrivaient vers le centre ceux des Gobelins, de Montrouge ; des surfaces comme le rond-point de la Villette, ou la place Rochechouart possédaient aussi, du fait de ce remuement défoule à rheure du matin où les travailleurs descendent dans Paris et celle du soir où ils vont en sens inverse, une juste célébrité.
Mais depuis ce temps où seuls, les distributeurs de prospectus, la petite vendeuse de fleurs et le commissionnaire toujours absent laissant en signe de son existence son crochet et sa boîte à cirer, étaient à peu près les seuls hôtes fixes du pavé, quel changement!
D'abord, c'est la longue série des hommes sandwiches, surmontés de leur haute plaque de bois, réclame lente et obstruante. C'est la procession des brouettiers, qui entraîne sur deux roues, de haïssables bas-reliefs en carton plâtre ou en papier gaufré, qui disent les Alhambras, les Music-halls, et tous ballets en général, à la façon de bons philosophes bien résumant la situation exacte de l'attraction, par un portrait de danseuse ou de chanteuse. Ainsi fut promenée l'image d'Yvette Guil-
bert. Aussi on a jeté tout le long du pavé de Paris les rails de fer des tramways et les piétons et les chevaux ont vu naître le troisième mode de locomotion et filer entre eux les rapides bicyclettes, toutes les variétés du cycle, jusqu'à l'arrivée en foudre, rapide, sonore, en anhélements de dragons, en fracas de cloches ou de trompettes de toutes les variétés d'automobiles, si pressées, si rapides qu'on dirait que la rue de Paris est un chemin qui court d'une vitesse de torrent. En vérité, il n'y eut pas de pareil changement dans l'aspect de nos rues, depuis la suppression de la chaise à porteurs, ce meuble de forme si élégante, lorsqu'il nous montre en un musée son aspect vieillot de belles étoffes surannées, mais qui devait être assez disgracieux à la marche. La chaise à porteurs s'est réfugiée chez les Hovas; chez quel peuple civilisé un peu, mais notoirement en retard, se réfugieront bientôt les voitures à chevaux, et l'automédon (nom archaïque) ? Peut-être à Libéria et aussi dans les musées, à côté des carrosses monumentaux où l'on avait la place de peindre toute une nature et de modeler toute une
apothéose. Depuis une dizaine d'années, le sol de Paris a changé, et certes les romanciers l'indiqueront bientôt et diront pour dépeindre Taccident autrefois rare d'un écrasement : c'était dans le temps ancien, à l'âge des voitures, avant la bicyclette et les automobiles; autrement on ne comprendra pas plus que si une description du boulevard de Gand, nous était donnée un matin dans un journal comme actuelle. Et cette modification de l'ensemble a changé tous les détails ; ceux qui pensaient que toujours les voitures élégantes etpavoisées de dames en couleurs claires descendraient avec une grâce nonchalante (les voitures se serrant les unes près des autres de façon à former, du majestueux Arc de l'Etoile jusqu'aux chevaux de Marly, un luxueux cortège, un triomphe de la bonne grâce, de la mondanité parisienne et des arts de Paris) ne se doutaient point que cela deviendrait comme une piste descendante sillonnée d'une course furieuse; aussi en voyaient-ils sans doute la montée plus solennelle. La terrasse des Feuillants où les héros de Balzac allaient contempler la large allée triomphale , admiraient
Paris, en se jurant de le conquérir, de même que du Père-Lachaise , ils le maudissaient en se jurant de se l'annexer, au lieu des quais tranquilles, aperçoit les constructions énormes de la Babel-Exposition, les tours de fer, les dômes aux courbes énormes.
L'horizon a changé. Les boulevards, les avenues, partout se hérissent d'aubettes, de bâtiments nécessaires et parasites à l'ordonnance générale ; la tendance va à les augmenter. Ne va-t-on point disposer des bains ou plutôt des douches publiques, à compartiments, sous forme d'édicules? et le Métropolitain va dessiner sur certaines places de Paris, jusque-là si sobres d'aspect, le profil moderne des petits halls d'accès de ses gares souterraines. On peut dire qu'autant les utilisations du sous-sol de Paris ont été multipliées depuis la première organisation des conduits d'eau et de gaz, autant le sol a été surchargé de nouveaux éléments de circulation depuis les omnibus nouveaux jusqu'aux Béhémots géants des tramways électriques et les menues et rapides voiturettes au pétrole.
Comparez le Paris où flâne Gérard de Ner-
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val, son Paris, des halles nocturnes aux gais moulins montmartrois, à ce Paris de Zola où fourmille (dans le Ventre de Paris et aux autres romans), un grouillement si puissant. Le Paris des Rougon Maquart, comme masse, comme foule, comme vacarme, comme symphonie puissante et multiple est au Paris nouveau ce que le Paris de Louis-Philippe fut au Paris de TEmpire. L'énormité de la ville, accentuée par toutes les usines qui lui modèlent une hauteur, est accentuée par ce galop des forces naturelles ; ce n'est pas Babel qui monte, mais c'est Léviathari qui court en mille squammes, ou miroite sur lui-même en mille reflets mobiles. Pour toute ville moderne, le changement relativement est le même ; que sont devenus ces marchés qu'Hofi'mann étudiait de ses fenêtres analysant un à un les passants, ouïes rues dont Dickens, facilement donnait la clef psychologique?
les tavernes.
Une des plus fréquentes portes ouvertes sur la rue, c'est celle de la Taverne. Autrefois,
elle s'ouvrait sous un auvent avec une enseigne très visible, pendante sur la rue, à hauteur de l'étage ; une pomme de pin, un lion d'or, un sarrazin lui servent de motifs décoratifs. Parfois la porte, qui s'ouvre au ras de la rue, mène à un caveau, plus rarement la Relier, la cave à mettre les tonneaux pleins auprès desquels on boit (on boit sur des tonneaux vides) est germanique. Elle est sous la maison communale; elle en est la cave, elle en constitue les fondations, réellement et symboliquement ; actuellement encore en pays flamand, où les vieux us ont duré avec entêtement, dans les villages, la maison communale et l'auberge ne font qu'un. Il y en eut peu à Paris, il n'y en a plus qu'une et encore est-elle utilisée pour un dépôt de bières de Bohême ; ce recueillement du milieu contrasté avec le bruit des conversations, n'est pas du goût du Parisien qui dans ses tavernes ou cafés, veut voir. C'est pourquoi Paris a multiplié devant ces établissements les terrasses inconnues à Londres, rares ailleurs. C'est Paris qui aime à s'asseoir et à déguster quelque boisson au ras de ses rues. L'Allemand aime aussi à boire en plein
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air, mais il lui faut un décor de jardin tandis que le Parisien veut le frolis direct du passant qui presque touche sa table, qui court après l'omnibus, ou la dame, qui d'un seul geste de son parapluie, l'arrête.
Les modifications décoratives de la façade des tavernes ont été rares. On peut indiquer que le décor presque nécessairement blanc du vieux café, avec une ornementation Louis XV faite pour lui donner autant que possible l'aspect d'un salon de jeu, fidèle à une esthétique qui date de la Restauration, a presque partout fait place au décor brun de la brasserie imité de TAUemagne, qui constitue en certains endroits pour y boire la bière, des sortes de chapelles gothiques à vitraux profanement imagés, mais en somme, ces chapelles ne sont pas très fréquentes en Allemagne et n'y présentent pas le décor obligé de toute brasserie. Nous avons ici enchéri en cette matière sur le germanisme et lui avons donné une solidité qu'il n'a pas chez lui. Telle quelle, la brasserie ou taverne artistique à fond brun , avec carreaux céramiques représentant d'abord un Gambrinus comme le veut la mythologie de la bière, et
une foule de comestibles, où le poisson est particulièrement fêté, à cause des similitudes lointaines de son émail et de l'émail céramique qui possède quelque peu de sa buée brillante, fut la modification où vint se perdre le vieux café blanc et or. Les divans rouges furent enlevés pour faire place à des banquettes de cuir, la table de marbre blanc, classique comme la grande sculpture, céda le pas à la table de bois brun ou de marbre de couleur (romantique et presque impressionniste); la façade resta la même sauf qu'elle passa du blanc au brun, avec ses chaises de fer, ses petites tables de fer et le store aux branches de cuivre ou de fer, mais seule la façade restait ainsi, sauf un changement, il est vrai, important, conçue selon les mêmes principes.
Pousset et ses émules ayant débité de la bière allemande, accepteraient évidemment l'origine allemande du décor où ils la servaient. Leurs architectes pourraient peut-être protester et ouvrir à ce sujet une controverse analogue à celle qui se livre autour de la Chanson de Roland et du Roman du Renard,
et des légendes de la Table Ronde pour fixer leur origine tudesque ou gallo-latine, ou celtique. En effet, ces architectes purent, sans penser aux brasseries restituées d'après des cabarets de Haute-Bavière, trouver dans l'héritage français tous les éléments de leur décoration et peut-être FAllemagne garda-t-elle des modèles plus lointains de vieux cabarets, parce que tout y fut plus traditionnel qu'en France, et que le style Empire ou Restauration ne les y avait pas transformés. Certes le cabaret où Faret crayonnait, où Saint-Amand buvait, où Chapelle et les classiques hantaient, possédait des tables de bois et des escabeaux de ce chêne bruni. Le luxe des tapisseries n'était pas inconnu en France ; loin de là, elles y représentaient aussi largement qu'ailleurs des scènes de beuverie, et qu'importe qu'on en ait exilé les Magots, si l'on y plaçait Bacchus, Silène et des Faunes grapilleurs de raisins et de coupes ; le plafond solivé n'était pas non plus exclusivement germanique; pourtant dans l'ornementation il faut bien dire qu'un détail fixe l'imitation allemande, ce sont les grès, les grès bleu pâle et bleu foncé, avec
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décoration rhénane qui à tous ces établissements figurèrent sur des plinthes d'un caractère gothique. Ils diffèrent des vieux grès français.
Notons qu'à côté de ces ressemblances, des différences existent et que si on a décoré de peintures certains cafés à l'étranger, il semble que ce fut à Paris qu'on commença. Bien ancien est le plafond que le peintre Glairin peignit pour un café du boulevard ; plus récent (et déjà disparu) fut ce Chat Noir où une génération de rapins et de peintres organisa, en laissant l'apparente initiative à un cabaretier d'allures truculentes une sorte de petit coin à son image, peignant aux murs, avec maniérisme, un type de femme bien du temps et bien appartenant au peintre Willette. En ces endroits, on a dit de bien mauvais vers et on chanta d'assez lestes chansons. Il y eut des passants qui s'arrêtèrent là, des fins et des grotesques; il semble ({ue Jules Jouy a gravé le langage de la Muse de l'endroit avant qu'elle ne tombât à l'ordure avec Bruant; mais les ornemanistes, les peintres, les Willette, les De Feure, les Rivière et tant d'autres qui accrochèrent des pochades,
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indiquèrent des bibelots, contribuèrent à ce que le lieu put être un instant amusant pour eux, doivent être loués à part; ce ne fut point autre chose qu'une petite création de mode passagère, pourtant c'est une note dans l'esthétique de la taverne et de la rue qui pour la première fois depuis longtemps voyait grincer sur elle une enseigne de fortes dimensions en tôle découpée.
Cette esthétique, agrandissant les dimensions créa le Pousset des boulevards, avec sa décoration en céramique et bois sculptés, et dans le même établissement la réaction fatale contre la brasserie à colorations sombres s'indique dans la salle du restaurant. On en a pu dire que tous les arts mineurs de l'ornement s'étaient efforcés à faire une belle et large place à la peinture, qu'ils avaient fait leur devoir en l'accompagnant de matières choisies, bien en place, ferronneries, céramiques joliment disposées et contournées, et que la peinture n'était pas venue, pu insuffisamment couvrait les murs d'une plaque colorée, vive et claire, mais sans charme esthétique. L'effort des architectes et des décorateurs à
Tancien café Riche fut assez sérieux, il appartenait aussi au renouveau de la décoration claire.
Les architectes y procédèrent un peu par voie d'exception, à la façon d'un directeur de journal qui donnerait des interwiews d'hommes politiques sur les questions théâtrales, et d'hommes de théâtre sur les questions politiques. Ils confièrent des bas-reliefs à Raffaelli qui est un excellent peintre, demandèrent à Forain, un dessinateur, surtout un artiste de blanc et noir, des cartons de mosaïque polychrome qui furent très inférieurs. L'ensemble était criard et manqué. L'architecture qui Ta remplacé est lourde, et d'un grand apparat (relativement à son but) sans beauté.
Il est évident que, même dans les humbles débits, les aménageurs poussés plutôt par un instinct que par un désir de beau, s'orientent vers une mise en scène un peu plus compliquée du brillant comptoir de zinc. Le nombre fastidieux des glaces diminue à l'intérieur, la vitre dépolie fait place à des carreaux où des branchages, des motifs décoratifs s'exhibent. Le plancher sale est remplacé par des carrela-
gcs parfois arrangés avec goût, la devanture sang de bœuf devient rare, et on aperçoit des devantures de chêne clair ou de glaces quadrillées, et aux portes des courbes de bois naturel, volutantes selon Testhétique la plus récente. Mais rien de bien satisfaisant n'a été produit et il faut encore pour trouver une façade nouvelle , se reporter aux travaux encore en nombre trop restreint de MM. Plumet et Silmersheim.
les rÉTES modernes.
Dans les fêtes populaires, ce qui change le moins c'est, en son essence, la gaîté de la foule en ses principales manifestations : c'est toujours, avec une dose variable d'énervement, le goût de persécuter légèrement le prochain et l'hilarité causée par ses mésaventures.
Un homme tombe, on rit; un homme se fâche d'être tombé, on rit plus encore; un enfant lance un lazzi, ou c'est une femme qui piaule, alors la joie e^X complète. Il y a un besoin rageur de se jeter, entre gens qui
s'amusent, quelque chose à la face, de se tirer les vêtements, de se harceler prestement ; comme les enfants se jettent des boules de neige, les rieurs du carnaval se jettent des confetti. Le mobile des fêtes est toujours le même, on en a changé le haut prétexte. Il ne s'agit plus de laisser le peuple danser en rond et chanter. On allègue avec un grand sérieux, l'utilité de faire marcher les affaires; c'est peut-être la cause que la gaîté se dégage moins franchement. Autrefois, les corporations organisaient des cortèges, maintenant ce sont les municipalités soucieuses des circenses de l'électeur. Les cortèges y gagnent une unité et se contaminent de monotonie.
Les travestissements du carnaval sont simples et tranchent actuellement fort peu d'avec les anciens. L'intelligence humaine cherchant toujours des manifestations plus complexes, se contente moins de ce déguisement sans effort d'imagination qui changeait les vêtements des sexes. Ceci se conformait en quelque sorte à la tradition antique des saturnales qui effectuaient pour un temps court un troc de costumes et d'allures
entre le maître et Tesclave. Nos couples modernes effectuaient un déguisement parallèle dans leur échange et leur réciprocité. Des autres, ceux qui préfèrent s'objectiver, en gardant leur prérogative d'hommes ou de femmes, simplement en un costume, la plupart demandent leur imagination à la Comédie Italienne, telle que la parisianisa Deburau au Théâtre à quatre sous.
Et voici sur les boulevards, des Pierrots blancs, des Pierrettes à nœuds roses, chapeaux blancs, fourrures blanches, et rubans roses. Pierrette a détrôné Colombine, dont le costume est devenu un costume de Gitane qui s'apparie avec celui du Toréador, si fraternellement, près de celui d'Arlequin. 11 y a des Arlequins et des Arlequines, peu de Polichinelles; le masque aux gros traits et les bosses obligées flattant bien moins que le svelte collant d'Arlequin.
A côté de la Comédie Italienne on voit défiler les vieux costumes de l'armée, les gardes françaises pullulent, et les tout petits, à la mode plus récente, consentent à être cuirassiers; l'histoire donne des marquis, des
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merveilleuses , des incroyables , des pages Henri II, des Turcs d'avant la réforme du costume, des Levantins à la moderne qui sont parfois de vrais Levantins. Le feuilleton donne des brigands des Abruzzes, des paladins de barrière; pendant ce temps-là, des postillons Louis XIII et des chevaliers bardés de fer traversent Paris à cheval se rendant au point de formation du cortège, Hôtel de ville ou Cours la Reine.
Des villes de province ont voulu ressusciter des cortèges; Rouen entre autres : M. Adeline a donné le procès-verbal gravé de plusieurs. Il manque justement à ces cavalcades historiques, même lorsqu'on Relgique, elles concluent à unbehourd ou simulacre de joute, la gaîté qui peut suivre un cortège allégorique de Paris ; car, si allégorique que le constitue l'architecte de la ville qui y a donné ses soins, pour le peuple ce n'est jamais qu'une série plus longue de déguisements et une exhibition féminine ; allégoriques ou historiques, ces évocations ont à peu près la même valeur de reconstitution. Les véritables héros des mascarades, ce jour-là, ce sont les arbres.
avec leurs longs rubans de couleur qui en font si Ton peut dire, des saules rieurs ; ils évoquent un instant auprès de cette foule qui voudrait être ailleurs, un jour, Taspect de parcs irréels, d'arbres d'un Japon gai et cru. Ils complètent par cette sorte d'enrubannement leur paradoxe d'être là, sur les boulevards, où il semble bien que des arbres à feuilles artificielles ne seraient pas déplacés même à d'autres jours qu'un carnaval ou une joyeuse entrée. Mais si l'on voulait que ce jour d'ébats concourût au plaisir esthétique, il y faudrait mille modifications. Il sera toujours difficile d'obtenir d'un homme raisonnable de notre temps qu'il se fasse, même un jour, une sorte de fantôme réjoui du moyen âge, mais la figuration pourrait être triée et organisée, comme s'il s'agissait non seulement d'un défilé théâtral mais encore d'un défilé dans un théâtre soucieux de sa mise en scène. Obtiendra-t-on facilement, même en une époque plus avancée socialement, quand les syndicats auront remplacé les corporations complètement, que l'idéal nouveau aura pris plus de corps et que cet idéal aura obtenu un respect et une croyance que l'o-
pinion politique ne peut donner, des marches à travers la ville, en pompe grave et réfléchie? On peut citer l'exemple, sur très petite échelle, de certaines cérémonies que Ruskin organisa. 11 est certain que bien des sociologues et des artistes qui espèrent de l'amélioration sociale une nouvelle vision de Fart, penchent pour raiïirmative.
Il est probable à notre sens, que le citoyen, en s'affmant, verra croître en lui la propension de l'intellectuel à être plutôt le contemplateur d'un spectacle qu'un des acteurs perdus dans sa masse, et que s il y a dans l'avenir, des cortèges moins paillonnés, moins vulgaires que les marches actuelles du mardi gras et de la mi-carême ce seront pompes ordonnées et réglées théâtralement par des décorateurs. Mais rien n'empêchera de les choisir ayant du goût. On pourrait se demander pourquoi en ce jour de liesse du Carnaval à Paris, qui non seulement se passe parmi une population fort intelligente mais encore compte, parmi ceux qui veulent s'amuser et s'amusent dans la rue, tant d'ouvriers d'art, on n'ait point créé de longtemps,
on n'ait jamais créé même, de costumes nouveaux. Il semblerait que le goût populaire, si fertile en mille petites inventions lorsqu'il s'agit d'industrie et dès qu'il s'agit de toilettes de tous les jours, reste impuissant devant le travestissement, et qu'il n'y trouve pas même l'équivalent de cette puissance littéraire qu'il exerce sur la langue qui est de dénaturer les mots et de donner naissance à la variation argot. On peut voir aussi que pas une des vestitures apportées par la peinture n'a eu d'adeptes parmi ces rechercheurs de bigarrures; la chose moins étonnante pour les hommes qui ont besoin de tout un costume assez long à exécuter, est surprenante pour les femmes qui taillent elles-mêmes leurs parures de métamorphose et pourraient facilement y introduire tels plis ou telles couleurs entrevus à un théâtre ou sur une affiche.
L'explication de cette pauvreté d'imagination c'est évidemment qu'à cette occasion le peuple pense en masse, se souciant trop de l'impression de tous et une néophobie est engendrée par la peur du ridicule que semble aux Français l'exhibition brusque de quelque
chose de nouveau en pleine rue; le symptôme aussi semblerait indiquer que ces fêtes bientôt auront vécu. Une chose qui doit durer a plus de saine mobilité; les organisateurs de cortèges toujours les mêmes, en un monotone défilé de chars précédé de chevaliers d'acier et de gentilshommes de la cour du Roi Soleil auront beau faire. Il est probable que le populaire trouvera autre chose que cette languissante ou un peu hargneuse réjouissance. Si la société s'ennoblit, évidemment sa gaîté s'en ressentira et l'on cherchera individuellement, ceux au moins à qui il plaît de revêtir un costume, à lui donner quelque signification.
La fête nationale, ce jour autre de liesse, se compose, en dehors de l'apparat militaire, de bals et de feux d'artifice. La difî'usion des lumières colorées, reflétées par l'eau ou étincelantes sur les buttes, est le fait de l'Etat; les groupements de danse sont le fait des particuliers.
On a loué l'amusement pour les yeux de Paris, à ces jours et ces aspects de grande lanterne japonaise, et les rayons multicolores
l'esthétique de l\ rue.
de ses feux, et la beauté des illuminations dans les rues étroites et dans les recoins de la ville. Encore qu'un peu de monotonie n'en soit pas exempte, la bonne volonté de tous arrive à pavoiser la ville de belles lumières; il y manque de l'ordre et du recueillement. Les sens s'afTinant mieux d'une fête pour tous, il sera bon d'en faire disparaître les discordantes symphonies et les musiques aigres; il semble que les fêtes nationales soient encore à leur enfance. C'est sans doute, ces jours-là, dans l'avenir, que des théâtres populaires s'ouvriront, donnant pour rien à la foule la primeur des belles œuvres ; ce devrait être ce jour-là qu'on découvrirait les fresques nouvelles; il faudrait associer l'idée d'art et celle des fêtes de la Nation. Question de temps. Actuellement la fête de la rue n'a point d'esthétique; il n'y a que grouillement, foule et lumières. Les lumières seules y apportent de la beauté, ou plutôt de l'intensité ; encore y arrivent-elles seulement par leur nombre et non par leur disposition.