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INTRODUCTION

« Dans les troubles de lart, à la fin des vieux siècles, ([uand les nobles doctrines sont mourantes, et que l'art se trouve entre une tradition perdue et quelque chose qui va naître, il apparaît des décadents libres, charmants, prodigieux, des aventuriers de la ligne et de la couleur, qui risquent tout et apportent en leurs imaginations, avec une corruption suave, une délicieuse témérité (1). » Ainsi parlent les Goncourt faisant allusion à Fragonard ; mais ces quelques lignes, nous semble-t-il, peuvent tout aussi bien s'appliquer à eux-mêmes, décadents hbres et charmants, venus à la fin du XIX" siècle, aventuriers de la ligne et de la couleur au point d'avoir été, suivant Rodenbach,.« des écrivains impressionnistes, avant même qu'il y eût des peintres impressionnistes (2)».

Le jugement de Rodenbach, à notre avis, résume beaucoup d'autres jugements déjà portés sur l'œuvre des Goncourt et nous explique les divergences des critiques à leur égard. Quoi de plus insaisissable, de plus impalpable, de plus incompréhensible, môme pour l'ami le plus intime, le confident le plus éclairé, qu'une impression? L'appareil sensitif de chacun est infiniment différent de celui du voisin et les mêmes causes d'émotions éveillent dans les consciences individuelles, des sensations souvent très diverses. Mais, par suite des relations sociales, des courants d'opinion, des influences subies, presque inconsciemment, ces émotions différentes s'unifient, se fondent et de particulières et individuelles qu'elles étaient primitivement, deviennent générales et communes. Ce travail se fait

(1) Journal des Goncourl, tome I, p. 29L

(2) RouF.NBACH. Les Goncourt. lleoiie de Paris, 18'JG.

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Z PIERKE SAHATIliR

i'<i[)i(leiiient et lorsque ces impressions sont extériorisées, elles ont déjà perdu le meilleur de leur particularisme.

Aussi lorsqu'il se rencontre des individualités assez fortes pour ne pas subir l'influence des prédécesseurs ou des contemporains, et pour exprimer leurs impressions telles qu'elles les ressentent, elles produisent autour d'elles de l'étonnement d'abord, un peu de mécontentement presque toujours, en môme temps qu'un impérieux mouvement de curiosité.

Tel fut le cas des frères Goncourt. C'est à leur caractère d'impressionnistes et de premiers impi-essionnistes qu'ils doivent peut-être la malveillante campagne de presse qui salua le plus ordinairement l'apparition de chacun de leurs romans. Qui donc, plus que les Goncourt, peut se flatter d'avoir fait couler de l'encre autour de son nom 1 Les articles de Revue écrits sur eux pullulent et il n'est pas un critique de la fin du XIX" siècle, qui n'ait consacré quelques pages à l'examen de leur modernisme.

Par une aberration bien excusable, chacun a cru reconnaître dans leur œuvre impondérable et subtile un caractère nouveau, une qualité ou un défaut que sa tournure d'esprit lui permettait mieux d'apercevoir, ou lui rendait particulièrement insupportable.

M. Brunetière, entre autres, leur témoigna une hostilité de parti-pris qui ne se démentit jamais. « Si les romans de M. de Goncourt, dit-il, étaient des romans naturalistes, il n'y aurait assurément qu'une voix pour condamner le naturalisme ; mais ce ne sont pas des romans naturalistes ; et quoi qu'il en puisse être de M. de Goncourt, c'est incontestablement bien heureux pour le naturalisme (1) ». Tel est l'avis de M. Brunetière dont on pourrait retourner la phrase, ce qui donnerait peut-être une opinion plus équitable, car nous ne savons s'il n'est pas plus heureux pour Edmond de Goncourt de n'être pas considéré comme un naturaliste à cause des excès auxquels le naturalisme devait aboutir.

(1) Brunetière. Le Faux naturalisme. Revue des Deux Mondes, 15 février 1882.

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M. Doiimic ne veut voir en eux que des « petits maîtres du roman contemporain, talons rouges du naturalisme, écrivains artistes, qui ont laissé des descriptions en marqueterie, des livres laqués et vernissés au vernis-martin, écouteurs aux portes, qui ont passé des commérages de l'histoire aux potins de la vie contemporaine, collectionneurs doucement maniaques, pour qui l'occupation d'écrire et aussi bien la littérature a été cela môme : une manie (1) ».

Mais laissons là ces jugements d'esprits qui, par leur tournure môme, inclinaient à la condamnation, et arrivons aux articles plus impartiaux.

Le plus sévère est celui de M. Faguet, dans la Revue Bleue du 25 juillet 1896. « Leur génie, écrivait M. Faguet, était la curiosité, et leur défaut propre le manque d'intelligence (2) ». Il leur reproche de manquer presque toujours de grandeur et de généralité, trop absorbés qu'ils étaient par cette passion de collectionneurs qui les portait tout naturellement à rechercher les bibelots précieux et à se laisser charmer par le bizarre et l'exceptionnel. Mais là s'arrêtent ses critiques et il est le premier à louer l'originalité de leur style, sa séduction intime, le raffinement de leur goût. Pour M. Faguet, semble-t-il, les Goncourt sont encore des hommes du XYIII' siècle, mais des hommes du XVIIF siècle empreints du modernisme le plus aigu.

G'egt précisément ce caractère de modernisme aigu, de civilisation intensive et malsaine qui leur attire la sympathie de M. Lemaître. « Ces deux frères siamois de l'écriture artiste, dit-il, nous les aimons, parce qu'ils sont de leur temps, autant qu'on en puisse être, aussi modernes par le tour de leur imagination que tel autre par le tour de sa pensée et aussi remarquables par la délicatesse de leurs perceptions et pour leur nervosité que tel autre par la distinction de ses rêves et par le détachement diabolique de sa sagesse. C'est aux plus « modei'nes », sentants, ou pensants que nous allons de préférence (3) ». Et

(1) DouMic. E. de Goncourt. Revue des Deux Mondes, 15 août 189G.

(2) Faguet. Les Goncourt. Revue Bleue, 25 juillet 1890

(3) Lemaitre. Revue Bleue, 30 sept. 1882, p. 418.

plus loin il ajoute : « On A'oit qu'ils aiment leur temps pour ce qu'il a d'intelligent, de charmant, de brillant, de fou, de malade. Ils l'aiment en psychologues et en peintres (1) ». Pour M. Lemaître, leur œuvre apparaît comme la plus significative production d'une époque tourmentée, vicieuse, mais infiniment séduisante. Elle lui semble aussi très émouvante pour les contemporains qui se sentent vivre à travers' des pages fébriles, désordonnées en apparence, d'une composition artistement décousue, mais qui, dans leur outrance et dans leur impressionnisme mômes, donnent l'image la plus vive de la réalité.

Mais M. Lemaitre subit à tel point le charme des Goncourt que l'analyse qu'il en fait n'est elle-même qu'une analyse subjective et impressionniste. M. Bourget, au contraire, apporte à son étude tout le sang froid d'un critique. Ils les admire, parcequ'ils ont été des psychologues consciencieux et intelligents, qu'ils ont compris et représenté d'une manière saisissante l'âme moderne « cette énigmatique âme moderne, où il semble que toute supériorité fasse plaie, toute complication douleur, toute richesse misère et pauvreté (2) ». Ils la connaissent d'autant mieux qu'elle est la leur, suivant Bourget, qu'ils sont, par essence, des modernes, et que leur originalité vient de leur étude scrupuleuse d'eux-mêmes. Malheureusement, ils s'occupent trop exclusivement d'êtres d'exception. Leurs romans sont presque tous des nosographies intéressantes et justes, mais parleur conception même trop particulières. Leur grand mérite, d'autre part, a été de comprendre quelle influence l'objet d'art allait exercer sur la littérature actuelle et d'avoir été les premiers à la subir et à en parler. « Chez eux commençaient de s'accomplir l'influence de l'objet d'art sur la littérature et cette influence est aujourd'hui un fait capital, qui tient à toutes sortes de causes éparses dans nos mœurs, depuis des théories de critique jusqu'à des habitudes d'ameublement. Sous cette influence, ils créaient une forme particulière de roman qui se trouve capable d'expri-

(1) Lemaitre. Revue Bleue, 30 sept. 1882, p. 419.

(2) Bourget, Ess. de Psycli. cunlemp., tome II, p. 1G5.

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mer, el d'exprimer mieux (lu'aucune autre les maladies morales de l'homme moderne, et pour écrire ce roman, ils inventaient et mettaient en pratique une méthode de style si entièrement neuve que les meilleurs juges de leur époque eu furent étonnés (1) ».

M. Bourget a décomposé ainsi de la manière la plus nette cette « formule neuve, que, suivant Rodenbach, ils apportèrent au roman, et « oij ils infusèrent un élément nouveau : le moderne (2) ». Il aisolé en même temps les trois principaux aspects de leur esthétique : l'objet d'art, procédé de composition, méthode d'écrire, auxquels Rodenbach adjoint la résurrection du XYIII^ siècle, et « leur goût d'art subtil et sur qui introduisit le japonisme en France ».

Mais il faut tout d'abord répondre à cette question : qu'est-ce que l'esthétique d'un auteur? Si nous en croyons Taiue, nous voyons que cette esthétique n'est que le produit de facteurs extérieurs à l'individu. Et de même qu'on étudie la température physique, pour comprendre l'apparition de telle ou telle espèce de plantes, le maïs ou l'aA^oine, l'aloès ou le sapin, de môme il faut étudier la température morale pour comprendre l'apparition de telle ou telle espèce d'art, la sculpture païefine ou la peinture réaliste, l'architecture mystique ou la littérature classique, la umsique voluptueuse ou la poésie idéaliste. Les productions de l'esprit humain, comme celles de la nature vivante, ne s'expliquent que par leur milieu (3)». Ainsi donc l'auteur subira, en premier lieu, l'influence du milieu, l'influence de son époque, par suite de ses lectures, de ses fréquentations, des courants d'opinion, des événements politiques ; il recevra le contre-coup des révolutions sociales, et presque nécessairement, sans qu'il s'en doute même quelquefois, il traduira ces influences dans son œuvre. « L'()luivre d'art, écrit Taine, estdétermi-

(1) Bourget. Ess. de Psych. conlemp., p. 139, tome II.

(2) Rodenbach. L'Œuvre des Goncourt. Rpriip do Paris 180G.

(3) Taine. Philosophie de l'art, p. 10.

née par un ensemble qui est l'état général de l'esprit et des mœurs environnantes (1) ».

Cette influence de son époque, le littérateur ou l'artiste la subiront de deux manières différentes. La vie privée, pas plus que la vie privée d'aucun autre homme ne sera à l'abri du choc de ses contemporains. Par le fait même qu'il existe, cela suppose une foule de rapports avec les autres hommes, rapports incessants, agréables et douloureux. En tant que penseur, il sera obHgé de s'entretenir avec les autres penseurs de son époque, comme il aura dû aller consulter la pensée de ses prédécesseurs dans leurs ouvrages: «Partout ailleurs, nous trouverions des exemples semblables de l'alliance et de l'harmonie intime qui s'établit entre l'artiste et ses contemporains; et l'on peut conclure avec assurance, que si l'on veut comprendre son goût et son talent, les raisons qui lui ont fait choisir tel genre de peinture ou de drame, préférer tel type et tel coloris, représenter tels sentiments, c'est dans l'état général des mœurs et de l'esprit public, qu'il faut aller chercher (2) ».

Mais s'il nous paraît indéniable que l'artiste, par le fait même qu'il pense et qu'il vit, ne puisse se soustraire à l'influence de. ses contemporains, nous croyons devoir affirmer que cette influence sera infiniment diverse dans ses effets et qu'elle dépendra de la personnalité de l'être sur lequel elle s'exercera. Etant donnée une mentalité, deux sortes d'influences pourront concourir à la modifier. Les unes s'exerceront dans le sens des instincts, les renforceront, les développeront, en les justifiant et en les approuvant. Les autres s'exerceront en sens inverse, les irriteront, les éprouveront, et s'ils sont vraiment puissants, accroîtront encore leur vitalité et leur force.

D'ailleurs, par leur sensibilité vive, l'artiste et le littérateur seront plus propres que d'autres à subir ces influences, qui éveilleront en eux des sensations originales, et c'est précisément cette originalité dans la sensation qui distinguera les véritables

(1) Taine. Philosophie de l'art, p. 77

(2) Taine. Philosophie de iarl, p. 12.

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artistes. « Un caractère de l'objet les a frappes, et l'effet de ce choc est une impression forte et propre. En d'autres termes, quand un homme naît avec du talent, ses perceptions ou du moins ses perceptions d'un certain genre sont délicates et promptes ; il saisit et démêle naturellement, avec un tact éveillé et sûr, les nuances et les rapports, tantôt le sens plaintif ou héroïque, d'une suite de sons, tantôt la fierté ou l'allanguissement d'une attitude, tantôt la richesse ou la sobriété de deux tons complémentaires ou contigus ; par cette faculté, il pénètre dans l'intérieur des objets et semble plus perspicace que les autres hommes (1) ».

Mais précisément cette faculté spéciale de percevoir, qu'estelle, sinon le tempérament propre de l'artiste? Les influences les plus contradictoires ou les plus violentes pourraient s'exercer en vain s'il n'existait pour les recevoir ce fondement indispensable, sans lequel l'artiste n'existe pas. Tous les hommes subissent l'influence de leur temps et des temps qui l'ont précédé, mais seuls les véritables artistes savent en profiter, de même que seuls ils savent se servir des procédés et des matériaux découverts et accumulés par les écoles antérieures.

Par conséquent, toute étude de l'esthétique d'un artiste ou d'un écrivain devra nécessairement être précédée d'une étude de son tempérament physique et moral et des influences qui se seront exercées sur sa pensée et qui l'auront déterminée. Nous voudrions ici nous justifier par avance du reproche d'avoir répété dans l'étude de l'esthétique des Goncourt, ce que nous avons déjà dit à propos de leur tempérament, ainsi, par exemple, d'avoir mentionné l'objet d'art finement travaillé comme élément de leur esthétique, après que nous aurions déjà, dans une premièi'e partie, découvert en eux le goût de l'objet d'art. Il semble qu'il y ait là une répétition oiseuse que l'adoption d'un autre plan eût facilement évitée. Néanmoins, nous croyons pouvoir maintenir dans notre travail ce léger défaut à cause de l'avantage qui en est la compensation.

(1) Taine. Philosophie de Curi, p. GU.

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Ainsi présentée, notre thèse, tout en éclairant en détail les éléments variés dont se compose l'esthétique des écrivains que nous étudions, fera mieux ressortir cette vérité d'ordre général, que l'cslliétique d'un auteur est toujours le produit ou plutôt la projection de son tempérament, qu'elle varie en fonction de celui-ci, et que, par suite, son originalité atteste une individualité puissante. On nous objectera que cette vérité est bien banale et trop peu contestée aujourd'hui, pour qu'il soit nécessaire de lui sacrifier l'harmonie d'un travail. Nous pensons, au contraire, que les partisans du beau comme du bien absolus, sont assez nombreux et ont une assez forte tendance à se multiplier pour qu'il ne soit pas inutile de donner une nouvelle preuve de la relativité des sentiments esthétiques. En outre, les conséquences de ce rapprochement n'ont peut-être pas toutes été extraites par la philosophie ; on a longtemps considéré le beau comme un jeu et les monuments artistiques comme une distraction superflue. Si les sentiments esthétiques révèlent par contre la personnahté, si les luttes pour le triomphe d'une théorie esthétique ne sont que des luttes pour la domination d'un idéal individuel, on apercevra mieux le rapport que les conceptions d'apparence futile soutiennent avec la morale et la sociologie. Car il suffira d'admettre que la vue d'un monument artistique, d'un caractère déterminé, tend à communiquer au spectateur la mentalité de l'artiste. C'est pourquoi, après l'examen du tempérament des Goncourt, nous étudierons l'objet de leur esthétique, c'est-à-dire, ce qui, dans la nature, les a particulièrement attirés et séduits.

Tel sera donc le plan que nous nous proposons de suivre dans cette monographie. Dans une première partie, nous essaierons de montrer l'élaboration de cette esthétique pendant la jeunesse des Goncourt, l'éveil de leur mentahté, de leurs instincts artistiques. Dans une seconde, nous tenterons de fixer leur pensée à l'époque où ils commencèrent à écrire. Notre troisième sera consacrée à l'analyse de cette esthétique même. Enfin, dans une dernière, nous demanderons quelle influence ils ont pu exercer sur la httératurc contemporaine et la nature de cette influence.

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Nous nous efforcerons beaucoup plus d'exposer que de juger, car la matière est infiniment subtile, et à tout moment l'on y court le risque de fausser la pensée des auteurs par la projection de la sienne propre. Les jugements d'art sont des jugements de sentiment, qui ne sauraient s'imposer ; mais ce que nous pouvons affirmer dès l'abord, c'est le charme insinuant qui se dégage de l'œuvre des Goncourt, le parfum persistant de modernisme que laissent leurs personnages, la fascination obsédante qu'ils exercent sur l'imagination du lecteur. Les Goncourt, il semble qu'on ne puisse les examiner d'un œil indifférent. Leur individualité est si nouvelle, si originale, qu'il faut ou les aimer ou les détester. De là le cortège d'admirateurs et de détracteurs dont ils ont été accompagnés de leur vivant, et dont leur mémoire est encore aujourd'hui entourée.

Aussi, ceux qui éprouvent l'influence magnétique de leur époque et qui comprennent le charme du moderne, ne peuvent que répéter le jugement de M. Lemaître, et se laisser prendre de sympathie pour ces écrivains et ces artistes qui ont si bien réussi à fixer dans leurs œuvres ce que Rodenbach appelle fort justement « le nu du siècle ».

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