CHAPITRE PREMIER La jeunesse des Goncourt
Les Goncourt étaient de petite noblesse lorraine. Le titre de Goncourt avait été acr[uis par leur arrière-grand-père, en 1786. Leur grand-père Antoine de Goncourt, d'abord avocat, plus lard député à la Constituante, fit partie, pendant la Révolution, du Conseil général de la Haute-Marne, et obtint, en 1800, la fonction de magistrat de sûreté près le tribunal criminel du département des Vosges. Il mourut, en 1832, à Neufchàteau, dans cette maison que ses petits-fils devaient si pieusement et si joliment décrire dans leur Journal.
Leur père, Marc-Pierre de Goncourt, avait passé sa jeunesse dans les armées de Napoléon, tantôt en Italie, tantôt en Russie, guerroyant avec fougue et se faisant une rapide et brillante carrière, à laquelle la bataille de Waterloo vint fermer tout avenir. Il se maria, en 1821, avec M"" Cécile Guérin et s'installa à Rourmont, puis, après la mort de sa mère, dans une grande propriété achetée en Rassigny, Morimond. L'existence des parents Goncourt semble assez exactement rapportée dans les pages d'exposition de Renée Mauperin, où seuls les noms sont iuA^entés.
Pendant un court séjour des époux à Nancy, en 1822, Edmond naquit. Six ans plus tard, Jules venait au monde à
Paris, où ses parents s'étaient définitivement installés. Il est difficile de trouver trace de l'influence de leur père sur leur mentalité. Marc-Pierre de Goncourt mourut, d'ailleurs, lorsque ses enfants étaient encore fort jeunes, en 1834. Précocement usé par les fatigues d'une YÎe rude et aventureuse, il n'eut pas le temps de s'occuper d'eux, ni de leur transmettre ses goûts. Ils prétendent cependant tenir de lui leur aptitude à l'élégance, leur passion pour les objets raffinés et délicats. Suivant eux, Marc-Pierre de Goncourt aimait le linge fin, les Aerres fuselés et filigranes, les objets d'art usuels. S'il ne comprenait pas comme eux l'objet d'art susceptible de la seule contemplation, il éprouvait un plaisir instinctif, sensuel presque, à se servir de jolies choses, comme la Faustin aimait à boire du coco dans une coupe de Venise.
De son père, Edmond tint peut-être aussi son goût dé l'aventure et la vague jouissance que lui causait l'état de siège en 1870. De lui. peut-être aussi, avait-il reçu son chauvinisme, sa haine irréfléchie, déraisonnée, pour tout ce qui était étranger.
Leur mère, pour laquelle ils eurent, Jules surtout, une affection profonde, aurait eu le temps d'exercer une influence sur ses enfants, car elle ne mourut qu'en 1848. Mais elle était de nature aussi effacée et calme que bonne et vigilante. Elle chérissait ses deux fils, le plus jeune surtout, d'un amour moins sauvagement brutal que celui de Steûcha Roudak, dans les Frères Zemganno. mais non moins sincère. Jules était délicat, nerveux, malade souvent, particularité qui attache singulièrement plus la mère à lenfant. De plus, Jules était beau, d'une beauté un peu mièvre sans doute, mais charmante, qui flattait sa mère et l'enchantait. Il avait de la grâce souriante et innocemment enjôleuse, que plus tard Edmond donnera au plus jeune des Zemganno. Et cette grâce enjôleuse, sa mère avait été la première à la subir.
D'autre part, au contact de cette bonté inépuisable de leur mère, les deux frères prirent une tendresse, yne faculté d'attachement, une sensibilité presque féminines. Edmond voulait partager l'affection de sa mère pour son jeune frère et l'on peut
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chercher dans ces années d'enfance l'origùie du lien si rare et si fort qui devait unir les deyx écrivahis dans une même vie et une même pensée.
Et cependant leur éducation les sépara. Edmond avait été mis très jeune à la pension Goubaux, dont M. Delzant nous dit qu'elle servit de prototype à la pension décrite dans l'Affaire Clemenceau (1). Si l'on en croit Alexandre Dumas, on est tenté de la voir sous un mauvais jour. Edmond de Concourt ne nous en parle du reste pas. Plus tard, il fit ses classes supérieures au Lycée Henri-IV, et c'est là qu'un professeur de troisième, Caboche, lui jeta cette curieuse prédiction à propos d'on ne sait quel devoir : « Vous, Monsieur de Concourt, vous ferez du scandale (2) ».
Le jeune Edmond avait l'occasion de sortir tous les dimanches en compagnie de sa mère et d'une tante. M™' de Courmont, qui passaient leur été dans une propriété que M. de Courmont possédait à Ménilmontant. M"" de Courmont et M""" de Concourt, bien avant que la mode en fut venue, aimaient à bibeloter. Elles descendaient de Ménilmontant à Paris, emmenant l'enfant dans leurs investigations parmi les encombrements des arrièreboutiques. Il nous raconte lui-même ces après-midi. « Nous arrivions, dit-il, chez les marchands de curiosité, à l'heure oii, se disposant à partir pour aller diuer en quelque tourne-bride près de Vincennes, les volets étaient déjà fermés, et oii la porte seule, encore entrebaillée, mettait une filtrée de jour parmi les ténèbres des amoncellement de choses précieuses. Alors c'était dans la demi-nuit de ce chaos vague ^t poussiéreux, un farfouillement des trois femmes lumineuses (3), un farfouillcment hàtif et inquiet, faisant le bruit de souris trotte-menu, dans un tas de décombre, et des allongements en des recoins d'ombre, de mains gantées de frais, un peu peureuses de salir leurs
(1) Dumas lils s'y était trouvé avec E. de Concourt. [Journal, tome I, p. 113.
(2) Journal, tome I, 214.
(3) M"' de Goncourt, M""* de Courmont et une belle-sœur de M""" de Courmont qui passait l'été chez elle. [La Maison d'un Artiste, p. 355).
gants, et de coquets ramènements du bout des pieds chaussés de prunelle, puis des poussées, à petits coups, en pleine lumière, de morceaux de bronze doré ou de bois sculpté, entassé à terre, contre les murs. . . Et toujours, au bout de la battue, quelque trouvaille heureuse... Ce sont certainement ces vieux dimanches (\m ont fait de moi le bibeloteur que j'ai été, que je suis, que je serai toute ma vie (1) ».
Edmond de Goncourt A^a même jus([u'à dire : «... je crois au fond que le collectionneur chez moi. ne doit rien aux ascendances, et qu'il a été créé uniquement par Tinfluence d'une femme de ma famille (ma tante de Courmont) (2) », sans faire attention qu'il avait écrit quelques années auparavant dans son Journal : « Je crois qu'un curieux d'art ne naît pas comme un champignon et que le raffinement de son goût est produit par l'ascension de deux ou trois générations vers la distinction des choses usuelles (3)». En fait, la contradiction n'est qu'apparente. Il est vrai qu'il faut une sorte d'éducation du luxe, une éducation de l'élégance pour aimer à se servir d'objets raffinés et artistiques, et que rarement les parvenus jouissent pleinement de leurs acquisitions. Cette éducation de l'élégance est lente. Elle demande quelquefois plus d'une Aie d'homme. Les Goncourt profitaient sur ce point de l'éducation de leur père et de leur grand-père.
Mais le goût de collectionneur, de fureteur, ce goût qui s'apparente un peu à celui du chasseur, diffère sensiblement de l'autre et n'en dépend pas nécessairement. Peut-être est-il ATai qu'Edmond l'ait reçu de cette tante dont il a gardé un si profond souvenir? Au reste M"" de Courmont eut sur l'esprit de son neveu, une influence plus étendue encore, de l'aveu même d'Edmond. « Mais ce n'est pas seulement à ma tante que je dois le goût de l'art, — du petit et du grand, écrit-il, — c'est elle (jui m'a donné de goût de la littérature. Elle était, ma tante,
(1) La Maison d'un Artiste, tome I, p. 355.
(2) La yiaison d'un Artiste, tome 1. p. 355,
(3) Journal, tome V, p. 285.
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un esprit réfléchi de femme, nourri, comme je l'ai dit, de hautes lectures, et dont la parole, dans la voix la plus joliment féminine, une parole de philosophe ou de peintre, au milieu des paroles bourgeoises que j'entendais, avait une action sur mon entendement et l'intriguait et le charmait (1) ». Aussi s'est-il appliqué à reproduire cette figure étrange, artiste et maladive, cultivée et mystique dans son roman de Madame Gervaisais .
Jules faisait entre temps de brillantes étude au Collège Bourbon, Comme celle du plus jeune des Zemganno, sa jeunesse s'écoula entre l'affection de sa mère et celle de son frère.
Edmond s'amusera à retracer le portrait de Jules sous les traits de Nello. « Le petit visage de Nello, on aurait dit une lumière du matin. Et toujours des drôleries, des gamineries, des petits propos amusants, des pourquoi donnant à rire, des inventions charmeresses, des riens enfantins adorables, et du bruit et du mouvement et du joli tapage, c'était enfin un de ces enfants séducteurs qui sont une joie apportée parmi des vivants et dont le rire de la bouche rose et des yeux noirs faisait bien souvent oublier les malencontreuses recettes, les maigres soupes (2) ». Jules était toute la joie de cet intérieur toujours un peu endeuillé. Il était jeune, espiègle, confiant, s'éveihant à la vie, déjà presque à la littérature. En rhétorique, il fabriquait « un incroyable drame d'Etienne Marcel »,en vers, sur la terrasse des Feuillants .
Ces essais en tous genres, il les tentait avec l'aide de son frère : « Dans tous ses exercices, Nello avait toujours, autour de son essai, le rond de bras protecteur de son frère, toujours autour de ses membres, l'enveloppement de la paume de sa main; le retenant, le soutenant, donnant à l'hésitation, au vacillement de son corps, l'enlevé du tour (3) ». Une fois de plus ici, les Frères Zemganno sont un livre de souvenirs, où
(1) Journal, tome IX, p. 70.
(2) Les Frères Zemganno, p. 75.
(3) Les Frères Zemganno, p. 79.
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Edmond, déjà vieux et désormais seul, dans la vie. se plaît à rappeler les jours de leur enfance commune.
Dans ce même livre, Edmond parle d'une heure décisive de leur vie : la mort de leur mère. Madame de Concourt mourut en 1848. au château de Magny, en Seine-et-Marne, chez ses cousins de Villedeuil, laissant son plus jeune fils à peine âgé de dix-huit ans, tandis queTainé venait d'être nommé au ministère des finances, un emploi qui lui déplaisait infiniment. Le récit delà mort de cette mère très aimée, a été transposé d'une manière exacte dans les Frères Zemganno. « Ce matin, au moment où la voiture se remettait en marche, le regard de Stépanida, se retirant brusquement de la lucarne, s'arrêtait un long moment sur Tenfance de son dernier-né, dans un attendrissement farouche. Puis, sans une parole, sans une caresse, sans un baiser, elle prenait la petite main de Nello, qu'elle mettait dans la main de son aîné, et ses doigts déjà froids serraient les mains des deux frères dans une étreinte que la mort ne desserra pas » (3). Comme Stépauida, Mme de Concourt avait mis les mains des deux frères, les unes dans les autres, et c'est de ce jour qu'on peut dater la fraternité si intime qui unit Edmond à Jules.
Dans les Zemganno, Edmond a laissé la description de ce qu'ils étaient chacun à cette époque. « L'aîné avait de sérieuses qualités de franc et dévoué camarade, et cela, avec sur sa figure grave, un bon et doux sourire en éclairant la gravité un peu triste (2) ».. . «Nello, sans rappeler sa mère par une ressemblance frappante au premier coup-d'œil, en était tout le portrait. Le dernier-né avait beaucoup de sa conformation physique, et un peu du féminin de la bohémienne était répandu sur toute la délicate masculinité du clown. Quanta son visage, c'était singulier, il nétait pas absolument le même et cependant Nello, avec sa peau blanche, ses yeux d'un noir spirituel, sa petite bouche épanouie, sa moustache blonde comme le chanvre, les
(1' Les Frères Zemganno, p. 102.
(2) Ze.s- Frères Zemqnnno p. 102.
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douceurs souriantes et un peu moqueuses de toute safiguro, faisait souvenir du Aisage maternel par raffinement d'un trait, la courbe d'un contour, le je ne sais quoi physionomique d'un regard, d'un sourire, d'une moue de dédain, par mille riens qui, en de certains moments, dans quelques atliludes de tôte, sous des coups de jour particuliers, donnaient à voir en lui Stépanida mieux revivante que si son enfant en eût été l'image fidèle (1)».
On sent que ce portrait du plus jeune a été tracé par l'aîné, d'une main amoureuse, et on sent aussi, à travers les traits physiques semblables, percer la similitude morale entre Jules et sa mère : grande sensibilité nerveuse et alanguie tout à la fois.
A la mort de leur mère, Edmond et Jules se trouvant en possession d'une fortune modeste, mais suffisante à leurs besoins actuels, hésitaient sur le choix d'une carrière. Edmond qui s'ennuyait trop dans son ministère l'avait abandonné. Quant- h Jules, venant de réussir brillamment son examen de baccalauréat, il se trouvait pleinement libre.
Le métier de peintre les attirait, il convenait à leur tempérament de sensuels raffinés, déjà plus épris de couleur que de beauté abstraite. Pour se former le goût, ils firent le projet de voyager en France et en Italie et se mirent enroule, de Bar-sur- Seine, dans la première quinzaine de juillet 1849. Ils s'étaient affublés tous deux, à la mode des rapins de l'époque, de blouses blanches et de casquettes, et portaient sur le dos le sac et le parasol. Jules, petit, encore imberbe, tout rose et tout frais, ressemblait à une jeune fille, et les gens qui les rencontraient sur les grands chemins, croyaient Edmond en bonne fortune avec une donzelle déguisée (2) ».
Cette précoce passion pour la peinture, décidera de toute leur vie. Il veulent peindre tout ce qu'ils voient et toutes les nuances des beautés qu'ils voient. Il leur semble alors que le pinceau seul peut les rendre dans leur intensité et dans leur réalité, mais
(1) Les Frères Zemganno, p. 178.
(2) Delzant. Les Guncourl, p. 25.
LJ'JsthfHK/ue (lus (ioncourl.
lorsque, plus tard, ils croirout pouvoir par leur simple prose douner une plus forte sensation de couleur qu'avec aucun vermillon ou aucun bleu de Prusse, ils abandonneront presque complètement toiles et chevalets, sûrs de réaliser par un autre moyen leur vocation de peintres.
Pour le moment, ils se bornaient à prendre quelques notes sur un carnet de voyage, et à écrire de temps en temps des lettres qui nous ont été conservées. L'une des plus intéressantes, par la révélation de leur idéal de vie, de leurs goûts d'indépendance, de leur fierté aristocratique, est peut-être la suivante : « Ma résolution est bien ferme, disait Jules à son ami Louis Passy, et rien ne m'en fera changer, ni sermons, ni conseils, même de toi, dont j'ai éprouvé toute l'amitié. Je ne ferai rien, pour me servir d'une expression fausse, mais usitée. Je sais que je m'expose ainsi aux morales continues d'une partie de ma famille, qui voudrait prendre la responsabilité de mon bonheur, en me casant dans un de ces parcs à additions ou à copies de lettres qui sont le débouché reçu de presque tous les jeunes gens dans ma position! Mais que veux-tu? Je n'ai nulle ambition. C'est une monstruosité, mais c'est comme cela (1) ».
On y lit surtout le mépris de l'opinion publique, mépris bien partagé par son frère qui écrira, en 1873, à vingt-quatre ans de distance : « Un homme de valeur ne garde cette valeur qu'à la condition de persister sans faiblir, dans son instinctif mépris de l'opinion publique (2) ». On y lit aussi un dédain parfait pour les carrières monotones et sûres, destinées aux médiocres, mais en même temps on est tenté de ne pas prendre à la lettre son affirmation : « Je n'ai nulle ambition ». On sent, au contraire, que Jules de Goncourt, et son frère tout autant que lui, cachent en eux une ambition puissante, mais de l'espèce la plus noble et la plus désintéressée, de celle que ne connaissent ni les gens de bureau ni les hommes d'affaires, ni les employés des ministères, ni les hommes de lettres qui dogmatisent dans les salles de
(1) Lettres de J. Goncourt, p. 24.
(2) Journal, tome V, p. 82.
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rédaction. Nous reviendrons, d'ailleurs, sur ce sentiment arislccratique des Concourt qui constitue, selon nous, l'éléinent essentiel de leur esthétique.
Après un voyage à travers la France, ils s'étaient arrêtés quelques jours à Marseille lorsqu'une occasion de passer en Afrique se présenta. Ils la saisirent et s'embarquèrent pour Alger. Le séjour qu'ils firent dans cette contrée influa beaucoup sur leur destinée littéraire. Ils avaient été frappés dès leur arrivée de l'originalité du pays, do la couleur de son ciel, de sa lumière, de son charme et voulurent fixer en quelques lignes l'impression (ju'ils en ressentaient. Dans Pages retrouvées, dans les Lettres, dans le Journal, se trouvent des passages relatifs à ce voyage d'Algérie, qui constituent le véritable début littéraire des Concourt. « Quelle caressante lumière ! écrivaientils dans le Journal, quelle respiration de sérénité dans ce ciel ! Gomme ce climat vous baigne dans sa joie et vous nourrit de je ne sais quel savoureux bonheur ! La volupté d'être vous pénètre et vous remplit et la vie devient comme une poétique jouissance de vivre. Rien de l'Occident ne m'a donné cela ; il n'y a que là-bas que j'ai bu cet air de paradis, ce philtre d'oubli magique, ce Léthé de la patrie parisienne qui coule si doucement de toutes choses ! Et, marchant devant moi, je revois derrière la rue sale de Paris oi\ je vais et que je ne vois plus, ([uelque ruelle écaillée do chaux vive, avec son escalier rompu et déchaussé, avec le serpent noir d'un tronc do figuier rampant, tordu, au-dessus d'une terrasse (1) ». Ils résumaient toute leur admiration pour l'Algérie et sa capitale, en disant : « Décidément, il y a deux villes au monde, Paris et Alger. Paris la ville de tout le monde, Alger la ville de l'artiste (2) ».
Cependant, le 10 décembre 1849, ils se rembarquaient pour la France et le 17 du même mois, ils se trouvaient réinstallés à Paris. Là, dans un re/.-de-chaussée obscurdc la rue Saint-Georges, bientôt échangé contre un troisième étage plus clair, dans la
(1) Journal, tome IV, p. 02.
(2) Lettres de J. de Guncourl, p. 33.
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même maison, ils travaillèrent pendant tout un hiver, avec zèle, à leur besogne de peintre.
Au printemps suivant, ils voyagèrent de nouveau ; ils parcoururent la Suisse, la Belgique, firent un séjour à Sainte- Adresse, et rentrèrent à Paris en septembre. C'est à ce moment qu'ils furent pris de l'idée d'écrire : « Sur une grande table à modèle, aux deux bouts de laquelle, du matin à la tombée du jour, mon frère et moi faisions de l'aquarelle, dans un obscur entresol de la rue Saint-Georges, un soir d'automne de l'année 1850, en ces heures où la lumière de la lampe met fin aux lavis de couleurs, poussés par je ne sais quelle inspiration, nous nous mettions à écrire un vaudeville, avec un pinceau trempé dans de l'encre de Chine (1) ».
Ce vaudeville fut « sans titre », et sans vie. ■N'importe, c'était un début Kttéraire, et désormais, ils avaient un précédent pour se lancer plus avant. Il fut suivi d'un autre vaudeville, soidisant africain, Abou-Hassan, qui, s'il eut un titre, n'eut pas plus de Aie que le précédent. Les Concourt les brûlèrent tous les deux.
Leur premier ouvrage sérieux fut : « En 18... », livre bizarre, fruit de la collaboration régulière des deux frères. Sur une intrigue assez décousue, les auteurs avaient brodé mille anecdotes d'actualité, et construit un « roman à tiroirs ». Malheureusement, le coup d'Etat survint précisément la veille du jour oi^i le livre devait paraître. Il passa donc totalement inaperçu. On y rencontre i^ourtant de jolies descriptions, entre autres celle du Bas-Meudon, vantée par Jules Janin (2). C'est une des premières descriptions de cette banlieue parisienne qu'ils aiment tant et dont ils chercheront à rendre tout le charme dans leurs romans.
Que ce soit dans Charles Deinailbj, dans Manette Salomon, ou dans Germinie Lacerteux, toujours reviendra le souvenir des parties de campagne, à Noyon, à Fontainebleau, à Saint-Gloud,
(1) Journal.
(2) Journal, tome I", p.
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cL chaque fois reparaîtra un peu de l'émotion jeune et fraîche d' « En 18... ».
L'insuccès do ce livre ne les découragea pas, car ils étaient, ce qui est rare quand on débute, très dédaigneux déjà de l'opinion publique. Ils croyaient se connaître mieux que personne et leur propre estime leur suffisait. Ils avaient été les premiers à découvrir les défauts de leur ouvrage, mais ils en avaient aussi discerné les qualités ; ils allaient essayer de corriger les uns et de développer les autres. On peut donc dire que depuis la publication d' « En 18... », ils se considérèrent comme des hommes de lettres et non plus seulement comme des peintres et des graveurs amateurs.
Il serait injuste néanmoins de méconnaître tout le secours que leurs deux ou trois années de peinture ont apporté à leur carrière littéraire. La peinture a développé chez eux le goût des belles formes et plus encore le goût de la couleur. Elle les a habitués à distinguer les nuances en elles-mêmes, et dans leurs effets produit par le rapprochement d'autres nuances sur le tableau. Elle leur a imprimé, comme à Théophile Gautier, la passion des oppositions de couleurs et les a amenés progressi- A^ement à l'impressionnisme en littérature. Toute leur vie, ils resteront peintres ; à peine seulement auront-ils changé d'instruments.
Leurs tout premiers essais littéraires avaient été des essais de théâtre. Ils y revinrent peu après et composèrent un petit acte : « la Nuit de la Saint-Sylvestre », comédie (l).qui s'apparentait fort à la revue, parce que les deux personnages dialoguaient sur les événements de l'année. Cette pièce aurait été jouée sans la mauvaise volonté inattendue dont fit preuve la protagoniste, ]\|me Allan. Il faut noter ce premier déboire théâtral, car toute leur vie, le théâtre devait être pour les Goncourt un sujet d'amertumes et de désillusions, quelqu'intéressantes que furent leurs œuvres dramatiques, elles étaient destinées à échouer toutes et à échouer de la manière la plus malheureuse. Et cependant ces
(1) Journal, tome P", p. G.
échecs répétés ne les découragèrent pas. Jusqu'à sa mort, Edmond s'obstinera à mettre ses romans à la scène, malgré l'hostilité générale.
(^et insuccès persistant paraît tenir à plusieurs raisons dont la première est le manque d'action qui distingue leurs œuvres. Or ce manque d'action, s'il n'est pas un défaut pour un roman, est une faute capitale au théâtre, ou, par contre, les qualités de descriptifs et de coloristes des Goncourt n'avaient ([ue faire. Eli outre, les Goncourt surprenaient, scandalisaient presque leur public en lui présentant, événement inédit jusqu'à ce jour, des personnages pris dans une classe de la société qui ne devait l'intéresser que bien plus tard, et aux mœurs desquels il avait besoin de s'acclimater. Le tort des Goncourt a été surtout de ne jamais s'apercevoir que les dons d'auteurs dramatiques leur faisaient complètement défaut, et c'est là qu'il faut chercher le motif principal de leur insuccès au théâtre.
Dans cette étude de la formation esthétique des Goncourt, il faut maintenant remarquer un fait singulier : c'est le peu de place que la femme y tient. Il est rare qu'à son arrivée dans la pleine vie un homme, et à plus forte raison un artiste ou un poète ne se laisse pas eutrainer par une passion quelconque et ne soit pas victime de quelque sentiment sincère. Stendhal, dans son premier voyage en Italie ; Daudet, lors de son arrivé*' à Paris, ne rêvaient qu'amour et aventure. Chez les Goncourt, rien de semblable. Si Jules, à Sainte-Adresse, escalade le balcon d'une femme, un instant désirée, à peine l'a-t-il possédée qu'il la quitte écœuré, décidé à ne plus revenir. La possession de la femme, si cette possession dure quelque temps, les fatigue et les lasse. Ils écrivaient à ce propos, en août 1835 : « Xous sommes retombés dans l'ennui de toute la hauteur du plaisir. Nous sommes mal organisés, prompts à la satiété. Une semaine d'amour nous en dégoûte pour trois mois. Oui, nous sortons de l'amour avec un abattement de l'àme, un affadissement de tout l'être, une prostration du désir, une tristesse vague, informulée, sans bornes. ÎNotre corps et notre esprit ont des lendemains d'un gris que je ne puis dire et où la vie me semble
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plate comme un vin éventé. Après quelques entraînements et quelques ardeurs, un immense mal de cœur moral nous envahit et nous donne comme le vomissement de l'orgie de la veille. Et repus et saouls de matière, nous nous en allons de ces lits de dentelles, comme d'un musée de préparations anatomiqucs, et je ne sais quels souvenirs chirurgicaux et désolés, nous gardons des aimables et plaisants corps (1) ».
Le seul amour qui plaise à Jules, c'est l'amour romanesque ; c'est le désir qui se heurte au masque impénétrable de loups de velours parmi les hasards d'un carnaval vénitien, les promenades eh gondole et les sérénades. Chez lui, l'amour ne se passe pas du décor. Nous ne parlons ici que de Jules, parce que leurs mémoires ne portent pas trace d'aventures survenues à Edmond; mais il est présumable que la pensée des deux frères sur ce point, comme sur tant d'autres, ne différait que peu.
Ils ont tous deux une défiance invincible de la femme, d'autant plus rare qu'ils la manifestent plus jeunes. Ils ne songent, pas plus l'un que l'autre, à se marier, et ils n'y songeront jamais ; mais ils n'envisagent pas davantage l'idée d'une liaison destinée à devenir, par le seul effet du temps, asservissante et dominatrice. Ils n'ont point de maîtresses, à peine des passades.
C'est qu'ils sont déjà pénétrés de cette idée exprimée dans le Journal et développée plus tard dans Charles Demallly et dans Manette Salomon que la femme tue l'artiste : « Dans le ménage, la femme est presque toujours le dissolvant de l'honneur du mari, j'entends l'honneur dans son sens le plus élevé, le plus pur, le plus idéalement imbécile. Elle est, au nom des intérêts matériels, la conseillère qui pousse aux abaissements, aux platitudes, aux lâchetés, à toutes les petites misérables transactions de la conscience (2) ».
A leurs yeux, l'homme de lettres (et ils commencent à se considérer comme tels), doit se passer de femmes, et ne jamais faire partager ou essayer de partager avec une maîtresse ou une
(1) Journal, tome P'', p. 97.
(2) Journal. Tome II, p. 193.
épouse ses aspirations vers un idéal qu'elle est le plus généralement très incapable de comprendre. Il ne faudrait pas croire pour cela qu'ils ne connaissent pas l'amour, mais qu'ils le connaissent d'une manière plus intellectuelle que sensuelle. Cette lettre de Jules, écrite à Rome à l'âge de vingt-six ans, en serAirait de preuve. « Dites que la petite bande rouge est la dame de compagnie de mon cœur J'ai dû lire cette phrase dans une mandoline. Il n'y a de beau, en ce monde, que les romans qui ne finissent pas. Dites encore à la chère personne, que deux pensées qui s'embrassent, sans le savoir, et qui s'aiment, sans se le dire, sont la plus tendre des communions, — et que le souvenir d'une seconde vous joue je ne sais où, en vous-même, de petites symphonies sans paroles qui donnent, pendant des heures, le bal aux idées roses et bleues (1) ».
Dans l'amour de Jules passe toujours un peu d'ironie en même temps qu'un souvenir d'un autre siècle galant et aimable, où le jeu avait l'air de la passion, et où les passions véritables se voilaient sous l'apparence d'un jeu. Il ne semble qu'à peine se prendre lui-même au sérieux.
Cette absence d'amour s'explique par leurs goûts d'indépendance. Ils ont été des indépendants dans la vie, comme ils l'ont été en littérature, probablement pour le même motif, par horreur de la règle qui soumet la volonté à une discipline prévue : « La conclusion de tous ces déchirements, écrit Jules enlSoo, est que nous sommes résolus à faire moins de concessions que jamais, à tenir notre drapeau encore plus ferme, à tuer la tragédie encore mieux, et à prier saint Henri Heine, patron de la fantaisie, encore plus haut (2) ».
On n'a pas assez dit qu'ils étaient des fantaisistes à l'origine, des fantaisistes opiniâtres, peut-être un peu trop de parti pris et qui avaient le bonheur de se sentir parfaitement compris l'un de l'autre. A l'heure des tâtonnements, des essais, aucune femme ne vint les distraire de leur entreprise commune, aucun ami
(1) Lettres de J. de Goncourt, p. 123.
(2) Lettres de J. de Goncourt, p. 60.
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personnel ne détourna, à son profit, une partie de l'affection dont les deux frères avaient besoin pour s'unir plus complètement dans le travail de la pensée.
Leur intimité était déjà absolue ; elle se resserrait de jour en jour davantage, ainsi qu'il en adviendra pour les Zemganno. « De ces communications absconses et secrètes entre les membres des deux hommes, dans l'exécution d'un tour de force, de ces attouchements, de caresses paternelles et filiales, de ces interrogations de muscle à muscle, de ces réponses d'un nerf disant à un autre nerf : « Go ! », de cette inquiétude et de cette sollicitude perpétuelles des deux sensitivités, de cet abandon de sa vie, à tout instant par l'un à l'autre, de cette continuelle mêlée sauve dans le môme péril de deux chairs, naissait une confiance morale qui resserrait les attaches d'instinct entre Nello et Gianni et développait encore la propension naturelle que les deux frères avaient à s'aimer (1) ». Dans ce livre de souvenirs, Edmond a pittorcsqucment rendu le caractère surtout spirituel d'une intimité qui, dès leur jeunesse, avait uni les deux frères dans un effort vers un idéal commun.
Gomme les Zemganno aussi, lesGoncourt, dans leur jeunesse, étaient un peu mélancoliques ; ils travaillaient, ils regardaient, essayant de ne s'attacher à rien, vivant au milieu de leurs semblables et se sentant volontairement isolés : « Tous les observateurs sont tristes, écriront-ils dans leur Journal, et doivent l'être. Ils regardent vivre. Ils ne sont pas des acteurs, mais des témoins de la vie. De tout ils ne prennent rien de ce qui trompe ou de ce qui grise. Leur état normal est la sérénité mélancohque (2) ».
Leur existence se passait déjà toute à observer ce monde parisien qu'ils aimaient autant que ce Paris dont ils devaient toujours s'éloigner avec regret. Fait assez rare chez des hommes jeunes : ils n'aimaient pas la campagne, et fait encore plus rare chez des âmes sensibles : ils n'aimaient pas la nature.
(1) Les Frères Zemganno, p. 1:20.
(2) Journal. Tome III. p. lU.
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Après l'absence d'amour, ce manque de sentiment de la nature est un des traits les plus caractéristiques de la mentalité des Goncourt, un des plus révélateurs de leur esthétique.
Chaque séjour à Bar-sur-Seine est marqué dans les Lettres de Jules ou dans le Journal, de réflexions un peu amères : « La campagne est encore plus triste que ne doit l'être Paris, écrit Jules en 1848. La neige tombe sans cesser depuis deux jours, et champs, arbres, jardins, toits, tout est poudré à blanc : c'est du Louis XV, mais bien froid (1) ». A la campagne, leur seule distraction, dans leur jeunesse, est la lecture. « Vos amis, mon cher ami, sont dans un pays où la pluie est une distraction : c'est tout vous dire. Ils mènent une vie d'huîtres au soleil, lisant les « Liaisons dangereuses» en plein champs, — ce dont les champs sont bien étonnés, — digérant, fumant des pipes, qu'ils laissent éteindre, poursuivant sans guère s'essouffler des pensées qu'ils n'attrapent pas, pensant à ceux qui peut-être ne les oublient pas trop, — un peu à Paris et beaucoup à vous (2) ».
A d'autres moments, ils se laissent aller à un éloge ironique de la campagne : « Donc, nous voici ici (Bar-sur-Seine), ne trouvez- A'ous pas qu'il arrive un moment dans l'année, oii l'on voudrait être légume et se planter pour reverdir? Nous végétons à cœur joie. Nous mangeons, nous faisons des armes dans une grange, sur un bon sol battu, nous habitons presque sur l'eau, dans un bateau, — voilà pour l'être physique. Pour l'être moral, je ne crois pas que nous ayons pensé à rien qui ressemble à une -idée depuis quinze jours. Gela nous paraît, par instants, un métier héroïque, que de s'atteler à une plume. Mettez le soir un lansquenet de famille, et de loin en loin la lecture d'une page ou des « Liaisons», de Laclos, vous aurez toute notre vie (3) ».
Le fait de lire à la campagne, le livre le moins inspiré de la nature est bien caractéristique de leur tempérament, comme d'ailleurs leur goût pour ce psychologue indiscret et cruel : Gho-
(1) Lettres de J. de Goncourt, p. 7.
(2) Lettres de J. de Goncourt. p. 153.
(3) Lettres de J. de Goncourt, p. 15G.
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derlos de Laclos. Ils ont été pour ainsi dire les premiers de leur génération à découvrir les « Liaisons dangereuses ». Cet ouvrage, dont on avait beaucoup parlé lors de son apparition, était tombé dans l'oubli. A peine Stendhal, qui l'appréciait, arriva-t-il à en rappeler le nom. Les Concourt, par instinct, le retrouvèrent, guidés qu'ils étaient par une secrète curiosité du XVIII^ siècle. A son tour, Laclos leur révéla la psychologie intime de ces délicieux personnages, et plus d'un passage de la Femme au X VIJJ'"^ siècle lui devra une partie de sa sincérité et de son charme.
Il est curieux, ici, de rapprocher les Goncourt de Stendhal, et de constater sur ces trois auteurs l'influence décisive de Laclos. A l'un comme aux autres, ce romancier inspira le goût de la psychologie, de l'analyse presque anatomique ; il leur communiqua parfois aussi quelqu'une de ses idées morales. Mais, à la différence de Stendhal, pour qui le décor tient peu de place, et à qui les grâces d'une civilisation demi-morte sont moins sensibles, les Goncourt aimèrent, chez Laclos, ce raffinement de manières délicatement cruelles et perverses, cette élégante et distinguée grisaille sur le fond de laquelle, seuls les yeux des psychologues voient se détacher nettement les âmes des personnages.
Ce goût commun pour Laclos ne serait pas d'ailleurs, si l'on en croit M. Bourget, le seul point de ressemblance qui existerait entre Beyle et les Goncourt : « Les frères de Goncourt, si différents d'ailleurs de Beyle, écrit l'auteur du « Disciple », lui ressemblent par ce paradoxe d'une imagination antidatée. En plein milieu du second Empire, ils étaient, l'un et l'autre, des hommes de lettres de 1880 (1) ».
Nous avons vu que, dans leur jeunesse, les Goncourt n'aimaient ni la campagne ni la nature. Le calme ne convenait pas à leur genre d'esprit. Il leur fallait la vie de Paris, la vie fiévreuse, agitée, la vie qui se dépense de toutes les manières : il leur fallait, pour leurs travaux futurs, observer des types qui n'existent que dans les agglomérations d'une certaine densité.
(1) BouRGF.T. Ess. de Psijrh. r(mfnnporawe, tome II. p. 1;W.
Ils ne pouvaient, pour ainsi dire, rien faire en dehors de l'atmosphère sursaturée d'électricité de la capitale. Ils étaient des Parisiens dans toute l'étendue du mot, et cette jeunesse passée volontairement à Paris déterminera et fixera leurs goûts esthétiques, leurs attraits et leurs répulsions, leurs amours et leurs haines littéraires. La théorie de Taine semble ici vérifiée : les Concourt sont des produits du sol parisien oii leur merveilleuse sensibilité ressentit les chocs et les ébranlements quotidiens qui la rendirent telle que nous la trouvons dans leurs œuvres.
Entre temps, ils avaient essayé du journalisme vers 1852, un de leurs cousins, Yilledeuil, parent de cette demoiselle de Yilledeuil, qu'ils devaient transformer en Varendeuil dans Germinie Lacerteux, venait de fonder un journal : V Eclair, « avec l'ambition de conquérir de haulte lutte la renommée et la fortune. » Les bureaux en étaient installés rue d'Aumale et Yilledeuil, aidé de ses deux cousins, en était le seul chroniqueur. Gavarni collaborait par l'envoi de dessins.
Mais bientôt l'actif Yilledeuil trouvant qu'un journal hebdomadaire était une faible occupation, et ne s'alarraant pas du petit nombre des abonnés, voulut fonder un quotidien sur le modèle du Charivari et l'intitula : « le Paris >. Le Paris eut la irloire de compter parmi ses rédacteurs des écrivains déjà très arrivés : tels que Méry, Gozlan, Alphonse Karr, Xavier de Montépin, Banville et enfin les Goncourt qui publièrent dans ses feuilles, les articles réédités pour la plupart dans « Pages retrouvées ».
Un de leurs articles faillit même leur attirer de graves ennuis et ne réussit, heureusement pour eux. qu a faire du bruit autour de leur nom. « Le voyage du n° 43 de la rue StGeorges (maison où ils habitaient), au n" 1 de la rue Laffitte » (bureau du journal), fut le premier scandale httéraire causé par les Goncourt. Nous ne raconterons. par l'anecdote trop connue et nous nous bornerons à citer les vers de Tahureau, qui valurent aux reproducteurs les honneurs de la correctionnelle en compagnie de Karr :
" Croisant ses beaux membres nus Sur son Adonis qu'elle baise Son cou douillètement blanc Mordille de trop grande aise (1) ».
(Venu. s).
Grâce à Jaain, on les acquitta, tout en leur conseillant officieusement d'abandonner le journalisme, ce qu'ils firent au bout de quelque temps, le 27 avril 1853. Un article sur Edouard Ourliac se termine par cet adieu au lecteur : « Sur ce, lecteur, adieu ! Voilà six mois que, tous les mercredis, nous te prenons le bras et causons avec toi. Un livre d'historiques biographies nous réclame tout entiers, et, au point où nous sommes ensemble, je ne vois pas raison à te cacher son titre, cela s'appellera, quand ce sera fini : les Maîtresses de Louis XV. Nous avons fait le premier article du journal Paris, nous n'en faisons pas le dernier. C'est tant mieux. Lecteur, si tu nous as écoutés tous les mercredis, merci. Si tu as baillé, pardonne-nous comme nous te pardonnons. »
Ce court essai de journalisme qu'ils tentèrent avant d'aborder des travaux plus sérieux ne fut pas sans influence sur leur formation esthétique. Il leur révéla les dessous de la presse, leur fit prendre en horreur la blague et l'ironie grossière qui sont la monnaie courante du journalisme et contribua, en leur permettant de les voir de plus près, de les mieux juger. Leur nature aristocratique réagit contre la vulgarité du milieu, se replia sur elle-même, comme froissée de l'indélicatesse ambiante et garda, dès lors, à l'égard de tout ce qui leur était étranger, cette hostilité distante qui les caractérise et qui leur a valu tant d'animosités sourdes ou déclarées. Mais le meilleur résultat de ce bref passage, à V Eclair ou au Paris, fut leur liaison avec Gavarni, qui peut être considéré comme un de leurs principaux maîtres, sinon comme le principal. Nous devrons d'ailleurs revenir sur le rôle de Gavarni auprès des deux frères et sur la part qu'il prit à leur formation esthétique.
(1) Journal, tome I"^"", page 35.
Dans les premières pages des Hommes de Lettres, ils ont rappelé les souvenirs de leur vie de journalistes ; ils n'ont pas essayé de nous cacher tout le dégoût que leur a causé la jalousie impudente, le cynisme de leurs collègues, et surtout cet abus de la blague, stérile et dissolvante. « Le petit journal, disentils, abaissait le niveau inlellectuel. 11 abaissait le public. 11 abaissait les Lettres elles-mêmes, en faisant du sourire de M. Prudbomme l'applaudissement du goût de la France ! (1)»
Ils souhaitent la venue d'un journal qui soit jeune et qui ne s'occupe pas de faire avant tout de l'argent. ^lais ce journal est irréalisable, ils s'en rendent compte les premiers. Mais si le journalisme a rendu les Concourt pessimistes et peu indulgents à la presse, il les a aussi accoutumés à écrire facilement et à traiter tous les sujets. Il leur a fourni l'occasion de débuter comme critiques d'art et comme chroniqueurs de la vie parisienne. Gomme critiques d'art, ils publièrent dans V Eclair des articles sur le salon de 1832. Leurs expériences de peinture les servirent dans cette description à la fois vivante et artistique. Ils parlèrent de Pradier. de Barye. non plus comme des rédacteurs se bornant à un simple compte rendu et à une sèche analyse, mais comme des esthètes, et ce fut une nouveauté.
V Éclair pubhait la même année leur premier ouvrage d'observation sur la vie parisienne : la Lorette, un de ces livres de format minuscule in-32, appelés physiologies, qui eurent une grande vogue au commencement du second Empire. La Lorette est intéressante, parce qu'elle nous présente une suite de silhouettes burinées avec une vigueur singulière. Les auteurs commencent l'œuvre poursuivie plus tard dans Germinie Lacerteax et dans la Fille Elisa. flétrir le vice bas, montrer la cruauté cynique de créatures que plus tard on sera tenté d'idéaliser et de réhabihter en httérature, suivant la voie tracée par Milrger et Dumas fils. Ce livre témoigne à la fois d'une prédisposition littéraire et d'une tendance morale, qui ne feront que se développer au cours de leur carrière d'écrivains.
^1) Charles Bemailly, p. '2b.
Ils sont attirés par la description des milieux inférieurs et cette attraction parait surprenante. Il leur répugne de fréquenter la crapule vulgaire et cependant il leur est presque impossible de ne pas l'observer pour rendre l'impi-ession douloureuse que ces êtres produisent sur des àraes sensibles et délicates. Cette impression, faut-il ajouter, ils devaient d'autant mieux la rendre qu'elle était chez eux plus sincère et qu'ils apportaient à cette reproduction leur talent déjà très aigu de physiologistes perçants. Quoi de plus pittoresque que ces réflexions sur l'idéal de l'amour vénal poursuivi par les différentes classes d'hommes :
« L'idéal de Monsieur Milord est une femme qui ait le nez relevé, qui joue du piano, et qui mange du pâté à la rhubarbe».
« Lidéal du Monsieur de la marine marchande est une femme qui chante du de Sade en couplets, qui boive le bain de pied du petit verre, qui retienne le nom de son bâtiment et lève la jambe comme Brididi ».
« L'idéal de Monsieur le Prince russe est une femme qui sente le patchouly, ait étudié Jules Romain dans « l'Arétin » et se laisse battre ».
f( Monsieur Tout-le-Monde se défend. Il ne s'indigne pas. La vénalité de l'amour, il la reconnaît en principe, la cherté de l'amour, il essaie d'y parer. S'il ne payait pas, il se croirait adoré. S'il paie peu, il se croit aimé. Un rabais l'illusionne.... L'idéal que rêve Monsieur Tout-le-Monde, c'est, quand il pose la main sur la poitrine de la créature, de sentir battre quelque chose sous sa main. Il n'a encore rien senti battre sous sa main (1) ».
Réflexions d'une ironie triste, on y perçoit la désillusion, une désillusion fataliste, qu'ils s'attacheront toute leur vie à exprimer selon la formule qu'ils en donnaient en I800 : « Il reste à exprimer en littérature la mélancolie française contemporaine, une mélancolie non suicidante, non blasphématrice, non désespérée, mais la mélancolie humoristique ; une tristesse qui n'est pas sans douceur, et où rit un coin d'ironie. Les mélancolies d'Hamlet, de
(1) La Loretle, passim.
[]2 PIEKUE SABATIEU
Lara, de Werther, de René même, sont des mélancolies de peuples plus septentrionaux que nous (1) »•
Exprimer cette mélancolie française, voilà leur tendance morale. Il s'y mêle une protestation tacite pour ainsi dire, contre le vice bas, une protestation qui s'avoue impuissante, mais qui se doit à elle-même de se montrer. S'ils dévoilent volontairement les dessous de la vie parisienne, c'est pour les flétrir dans l'esprit du lecteur offusqué, dégoûté; ils ne vont pas jusqu'à croire au résultat heureux d'une telle entreprise. La Loi^ette est donc particulièrement intéressante . parce qu'elle est la première manifestation de cette tentative.
Il faut parler ici de celui qui l'a peut-être suggérée entièrement, plus probablement en partie à l'esprit des Concourt, c'est-à-dire de Gavarni. La dédicace même de l'ouvrage l'indique : « A Gavarni. Un soir à Auteuil vous nous disiez: « Je hais la fille, parce que j'aime la femme. » A vous ce petit livre. Vous trouverez, dans ces quelques lignes, du cru. du brutal même : il est des plaies qu'on ne peut toucher qu'au fer chaud (2) ». Ils auraient pu ajouter qu'en touchant ces plaies au fer chaud, ils avaient été les premiers à souffrir.
Gavarni avait connu les Concourt en qualité de collaborateur à r Eclair et au Paris. Chaque semaine, il envoyait à l'un et à l'autre périodique quelque dessin. Chacun de ses crayons évoquait une silhouette caractéristique du temps. Il comprenait son époque, ce qu'elle avait de bon et de mauvais. 111a rendait dans des anecdotes « fusinées » d'une vérité extrême. Cavarni représentait, aux yeux de ses jeunes et. nouveaux amis, le grand évocateur de la vie moderne, comme Chardin, Debacourt, Eisen, avaient été les évocateurs du siècle dernier. Les Concourt furent d'abord étonnés, puis séduits par ces croquis qui donnaient une note si juste des types parisiens. Admirateurs de Paris, ils admirèrent son peintre, avec lequel ils se lièrent bientôt d'une amitié dont les liens ne devaient pas se desserrer avant la mort
(1) Journal, tome \"', p. 91
(2) Dédicace de la Lorette.
l'esthétique des goxcourt 33
(le ricivarni. Nous examinerons en détail l'influence de Gavarni sur les Goncourt, quand nous étudierons le rôle de leurs relations littéraires. Nous avons voulu la mentionner ici à cause de son importance prépondérante et de son action sur leurs premières œuvres.
Cette influence de (javariii, la LoreLte en est une preuve convaincante. Dans cette suite de portraits: la lorctte, le loret, la bonne, le papa et la maman, sans oublier les messieurs de passage, on croit voir passer les silhouettes du dessinateur. La prose même a l'allure incisive et caricaturale. Elle découpe, elle creuse, elle accuse, telle une pointe sèche. Prenons au hasard quelques exemples : « La lorette vit le jour avec des gens qui ont une raie au milieu de la tète et l'esprit du journal du matin; la nuit avec des gens qui n'ont plus de cheveux et l'esprit du journal du soir », et ailleurs: « Le loret n'apporte rien au pique-nique de l'amour : il vit de la desserte. Il paie sa pension bourgeoise, avec des cachets d'amour », et enfin « la bonne de la lorette est deux choses, confidente quand madame est chez elle, bouchon de paille, quand madame sort ».
Chacune de ces figurines est caractéristique; elle est fine et vivante comme celles de Gavarni ; mais ce qui les différencie de celles du dessinateur, c'est une sorte de morbidesse, de sensibilité cachée, de personnalité douteuse, et qui se dissimule mal et un grand charme de pitié qui vient de leur nature et de leur tempérament : « cette nuit, écrit Jules dans le Journal xqy^ 1834, ce fut comme un déshabillé d'àme. Elle me conta sa vie, mille choses tristes, sinistres, qu'elle coupait par un zut qui semblait boire des larmes... . 11 m'apparut dans cette peau de voyou, je ne sais quelle petite figure attristée, songeuse, rêveuse, dessinée sur l'envers d'une affiche de théâtre. Après chaque étreinte amoureuse, son cœur faisait toc- toc, comme un coucou d'auberge de village, un bruit funèbre. C'était le plaisir sonnant la mort (1) ». Ce côté misérable et pitoyable qui existe presque toujours chez les dépravées et qui leur attire un peu de sympa-
1) JournuL tome I", p. 71, l/EKthctiquc HeH (innrmtrt.
;j4 PIERRE SABATIER
thip, la sensibilité des Goncourt n'a pu se défendre de le percevoir et de le laisser entrevoir; ils ont subi, dès leur jeunesse, le charme obsédant de toutes les créatures parisiennes, cpie semble torturer une misère chrouique.
Aussi, lors de leur voyage en Italie, au début de I80G, ue furent-ils guère séduits, pas plus par l'aspect du pays que par celui de ses habitants. Chose étrange pour des gens de goût, ils ne l'ont ni compris, ni aimé. Voici quelques-unes de leurs impressions, à ce sujet, telles que Jules les envoyait à son ami Baschet : « Carissimo, Padoue. — une université où les Tisbé envoyaient leurs fils naturels devenir des Pics de la Mirandole ; Vérone — un décor de cirque, où M. Gobert va faire son entrée; Mantoue. — une caserne dans un marais; Parme — la Sainte-Hélène de Marie-Louise ; Modène, — un royaume dans un verre d'eau ; l)ologne, — un tableau de Miclielet. Nou^ avons laissé tout cela derrière nous, et nous voici depuis trois jours à Florence, une vUle bête comme un camélia. Ah! Venise, le chant si tendre des gondoliers, sur le cher Rialto, me sautille dans le cœur(l) ». Venise seule leur a laissé un profond souvenir : « Venise est Venise, une ville entre toutes les villes, écrit Jules. J'avais bien peur en descendant dans la gondole, omnibus du chemin de fer, — de ne trouver que le décor des opérascomi([ues de Scribe, mais le diable m'emporte, c'est un vrai théâtre de Shakespeare (2) ».
Ce qui les séduit à Venise, c'est l'ambiance d'un luxe d'art légué par une civilisation intense, c'est aussi le hbre laisseraller de la vie dans une atmosphère poétique et raffinée. Et néanmoins, Venise n'a pas suies retenir longtemps, ni les ramener plus tard à elle, et leur voyage en Italie n'aura eu d'autre résultat que de leur faire apprécier encore davantage leur capitale. « Nous allons devant nous, dit encore Jules. Nous voyons des hommes, des femmes, des maisons, des palais, des églises, des mendiants, des tableaux, du soleil et des statues. Hélas î
(1) Lellres de J. de Goncourt, p. 104.
(2) Lettres de J. de Goncourt. p. 110.
mon ami, on voyage pour être revenu. Le ruisseau de la rue Saint-Georges est plus beau que le Tibre, et le trottoir de la rue Lepelletier est la meilleure des voies Appiennes (1) ».
Le fait que l'Italie n'a pas exercé d'influence sur eux est significatif. La littérature française de 1800 à ISîio, devait être hantée par l'Italie. Que ce soit Lamartine, Georges Sand ou Musset, tous les romantiques se sont attardés à Naples ou à Venise, ils ont tous subi le charme de ce ciel toujours bleu, et à la suite de Stendhal, ils ont vu dans ces monuments du passé, la véritable patrie des lettrés et des artistes. 11 est certain qu'en dehors de toute prédisposition naturelle et de tout engouement, une très forte éducation classique les amenait à respecter et à aimer l'Italie. Les Goncourt, au contraire, ignoraient tout de l'antiquité. Â peine apprirent-ils à admirer la Renaissance. Leurs instincts, en outre, ne les portaient guère vers le passé. Si leur goût de bibcloterie les attire vers le joli un peu mignard du XVIIL siècle, leur tempérament d'observateurs aigus était surtout séduit par le moderne.
Aussi est-il assez surprenant de les voir reprocher à Rousseau son incompréhension de Venise : « Le XIX" siècle, disent-ils, a opéré l'humanité de la cataracte. J.-J. Rousseau, le descriptif, a passé à Venise, sans être plus touché par la féerie du décor et la poésie du milieu, que s'il avait été secrétaire d'ambassade à Pontoise (2) ». Cette apparente contradiction peut néanmoins s'expliquer : les Goncourt. et c'est un des caractères essentiels de leur esthétique, ont été sensibles aux réalités extérieures ; ils ne sont pas des idéologues à la manière des philosophes du XVIIL siècle ; mais, en revanche, ils ne sont pas sensibles à toute réalité, comme léseront les réalistes modernes; une certaine réalité choisie peut seule attirer leur attention et la retenir, et c'est en quoi consiste leur profonde originalité.
Aussi n'est-il pas étonnant qu'ils n'aient pas compris toute l'Italie. Pour eux comme pour la génération comprise entre 1833
(1) Lettres de J. de Goncourt, p. 121. (■2)JniinHil,U)uii- m, p. 104.
o6 PIERRE SABATIER
et 1880, l'Italie a fort peu compté en littérature, et lorsque les Goncourt parleront de Rome dans un de leurs romans, ce sera d'une Rome toute nouvelle et toute moderne.
(le sera un des signes du naturalisme de s'intéresser infiniment plus aux trottoirs et aux arrière-boutiques de Paris, qu'aux ruines grandioses du Palatin ou aux églises de la Renaissance. Les Goncourt se sont sentis écrasés par tant de magnificences, éblouis par un excès de lumière. « Tout ce qui est beau en Ralie, écrivent-ils, la femme, le ciel, le pays est crûment, brutalement, matériellement beau. La beauté de la femme, est la beauté d'un bel animal. L'horizon est solide. Le paysage est sans vapeur et sans rêve. L'au delà nuageux de toutes les choses du Nord, n'existe pas ici (1) ».
Ils ont préféré se retrouver dans l'atmosphère un peu grise de la Seine, dans cette pénombre qui leur permettait de mieux y voir, parmi des êtres dont ils comprenaient davantage les sentiments, et auxquels, faut-il ajouter, ils reconnaissaient un charme supérieur. Ils avoueront même plus tard, dans leur Journal, que « l'Italie finit par donner la nostalgie du ciel gris. La pluie, en revenant, semble une patrie... Paris encore une fois (2) ».
Paris, ils viennent d'en faire l'expérience, est décidément la Aille qui convient le mieux à leur tempérament, par son climat, par ses habitants, et la campagne qu'ils préféreront toute leur vie, ce sera la banlieue parisienne, pas trop éloignée des fortifications, où, le dimanche, les couples d'ouvriers en vacances vont cacher des sentiments aussi violents et plus intéressants à leurs yeux, que ceux des grandes amoureuses du XVI^ siècle ou de l'antiquité.
Mais avant d'aborder le genre qui leur convient le mieux, ils vont essayer de l'histoire, et les deux ou trois années de travail acharné qu'ils consacreront à ces nouvelles études ne seront pas sans influer sur leur esthétique en général.
(1) Journal, tome III. p. 124.
(•2) Journal, tome III, p. 128.
l'eSTHIîTIOI-E des nOiVCOLKT 37
Quand ils s'étaient retirés du journalisme, ils avaient donné, pour raison, la préparation des Maîtresses de Louis XV. Cet ouvrage ne fut cependant pas le premier ouvrage historique qu'ils publièrent à cette époque. De 1853 à 1856, ils écrivirent leurs deux œuvres les plus étendues en ce genre, si l'on excepte rArt au XVIII" siècle, l'Histoire de la société française sous la Révolution, et V Histoire de la société française sous le Directoire.
L'idée leur était venue, après le succès de la Lorette, de lui faire un pendant et d'écrire dans le môme format minuscule une Histoire du Plaisir sous la Terreur. Cette œuvre, qui devait avoir à peine, à l'origine, l'importance d'une plaquette, grossit peu à peu, grâce à leurs recherches et aux documents nombreux qu'ils amassèrent, et devint un livre très important, qu'ils furent obligés de dédoubler.
Ils y travaillèrent avec acharnement, vendant leurs habits pour s'empêcher de sortir le soir, abandonnant femmes, amis, distractions de toutes sortes, passant la journée entière à fouiller dans de vieux papiers empruntés à des collectionneurs.
Grâce à cet opiniâtre et pénible labeur, ils réussirent à composer deux œuvres infiniment intéressantes. Jusque-là, on n'avait fait de la Révolution que des histoires déclamatoires, telles que celles de Michelet et de Louis-Blanc, ou, fort abstraites, comme celle de Mignet. Le mérite des Goncourt fut de reconstituer, grâce aux documents dont ils firent usage, les mœurs d'une époque, en les replaçant dans leur véritable cadre, et cela sans parti-pris, avec une impartialité voulue et presque toujours atteinte. Comme l'écrit M. Delzant, l'Histoire de la société française sous la Révolution «est surtout un procès-verbal d'inventaire, merveilleusement renseigné et précis, l'accumulation d'une suite innombrable de menus faits, et de choses vues qui donnent la sensation d'un panorama mouvant et i)roduiraient h la longue un peu de A^ertige (1) ».
Les études historiques ont eu plusieurs résultats pour les Gon-
(1) Delzant. Les Goncourt. p. 50.
court. Elles les ont habitués à la recherche du document précis, elles ont fortifié en eux le goût du détail petit et caractéristique. Elles leur ont facilité le travail parmi des papiers à peine lisibles. Elles leur ont appris à profiler de tout, même des choses les plus insignifiantes en apparence, parfois les plus significatives d'une réahté, à l'examen. Les études historiques leur ont fait mieux connaître et, par suite, aimer davantage le XVII p siècle, qui, désormais, entre tous les siècles passés, restera leur époque de prédilection.
Elles leur ont appris enfin à accumuler, autour d'un fait, une documentation solide, nombreuse en fiches, et, lorsqu'au lieu du passé, ils s'occuperont du moderne, ils n'emploieront pas d'autres procédés décomposition. Ces deux ou trois années, consacrées exclusivement aux travaux historiques, façonnèrent à tel point leur mentalité que lorsqu'ils reviendront à leur genre préféré, c'est-à-dire au roman, ils garderont la tournure d'esprit et les habitudes de l'historien.
Mais quelqu'importante que soit leur œuvre historique, et bien qu'à diverses époques de leur vie, ils aient été tentés d'y revenir et qu'ils y soient revenus, jamais ils ne s'y adonnèrent désormais longtemps. Ils étaient trop épris de leur époque, ils étaient trop modernes dans toute la force du terme pour ne pas aspirer à représenter en littérature la vie d'une fin de siècle qu'ils aimaient et comprenaient.
« Que nous parlez-vous de travailler sur du néant, dans votre lettre », écrivaient-ils à Flaubert. « Le vrai néant, mon cher ami (c'est Jules qui parle), c'est peut-être l'histoire, parce que c'est la mort... Au fond, à la longue, dans l'autopsie du passé, l'imagination prend froid, ainsi que sous un air de cave. Il y a autour de ces mémoires, qu'on désenimaillotte. comme une odeur de momies embaumées dans de la poudre à la maréchale... Aussi avons-nous hâte de revenir à l'air, au jour, à la vie, — au roman qui est la seule histoire vraie, après tout (1) ».
Mais en revenant au roman, en composant même ce Charles
(1) Loltrps (Ip J. de Goneourt. p. 157.
l'esthétique des concourt 39
Demailly qui semble ne contenir qu'en germe les éléments et les qualités de leurs romans futurs, ils rapporteront des connaissances précieuses d'art et d'ameublement acquises au cours de leurs recherches historiques. Ils rapporteront ce goût de l'autopsie, qu'ils n'exerceront plus cette fois sur le passé, mais sur le présent le plus saignant, en véritables vivisecteurs.