CHAPITRE XV La Tentation
Tout homniÊ sent en lui deux hommes qui se font la g-uerre, et chacun souffre des luttes, parfois acharnées, qui se livrent chez lui entre le bien et le mal. Ce phénomène de conscience prend quelquefois un caractère tellement aigu que ces deux abstractions, le bien et le mal, semblent se personnifier ; l'homme ainsi tenté entend comme deux voix dont l'une murmure à l'oreille de son cœur des paroles de paix et d'amour, tandis que l'autre, aigre dans sa fausse douceur ou rugissante comme une bête féroce, l'attire avec perfidie ou l'entraîne avec brutalité vers le mal. En certaines circonstances de la
vie, ces voix s'élèvent même dans des cœurs que les vices n'ont jamais souilles, même dans des cœurs de saints ; tel homme, qui avait jusqu'alors pratiqué tranquillement le bien, sent tout à coup sa vertu chanceler en face des réclamations inattendues d'une passion coupable. Ce combat est vieux comme le monde ; toute âme, plus ou moins, en est le théâtre, et les anciens avaient déjà remarqué ce f^it psychologique.
Mais quelle ampleur le dogme chrétien n'at-il pas, ici encore, donnée à une vérité incomplètement connue ! Le bien et le mal ne sont plus de simples abstractions. Le bien n'est plus seulement la loi morale dont la sainteté s'impose à nous ; ce n'est même plus la conscience toute seule, livrée à ses propres forces ; c'est bien plus encore et c'est beaucoup mieux : c'est la grâce divine qui nous sollicite, la touche, délicate ou puissante, de l'Esprit-Saint qui veut conquérir notre âme à la justice et à la charité.