FAIBLE CONSCIENCE DES MOUVEMENTS VOLONTAIRES
DE l'oeil
Les mouvements volontaires eux-mêmes, bien que conscients, ne nous donnent que dés sensations musculaires trop faibles pour que nous y puissions distinguer des nuances, et par conséquent nous en servir pour mesurer exactement le trajet de notre regard. Quand nous déplaçons volontairement nos yeux, c'est toujours brusquement, par saccades, et avec une vitesse maxima. (On ne peut donner à l'œil un mouvement lent et continu qu'en le fixant sur un objet mobile, qu'il «uivra machinalement : ce qui le prouve bien, c'est qu'il est tout à fait impossible de brouiller les lettres d'une ligne imprimée en y promenant le regard à vide.) C'est que le temps (pendant lequel notre œil se meut étant absolument perdu pour la perception, nous avons pris l'habitude de l'abréger le plus possible. Si nous avons conscience du mouvement angulaire effectué, c'est, ou par le nombre des points perceptibles que notre regard a parcourus, ou, supposant la vitesse de rotation constante, par le temps qui s'est écoulé entre deux apparitions successives d'images distinctes : c'est-à-dire par des sensations visuelles et non par des sensations musculaires.
En fin de compte, on peut dire que ce n'est pas la conscience que nous avons du mouvement des yeux qui peut nous servir à prendre connaissance du mouvement des objets, mais qu'au contraire ce sont presque toujours les changements survenus dans le champ visuel qui nous apprennent qu^ls sont les mouvements effectués en réalité par notre œil.
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— Vous parcourez du regard, par exemple, une ligne de cette page : vous avez parfaitement conscience du mouvement de gauche à droite que vous avez effectué. Mais quelles sont les sensations qui vous Tout appris? Sont-ce des sensations musculaires? Non, je dis que ce sont des sensations visuelles. Pendant que votre œil tournait dans son orbite, vous voyiez apparaître dans le champ visuel des images nouvelles, qui peu à peu, par secousses, passaient de la droite à la gauche de la zone de perception distincte. Sans ce défilé d'images, peutêtre auriez-vous encore eu conscience que votre œil se mouvait par l'effort qu'il vous fallait faire pour le lancer et le relancer vers la droite, mais vous n'auriez certainement pas perçu, d'une manière distincte, la direction et la vitesse de ce mouvement. — Quand j'ai les yeux ouverts dans la nuit noire, n'ayant plus d'objets sur lesquels mon regard puisse se fixer, je perds absolument conscience de leurs mouvements. Marquez même un point fixe sur la rétine, en y développant une image consécutive positive : puis regardez dans la nuit. Où voyez-vous ce point ? Dans une direction tellement indéterminée, que vous ne sauriez absolument que faire pour y mettre à peu près le doigt. Roulez alors vos yeux dans leur orbite : l'image semblera bien se déplacer, mais seulement un peu pour des mouvements de l'œil extrêmes. — On peut même dire que si nos sensations musculaires nous donnent conscience, à un degré quelconque, de la position de nos yeux, c'est par leur association avec les sensations visuelles, qui seules ont le caractère de la localisation. Si je n'avais jamais eu de sensations visuelles, comment tous les efforts que je puis faire m'apprendraient-ils quel est le mouvement effectué ou même que j'ai fait un mouvement? J'ai une sensation correspondant à la contraction des muscles de l'œil. Mais ai-je conscience de la structure de cet appareil si délicat, avec ses dispositions mécaniques si ingénieuses qui convertissent le
mouvement linéaire du muscle en mouvem3nt angulaire du globe de l'œil, avec ses poulies de renvoi qui changent la direction du mouvement? Sais-je seulement que j'ai des muscles ?
En résumé, nous avons bien du mouvement de nos yeux, quand il est volontaire, une certaine conscience, mais je dirais une conscience brute, qui ne pourrait nous servir à déterminer, même d'une manière approximative, le mouvement des objets que nous suivons du regard ; et je vais montrer que dans la plupart des cas, cette conscience nous est bien inutile. Dans la perception normale, une "correcte interprétation des sensations visuelles suffît. Dans les cas anormaux, où la conscience des mouvements oculaires serait utile pour nous garder de l'erreur, elle nous fait défaut, et l'illusion se produit, d'une manière irrésistible.
Etudions d'abord les apparences qui doivent se produire quand les objets sur lesquels se meut le regard sont immobiles.
Mon regard étant d'abord fixé droit devant moi, je le porte brusquement à droite. Toutes les images, glissant dans le champ visuel d'un mouvement angulaire exactement opposé en direction et égal en vitesse à celui de mon œil, vont se fixer à gauche. L'apparence est tout à fait la même que si les objets avaient fait ce mouvement en réalité. Mais puis-je m'y tromper? Indépeadamment de la conscience que j'ai d'avoir fait un mouvement, la seule interprétation des apparences m'indiquerait très suffisamment que j'en ai fait un, et que les objets sont restés vraiment immobiles. D'abord, à aucun moment je n'ai vu les objets se mouvoir, puisque je n'ai pu en distinguar ausun pandant le rapide mouvement de mon œil : ce n'a été qu'une courte éclipse de la vision. Puis la nouvelle image qui s'offre à moi, au moment où mon regard s'est de nouveau fixé, ne m'indique aucun changement
2fiO PERCEPTION DU MOUVEMENT
dans la position respective des objets. S'ils s'étaient déplacés réellement, je devrais voir leur relief, leur grandeur et leur position changés d'une manière notable. Mais rien de tel ne se produit quand le déplacement de leurs images n'est dû qu'à la rotation de l'œil, la perspective des objets restant toujours la même quelle que soit la direction du regard, au moins dans les limites d'oscillation ordinaires. Tout au plus pourrais-je croire à un mouvement par lequel les objets, se déplaçant tous en bloc, auraient fait un quart de tour autour de moi. Mais l'hypothèse est trop invraisemblable pour pouvoir être admise un seul instant, et l'illusion ne tend à se produire à aucun degré. — D'une manière générale, les changements produits dans le champ visuel par les mouvements saccadés de l'œil sont toujours interprétés comme des mouvements de l'œil, amais comme un mouvement des objets.
Mais il n'en est pas de même des mouvements continus de l'œil. Toujours ils donnent aux objets dont l'image se déplace dans le champ visuel l'apparence du mouvement. Soit en effet un objet fixe dont mon regard s'éloigne, lentement ou vite, peu importe, mais d'un mouvement continu. Son image ne prendra pas seulement des positions différentes dans le champ visuel : elle se brouillera et laissera derrière elle cette traînée lumineuse, qui est le signe normal, la véritable caractéristique du mouvement. Aussi, fatalement, l'objet prendra-t-il un mouvement virtuel de translation; j'aurai beau savoir qu'il est immobile, je le verrai se mouvoir. La conscience même que je pourrais avoir de mon mouvement ne pourrait détruire cette apparence : tout au plus amoindrirait-elle un peu le mouvement virtuel de l'objet. Ainsi s'expliquent un grand nombre d'illusions connues ; par exemple, celle du sol qui semble fuir sous nos yeux quand nous les avons fixés trop longtemps sur des objets mobiles : dans ce cas, le mouvement
d*abord volontaire de Fœil est suivi d*un mouvement machinal qui produit une illusion, non parce qu'il est machinal, mais parce qu'il est continu. Une preuve décisive que cette hypothèse est la vraie, c'est l'illusion qui se produit quand je presse du doigt le globe oculaire : si j'ai conscience des mouvements de mon œil, c'est bien dans ce cas ; et pourtant, même dans ce cas, la rectification est nulle. — Ne puis-je pourtant parcourir un objet du regard sans lui attribuer un mouvement virtuel ? Voici par exemple un tapis posé par terre. Je promène mes yeux sur sa surface, d'un mouvement bien continu ; et pourtant les images ne se brouillent pas : aucune illusion ne se produit. — Il s'en produit une au contraire, et vraiment significative, car elle nous montre combien peu nous avons conscience du mouvement réel de nos yeux : c'est que dans cette expérience, croyant mouvoir nos yeux d'un mouvement continu, nous les mouvons en réalité par saccades. Nous les fixons sur une fleur du tapis, puis, brusquement, sur une autre ; et nous croyons ce déplacement de notre regard continu parce que notre attention mentale se fixe successivement sur les divers points de l'objet ; peut-être tout simplement parce que nous croyons tourner les yeux quand nous ne faisons que tourner la tête. Mais assurez la continuité du mouvement de vos yeux en les obligeant à suivre le bout de votre doigt que vous promenez audessus de ce tapis : aussitôt les images se brouilleront, et prendront un mouvement virtuel. Nous aurons à rappeler cette remarque en traitant de la grâce des lignes, que l'on explique souvent par de prétendus mouvements de l'œil, incompatibles avec les conditions les plus élémentaires de la vision.
Passons maintenant au cas où nous fixons notre regard sur un objet mobile. Quand un objet passe devant moi, il faut, pour continuer de le percevoir distinctement, que je le suive
des yeux. Le point sur lequel j'ai les yeux fixés ne se déplace plus dans le champ visuel ; il est vu avec une nelteté parfaite, et les signes caractéristiques du mouvement me font tout à fait défaut. — Il nous suffira de citer comme exemple l'illusion classique de la lune qui paraît courir sur les nuages. L'illusion, remarquons-le, ne se produit pas si j'ai soin de fixer mes yeux sur la lune même. Mais, dès qu'ils se portent sur les nuages, ceux-ci me paraîtront immobiles, et c'est la lune qui me semblera courir en sens inverse, non seulement par contraste, mais encore parce que son image se déplace réellement sur la réline.
Puis-je donc poser en règle que tout objel que nous suivons des yeux ne doit avoir aucun mouvement apparent? Non sans doute. Car les objets que nous regardons ne sont jamais de simples points. Nous constaterons, quand ils se meuvent, une modification de leur grandeur apparente, qui nous apprend dra qu'ils s'éloignent de nous. Ainsi quand de la portière d'un wagon je regarde une maison qui passe rapidement devant moi, comme je la suis des yeux je n'ai pas conscience de son mouvement de translation ; mais la fixation du regard, qui détruit l'apparence de son mouvement angulaire, laisse subsister celle de son mouvement en profondeur. Je puis même constater que l'objet, en s'éloignant, tournoie sur lui-même d'un certain nombre de degré?, qui est précisément égal au mouvement angulaire de mes yeux. Le mouvement réel du point que je regarde peut encore m'être indiqué par des signes extrinsèques. S'il s'agit d'un homme qui marche, d'un chien qui court, d'une voiture cheminant sur la grande route, l'objet a des mouvements si complexes, que je ne puis les suivre tous à la fois : certaines parties se déplaceront donc réellement sur la rétine, et leur mobilité me permettra d'apprécier le mouvement des autres. De plus, un objet ne se meut jamais avide, mais sur un fond auquel j'attribuerai un
mouvement virtuel, puisque mes yeux se déplacent par rapport à lui d'une manière continue : sachant que ce fond, de par sa nature, doit être immobile, j'en conclurai que c'est l'objet qui doit se mouvoir.
Enfin, si confuse que soit la conscience que j'ai du mouvement de mes yeux, elle m'avertit au moins que les objets que je suis du regard font un mouvement quelconque. Ainsi, dans l'illusion citée plus haut, si j'attribue à la lune une grande vitesse apparente, il n'est pas tout à fait exact de dire que les nuages me paraissent absolument immobiles. Quand je suis des yeux un oiseau qui passe rapidement dans le ciel, j'ai jusqu'à un certain point conscience de son déplacement.
L'illusion doit donc se produire rarement d'une manière absolue, parce qu'il est difficile que ses conditions soient parfaitement réalisées. Mais elles le seront assez d'ordinaire pour nous faire sous-évaluer le mouvement des objets que nous suivons du regard. Quand vous regardez un homme qui marche, vous vous rendez assez bien compte du mouvement réel de sa tête. Mais vous rendez-vous compte du mouvement réel de ses bras? Il vous semble bien qu'ils sont alternativement chassés en arrière et qu'à ce moment extrême de leur course ils restent un instant immobiles. En réfléchissant, vous devrez reconnaître que ce n'est qu'une illusion, et que ce mouvement apparent n'est qu'un mouvement relatif, où vous faites justement abstraction de la vitesse de translation du marcheur. Au moment où la main arrive aux points extrêmes de sa course, elle est bien immobile par rapport au corps, mais comme le corps se déplace, elle a un mouvement réel égal à la vitesse totale de translation. Si elle pouvait être immobile à un moment quelconque, ce ne serait dans tous les cas qu'au moment où, revenant en arrière, elle atteint son maximum de vitesse relative, c'est-à-dire au moment où elle se croise avec la ligne de la jambe. — Voici encore une expérience
simple qui nous montrera jusqu'à quel point le mouvement des yeux diminue la vitesse apparente des objets. Soit un disque roulant à terre. En même temps qu'il fait un tour sur lui-même, il avance d'une longueur précisément égale à celle de sa circonférence. Le mouvement de chacun des points de cette circonférence peut donc être décomposé en deux mouvements relatifs d'égale vitesse, l'un circulaire, l'autre rectiligne. Voyons maintenant les apparences qui vont se produire dans la perception de ce mouvement, en les comparant avec la réalité, qu'il nous est possible de déterminer géométriquement. — Pendant que le disque roule, faisons attention au mouvement d'un point marqué de la circonférence. Notre première impression sera qu'il tourne régulièrement en rond. En y réfléchissant, nous comprendrons qu'il doit avoir, quand il arrive au haut de sa course, une vitesse double de la vitesse de translation du disque, puisque alors ses deux mouvements relatifs s'ajoutent, et une vitesse nulle au moment où il touche le sol, puisque alors ses deux mouvements relatifs se neutralisent. Et pourtant, tout ce que notre œil, même prévenu, pourra faire, ce sera de lui attribuer une moindre vitesse dans un cas que dans l'autre. — Même illusion pour la trajectoire de ce mouvement. En fait, il s'opère suivant cette cycloïde.
Le raisonnement me le prouve. Je le sais. Mais j'ai beau le savoir, je ne puis percevoir ce mouvement. Au moment où le point, après avoir touché le sol, se remet en mouvement, je ne puis me soustraire à l'idée qu'il est d'abord rejeté en
arrière. Je le vois donc décrire dans l'espace des boucles fermées, et sa trajectoire apparente est à peu près celle-ci.
C'est celle qu'il décrirait effectivement si la roue patinait, c'est-à-dire si sa vitesse de translation était inférieure à celle de rotation. Et la forme même de cette trajectoire apparente nous permet de déterminer dans quelle mesure nous sousévaluons le mouvement de translation. — Regardez encore une voiture qui passe devant vous, lancée rapidement sur une route boueuse : il vous sera impossible de ne pas voir la boue projetée en arrière, bien que l'analyse que nous venons de faire nous prouve qu'une telle projection est matériellement impossible.
Cette tendance que nous avons à sous-évaluer le mouvement du point lumineux que nous suivons du regard est la clef de la plupart des illusions d'optique relatives au mouvement. Elle nous expliquerait notamment pourquoi certaines illusions se produisent d'une manière en quelque sorte capricieuse, se faisant attendre quelque temps et tout à coup se produisant avec une force irrésistible, ou bien se modifiant au cours même de l'expérience sans que nous sachions pourquoi. La cause de ces caprices ou de ces interversions est dans un mouvement de nos yeux auquel nous ne prenions pas garde. Ainsi, quand nous passons sur une planche au-dessus d'un torrent, le vertige ne se produit qu'au moment où nos yeux se fixent sur le flot : notre corps est pour la vue un objet comme un autre, qui nous paraîtra immobile si nous le regardons, mobile si nous fixons nos yeux sur une surface qui se
déplace par rapport à lui. — Deux objets glissent Tun contre l'autre : ce sera tantôt Tun, tantôt l'autre qui prendra un mouvement virtuel : c'est que, sans nous en rendre compte, nous les regardons à tour de rôle. Une fois prévenus, nous pouvons, par un mouvement volontaire des yeux, réaliser à notre gré cette interversion. Quand par exemple vous êtes au bord d'un quai et qu'un bateau passe tout du long en le frôlant, vous pourrez à volonté prendre conscience du mouvement réel du bateau, ou le voir immobile et attribuer un mouvement virtuel au quai lui-même. — Nous sommes en wagon ; notre train est immobile : à côté de nous un autre train se met en marche. Il nous semble que c'est nous qui partons. N'ayant pas plus de raison pour interpréter les apparences dans un sens que dans l'autre, nous ne devrions nous tromper qu'à moitié, ou une fois sur deux. Et pourtant nous nous trompons absolument, et toujours. C'est qu'au moment où le train voisin se met en marche, son mouvement attire notre attention, nous fixons nos yeux sur lui ; aussi doit-il nous paraître immobile, et c'est au nôtre que nous attribuerons tout le mouvement relatif.
Restent les apparences dues au propre mouvement du spectateur, c'est-à-dire celles qui se produisent quand nous tournons la tête, ou quand notre corps entier se déplace. Les explications détaillées dans lesquelles nous venons d'entrer nous permettent de n'en dire que quelques mots.
Il est évident que, si rien ne nous avertit que nous faisons un mouvement ou que nous sommes emportés dans l'espace, nous serons exposés, d'une manière absolue, à toutes les erreurs dues au mouvement virtuel des objets. C'est ainsi que sur un navire en pleine mer, toutes nos perceptions de mouvement sont faussées.
Si notre mouvement est volontaire, nous nous trouverons ramenés aux conditions de la perception normale. La seule
différence est qu'ici la conscience musculaire, étant beaucoup plus nette, doit jouer un rôle plus important : elle entrera en ligne de compte, non seulement dans l'interprétation des apparences, mais dans leur formation même. Elle nous expliquera par exemple pourquoi un objet très éloigné que nous suivons des yeux en marchant paraît nous suivre ; pourquoi un objet rapproché auprès duquel nous passons en tournant toujours la lête dans sa direction nous paraît réellement immobile. On peut reproduire commodément ces apparences et rendre compte de leur interprétation par Texpérience suivante. Regardez un mur blanc à travers un tube : vous avez ainsi Tapparence d'une lune immobile à une certaine distance devant vous. Elle se déplacera vers la droite, si vous tournez le tube dans cette direction. Elle semblera s'en aller vers la gauche, si vous marchez dans cette direction en ayant soin de mouvoir toujours le tube parallèlement à lui-même : en effet par cela même que vous avez conscience de vous déplacer et qu'elle ne se déplace pas par rapport à vous, il doit vous sembler qu'elle vous suit.
Maintenant faites à la fois les deux mouvements : les deux apparences se neutraliseront, et de nouveau cette sorte de lune vous semblera immobile.
Mais il est une apparence visuelle contre laquelle la conscience que nous avons de notre mouvement ne peut prévaloir: c'est celle qui nous fait voir mobiles les objets dont l'image se déplace dans le champ visuel. La conscience musculaire peut nous servir à raisonner sur cette apparence, elle ne peut la modifier en rien. Ainsi, quand je marche, j'ai beau sentir que je marche et savoir que les objets par rapport auxquels je me déplace sont réellement immobiles, si leur image se déplace, tant £oit peu sur ma rétine, il faudra que je leur attribue un mouvement virtuel ; car elles me donnent, en se brouillant, le signe essentiel, caractéristique du mouvement. Le seul
moyen de les voir immobiles est de fixer en passant les yeux sur eux, c'est-à-dire d'immobiliser réellement leur image. C'est ce que je fais d'instinct pour constater l'immobilité du sol sur lequel je passe en voiture, pour rectifier les illusions produites par un mouvement de manège, pour me soustraire au vertige de la valse. Mais, si je suis ainsi emporté d'un mouvement trop rapide, le vertige ne manquera pas de se produire au bout de peu de temps. Non, comme on le dit quelquefois, parce que je perds conscience de mon déplacement : quand en aurais-je une notion plus nette ? Mais parce que mes yeux, fatigués de cette fuite continuelle des objets sur lesquels ils cherchent en vain un point d'appui, finissent par se fixer droit devant eux : alors, nécessairement, ce sont les objets, dont les images défilent rapidement dans le champ rétinien, qui doivent sembler se mouvoir.
Nous avons vu avec quelle facilité se produisaient ces illusions dans la perception du mouvement. On peut s'en amuser un instant. Mais c'est un jeu assez dangereux, et dont il ne faut pas abuser : outre qu'il donne bien vite un sentiment de vertige, il nous en reste une tendance, quand nous nous trouvons dans des cas analogues, à nous laisser aller plus facilement aux illusions; notre sentiment de la réalité en est affaibli ; et il serait plus sage au contraire, quand les vertiges se produisent, de nous appliquer à les faire cesser immédiatement.
Les illusions en effet, quand elles se produisent malgré nous, ont presque toujours un caractère pénible. Pendant toute notre vie, nous nous servons de nos yeux pour nous rendre un compte exact des choses. C'est à cela que nous travaillons. Lors donc que nous avons affaire à un phénomène d'un caractère équivoque, nous faisons un effort pour interpréter sainement nos sensations, pour lutter contre l'illusion qui tend à se produire. Et cet effort nous rend désagréable
la perception de Tobjet. Ainsi, quand je regarde la lune qui semble courir sur les nuages, une roche à demi émergée audessus des flots qui semble s'élever et s'abaisser à la vague, je résiste à Tillusion, puis je m'y laisse aller, puis j'en suis détrompé, et cette incertitude, ces déceptions perpétuelles sont une fatigue.
On dira que, si je n'ai pas conscience de l'illusion, je n'en puis souffrir ; et que si j'en prends conscience, elle disparaît.
Mais, entre la conscience et l'inconscience absolue, il y a un état curieux : c'est celui où l'on se trompe en sachant que l'on se trompe. Gela demande explication *.
Nous sommes habitués à interpréter d'une certaine manière les sensations ; ces jugements, d'abord délibérés et librement portés, finissent par constituer une habitude ; l'association devient irrésistible ; et nous avons alors ce qu'on appelle des perceptions acquises. Ces jugements ont la spontanéité, l'inconscience des actions réflexes, auxquels ils sont absolument comparables; comme elles, ils ne nous donnent aucun sentiment d'effort ni de fatigue ; comme elles, ils se produisent fatalement, alors même que notre volonté résiste. J'ai pris l'habitude de fermer les yeux à l'approche d'un corps menaçant ; si l'on menace mon œil par jeu en approchant le doigt, je sais que je ne serai pas touché, mais mon œil juge qu'il va l'être, et se ferme. De même, un objet vu à travers le brouillard et qui par conséquent paraît plus lointain, est jugé beaucoup plus grand ; je me rends compte de cette illusion, mais cela ne suffît pas pour la faire disparaître; je me trompe en sachant que je me trompe. Ainsi l'esprit, comme le corps, a ses actions réflexes indépendantes de ses actes
* Voir, pour plus de détails, Helmholtz, Optique physiologique, trad. p. 564.
volontaires, et qui p3uveat se trouver en conflit avec eux.
Mais, quand il y a ainsi conflit entre le jugement volontaire et le jug3m3nt réflexe, nous souGTrons de cette discordance ; nous voyons se détruire Tharmonie que noas nous sommes efforcés d'établir entre les deux ; nous sentons qu'il y a dans notre cerveau quelqu3 rouage faussé. Toute hallu .^ination consciente nous inquiète d'autant plus, qu'elle est plus coaaciente; nous éprouvons comme l'angoisse de la folie. Un objet que je sais immobile me paraît se mouvoir : à ce moment, je sens ma raison m'échappor pour un instant. — Humboldt explique l'angoisse particulière que produisent les tremblements de terre sur tous les êtres animés en disant que nous perdons tout à coup notre croyance héréditaire dans la stabilité du sol. N'est-ce pas pis encore, de perdre sa conflance dans le témoignage des sens, dans la solidité de sa raison?
Mais l'illusion devient pénible surtout quand elle nous trompe sur notre propre mouvement; parce qu'alors il se produit en nous un sentiment de vertige et de nausée. Ainsi, quand nous sommes en canot, à l'ancre au milieu de la rivière, si nous fixons nos yeux sur les petits flots qui rident la surface, il nous semble que nous sommes emportés en sens inverse ; nous faisons un effort pour reprendre notre équilibre, et par là même nous le perdons. — Quand on est fatigué d'un long voyage, et déjà écœuré de l'odeur du wagon, on éprouve un sentiment de nausée chaque fois que le train se ralentit ou se remst en marche. Cette sensation est très forte quand nous ne regardons pas au dehors, parce qu'alors le d3placem3nt se produit sans que nous en soyons avertis, et mê.ne sansqu3 nous nous expliquions notre perte d'équilibre. — Dans une cabine de navire, on a bien plus le mal de mer quand on se sent déplacé sans prévoir ni comprendre l'oscillation. — Le mouvement d'abaissement, dans le tangage, est plus nauséabond que celui de la montée, parce qu'on
perd le point d'appui, etc. — Toutes ces sensations s'expliquent demêne : nous ne gardons qu'au moyen des perceptions visuelles le sentiment de notre équilibre ; quand ces perceptions font défaut ou sont faussées, les sensations relatives à la position du corps deviennent anormales, inexplicables et prennent un caractère pénible, en même temps que l'équilibre même est compromis.
Ces remawjues nous montrent que pour être agréable à voir, le mouvement des objets doit être nettement perceptible, c'est-à-dire qu'il ns doit nous exposer à aucune erreur d'interprétation, et surtout à aucun vertige. Sachant comment l'illusion se produit, il nous sera facile de voir à quelles conditions nous pouvons l'éviter.
Supposons que, dans le champ visuel, il n'y ait que des objets mobiles. Je fixe mes regards sur l'un quelconque d'entre eux. Gomment pourrais-je percevoir son mouvement réel ? — Par comparaison, en le rapportant aux objets. voisins? Mais tous étant mobiles par hypothèse, j'y chercherais en vain un point de repère. Parle déplacement de son image rétinienne? Mais pour cela, il me faudrait être sûr que mon œil reste absolument fixe, ce qui est très difficile, pour ne pas dire impossible dans de pareilles conditions. Alors par le mouvement de mes yeux? Mais nous avons vu que nous n'en avions qu'une conscience très indistincte.
Il faut donc qu'il y ait dans le champ visuel quelques objets non seulement immobiles en réalité, mais manifestement immobiles, sur lesquels notre œil trouve un point d'appui solide pour juger du mouvem3:it des autres. Dans la mesure où cette condition sera réalisée, le mouvement prendra un caractère esthétique. Dans une première promenade en mer, quand on arrive au large, on éprouve une impression très pénible au moment où l'on ne voit plus autour de soi que ces vagues vertes qui montent, descendent, fatiguant le regard par leur
perpétuelle mobilité ; au lieu que ces mêmes vagues charment la vue quand on les voit déferler contre une falaise. — Je regarde de ma fenêtre une procession, une cavalcade, un régiment qui passe : reffet sera bien plus attrayant si le cortège s'avance au milieu d'une double haie de spectateurs immobiles, que si la foule entière lui emboîte le pas ou forme un contre-courant : dans les deux cas, je perdrais la notion du véritable mouvement du cortège et en même temps l'effet de contraste qui en augmente l'intérêt.
Il faut en outre que les corps immobiles, qui nous servent de points de repère, occupent la majeure partie du champ visuel : autrement ce seraient eux qui prendraient par contraste un mouvement apparent, en vertu de la tendance naturelle qui nous porte à attribuer aux objets de moindre surface la totalité du mouvement relatif. Il dépend d'ailleurs de nous, dans quelques cas, de leur donner les dimensions convenables, en choisissant bien notre point de vue. Si par exemple nous voulons contempler une cascade sous son aspect le plus avantageux, nous nous en approcherons ou nous en éloignerons, lui donnant ainsi plus ou moins de fond ; et d'instinct nous nous arrêterons à la distance où les surfaces mobiles se trouvent avec les surfaces fixes dans la proportion la plus esthétique.
Je pourrais, en instituant quelques expériences, donner ici des chiffres, quelque chose comme un nombre d'or qui déterminerait cette proportion. Mais, le sujet ne comporte pas tant de précision. En matière d'esthétique, les formules trop rigoureuses ne sont souvent que de la poudre aux yeux.
Tout ce que l'on peut dire, c'est que les surfaces mobiles doivent occuper une très faible partie du champ visuel en comparaison des surfaces immobiles; d'autant plus que la proportion inverse serait très fatigante pour la rétine, le mouvement des objets nous donnant une impression de
papillotement et de scintillation quand nous le percevons par la vision indirecte.
Il sera bon encore, pour que les objets fassent sur mon œil une impression tout à fait favoratle, qu'il y ait dans leurs mouvements une certaine symétrie.
Lorsqu'un objet passe dans le champ visuel, il tend à entraîner notre regard, et par conséquent à produire les illusions inhérentes au vertige. Mais si, au même moment, un autre objet décrit un mouvement exactement inverse, les deux actions se détruisent, et notre regard reste en équilibre. Soient par exemple deux objets A et B, que nous supposerons de grandeur égale, et placés à une petite distance ah l'un de l'autre : le centre de gravité des deux objets se trouve placé au point M, milieu de la ligne a 6; et c'est sur ce point M que nous avons une tendance à fixer nos yeux, pour apercevoir à la fois les deux objets. Supposons maintenant que B se mette en mouvement vers la droite : la distance a h augmentant en raison de la vitesse de B, le point M se déplacera dans le môme sens avec une vitesse moitié moindre, entraînant avec lui notre regard. Mais si l'objet A se met en mouvement en même temps que B avec une vilesso égale et dirigée en sens contraire, la distance a b aura beau grandir, comme elle s'allonge également dans les deux sens, le point M ne se déplacera pas : l'équilibre optique du système ne sera pas rompu.
Que l'on prenne maintenant un certain nombre d'exemples dans la nature ou dans l'art : on reconnaîtra que toujours le spectacle du mouvement a d'autant plus de charme, que cette condition de symétrie et d'équilibre est mieux observée. — Rien de plus gracieux qu'un jet d'eau dont les geibes montent, s'étalent, retombent symétriquement. Une teu^e colonne d'eau, surtout quand le vent l'incline un peu, fera moins bon effet. — Jetez une pierre dans un étang : vous
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produisez un système de rides concentriques qui vont s'élargissant, mais sans entraîner le regard, puisque leur centre reste immobile ; et ce mouvement est agréable à voir. Il le sera moins si vous faites la même expérience dans une rivière, le système subissant un mouvement général de translation. L'effet sera plus fâcheux encore, si vous regardez les rides parallèles produites par le vent sur une pièce d'eau : elles s'avancent d'un mouvement continu, entraînant votre regard qui s'obstine à les suivre, revient à son point de départ pour en chercher d'autres, et toujours ainsi. Dans ces conditions, il est impossible qu'il ne se produise pas bientôt un vertige. — Un soleil d'artifice qui tourne lentement entraîne le regard dans son mouvement de gyration, et l'effet est désagréable ; il sera beaucoup meilleur quand le tournoîment sera assez rapide pour qu'on ne voie plus qu'une irradiation d'étincelles. Gela nous explique pourquoi les constructeurs de machines, par raison d'esthétique, donnent aux volants des rais courbes plutôt que des rais droits : c'est que, lorsque le volant tourne très rapidement, les rais courbes donnent à l'œil une impression d'irradiation, leur mouvement apparent allant du centre à la périphérie; au lieu que des rais droits laissent subsister l'impression vertigineuse de gyration. — Au théâtre, un cortège qui s'avance vers le spectateur fera beaucoup meilleur effet qu'un défilé transversal sur le devant de la scène. — Le mouvement symétrique des deux bras est plus gracieux que le mouvement pendulaire d'un seiil bras. En général, les mouvements pendulaires (balancier d'une horloge) ont une très médiocre valeur esthétique, à moins qu'ils ne soient assez rapides pour que l'œil renonce à les suivre (vibrations d'un diapason). — Mais de tous les mouvements possibles, le plus vertiginieux sans contredit, et par conséquent le plus désagréable, c'est le mouvement de manège (cheval de cirque, chevaux de
bois, pirouettes d*une danseuse). Si agréable que soit la valse pour celui qui danse, elle est très fatigante pour le spectateur : le spectacle de couples tournant sur eux-mêmes dans un salon est ce qu il y a de moins esthétique. De même pour les mouvements de ronde. Les principes que nous avons posés pourraient trouver une bonne application dans la chorégraphie. En remontant aux principes, c'est-à-dire en analysant l'effet esthétique de quelques mouvements très simples, en instituant au besoin quelques expériences, en un mot en établissant la théorie que nous n'avons fait qu'ébaucher, on arriverait sans doute à perfectionner beaucoup cet art, et à en tirer des effets beaucoup plus sûrs.
Enfin, pour qu'un mouvement soit agréable à voir, il faut qu'il ne soit ni trop lent ni trop rapide. Mais comment mesurer ce maximum et ce minimum ?
Le mouvement sera trop lent quand il nous obligera à faire un effort d'attention pour constater que l'objet se meut en réalité ; il sera trop rapide quand l'œil ne pourra facilement le suivre. Soit une roue, d'abord immobile, qui commence à se mouvoir avec une vitesse progressivement accélérée. D'abord sa rotation ne sera pas perçue. Puis arrivera un moment où Ton se demandera si elle se meut ou non ; tantôt le mouvement sera perçu, puis il semblera qu'il s'e^t arrêté, sans doute parce que l'œil, le suivant sans en avoir conscience, aura réellement immobilisé l'image. Enfin nous arrivons à ce que l'on pourrait appeler la vitesse esthétique. Une fois qu'on l'aura dépassée, nous entrerons dans une nouvelle période plus désagréable encore que la première, parce qu'à l'effort d'attention s'ajoutera un effort physique des yeux : celle où il faudra faire des mouvements de l'œil très rapides pour distinguer encore les rais. L'image deviendra papillotante, tantôt nette, tantôt trouble. Enfin nous renoncerons à suivre. Nous garderons les yeux fixes, et
rimage des rais se fondra en une nappe continue qui pourra être agréable à voir. — Celte succession de périodes agréables et désagréables, dont il semble assez difficile de dégager la formule, s'opère pourtant suivant une loi assez simple. Il y a deux limites, Tune de lenteur, Tautre de vitesse, passé lesquelles le mouvement n'est plus perceptible. Les mouvements les plus agréables seront ceux dont la rapidité est moyenne, c'est-à-dire qui se trouvent à peu près à égale distance de ces deux limites. Quand ils se rapprocheront davantage de l'une ou de Tautre, ils deviendront de plus en plus désagréables, jusqu'à ce qu'ils l'aient franchie : alors, tout effort de perception cessant, le déplaisir sera nul. Tout ceci pourrait être condensé en une formule simple : c'est qu'un mouvement de vitesse variable devient surtout désagréable aux approches de la limite de perceplivité.
Cette loi s'appliquerait aussi bien à l'effet produit par un mouvement pendulaire. S'il est trop lent, il ne sera pas pençu. Quand il sera un peu plus rapide, l'œil le suivra sans avoir conscience de se déplacer, et les objets environnants prendront par contraste un mouvement relatif qui pourra produire le vertige visuel. Puis le mouvement s'accélérant toujours, arrivera à la vitesse esthétique, la dépassera en franchissant une seccnde limite d'un passage aussi désagréable que la première, jusqu'à ce qu'enfin les oscillations soient trop rapides pour être perçues et même pour nous donner l'impression d'un mouvement quelconque. C'est ce qui se produira quand elles se succéderont plus d'une trentaine de fois par seconde. Passé celte limite, les oscillations peuvent croître autant que l'on voudra ; qu'elles se répètent cent fois, mille fois par seconde : non seulement l'effet esthétique ne changera pas, mais l'apparence du corps oscillant restera exactement la même : nous n'en verrons plus que deux images, immobiles aux deux points extrêmes de l'oscillation.
On remarquera encore que les vitesses les plus esthétiques doivent être les vitesses constantes, ou qui varient du moins suivant une progression uniforme. Les mouvements saccadés déconcertent le regard en lui échappant brusquement; et Teffet est surtout fâcheux quand ces saccades sont irrégulières, parce que notre esprit ne pouvant les prévoir, notre œil n'a pas le temps de s'y préparer.
Mais nous commençons ici à nous écarter du sujet propre de ce chapitre, à savoir des perceptions dues au mouvement des yeux, pour parler de l'agrément sensible que nous pouvons trouver à ce mouvement. Ce genre de considérations aurait donc pu tout aussi bien trouver place au chapitre suivant.