‹ L'esthétique du mouvementChapitre 33 sur 50 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

D'ordinaire, les mouvements de Toeil sont purement réflexes, ce qui explique Tespèce de fascination produite sur nous par les objets en mouvement. Même lorsque leur mouvement est volontaire, nous n'en avons qu'une très faible conscience, surtout quand il est continu. De là les illusions d'optique : nous attribuons un mouvement virtuel aux objets immobiles sur lesquels passe notre regard, et nous sous-évaluons le mouvement réel des objets mobiles que nous suivons des yeux.

Toutes ces illusions, produisant des vertiges ou exigeant un effort de rectification, ont un caractère pénible. Le mouvement des objets ne produira une impression favorable que s'il est nettement perceptible. Pour cela, il est indispensable que les objets mobiles n'occupent qu'une faible partie du champ visuel, et il est bon qu'il y ait dans leurs mouvements une certaine symétrie.

Le mouvement des yeux.

Nous arrivons à Tétude du mouvement des yeux. La théorie en est difficile. Heureusement elle n'est pas à faire. Cette question a depuis longtemps excité au plus haut point l'attention des physiologistes. Nous n'aurons donc pas à faire ici de recherches personnelles, mais plutôt à choisir, parmi les observations que l'on a accumulées sur cette matière, celles qui se rapportent particulièrement à notre sujet, et à les interpréter.

Les yeux ont un double mouvement : l'un d'accommoda-

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tion, par lequel ils s'adaptent à la vision distincte de l'objet ; l'autre de rotation, par lequel ils tournent dans leur orbite.

Du premier genre de mouvement, nous aurons peu de chose à dire, non que le sujet soit peu important en lui-même, mais parce qu'il offre peu de difficultés, au point de vue esthétique.

Abandonnés à eux-mê nés, nos yeux s'a3Commodent pour la vision à l'infini, c'est-à-dire que le cristallin se détend au maximum, et que les lignes de visée des deux yeux deviennent parallèles. Si l'objet que noas regardons va se rapprochant, il nous faudra faire un effort dacjommodition assez pénible, comme on peut s'en assurer en portant ses yeux d'abord sur un objet très éloigné, puis sur un objet très rapproché. — En conséquence, le mouvement par lequel un objet se rapproche sera beaucoup plus sensible que celui par lequel il s'éloigne; et les mouvements les plus pénibles à percevoir seront ceux qui nous obligent à modifier périodiquement l'accommodation. De la le caractère éminemment désagréable de tous les mouvements de manège, dans lesquels Tobjel, tournant autour d'un axe vertical, s'approche et s'éloigae alternativement de nous.

C'est du second genre de mouvement que nous nous occuperons surtout. Nos yeux ont une incessante mobilité. Ils se meuvent pour reconnaître la provenance des impressions lumineuses, pour parcourir les détails des objets, pour les suivre dans leurs déplacements, lli se meuvent pour reposer à tour de rôle les diverses parties de la rétine, si vite épuisées par la fixation d'un objet quelconque. Ils se meuvent pour le plaisir de se mouroir. Sans compter les déplacements presque continueli que nous leur imprimons ea tournant la tête, en modifiant nos attitudes, en nous éloignant ou nous rapprochant des objets.

Jusqu'à quel point avons-nous conscience de ces mouvements ?

Lorsque je roule mes yeux dans leur orbite, j'ai conscience d'un certain effort. En quoi consi^te-t-il ? Les sensations tactiles qui accompagnent en général tout effort musculaire font ici presque complètement défaut, tant est doux le glissement de Tœil. Les sensations musculaires proprement dites doivent être, par la même raison, très peu de chose, puisqu'il n'y a pour ainsi dire aucune résistance à vaincre et que la masse de l'œil est insignifiante ; c'est ce qui nous permet de lire pendant des heures entières, faisant trotter continuellement nos yeux de mot en mot, sans aucune fatigue. Tout au plus remarquerons-nous une sensation de tension dans les muscles quand l'œil s'écarte beaucoup de sa position primaire ; ou bien quand nous contractons à la fois des muscles antagonistes (effort de fixation d'un seul œil, effort de convergence des deux yeux * ). Ce qui domine, et de beaucoup, c'est le troisième élément, la volition du mouvement. C'est au moment où je me décide à mouvoir mon œil, à modifier sa direction, ou à l'arrêter, que l'effort devient sensible. Et Ton peut poser en principe que les mouvements des yeux n3 sont conscients que dans la mesure où ils sont volontaires.

Cette sensation d'effort a pratiquement une grande utilité, puisque c'est par elle que nous pouvons maîtriser nos regards, et diriger les mouvements de nos yeux. Mais suffit-elle pour nous renseigner exactement sur la nature du mouvement des corps ?

§ 1 . — LA FASGLNAÏION VISUELLE

Il arrive d'abord très fréquemment, on pourrait dire le plus souvent, que le mouvement des yeux s'accomplit par

* L'edort intérieur d'accommodation de l'œil, dans la pratique, accompagne toujours l'elTort de convergence des deux yeux, et ne fait <lue l'accentuer un peu.

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simple action réflexe, notre regard allant de lui-même aux points les plus brillants du champ visuel, et les suivant mal* gré nous dans leurs mouvements. C'est là un fait curieux, qui a une certaine importance esthétique, et qui demande explication.

L'intérêt qu'ont pour nous les mouvements des objets est avant tout pratique. Vivant dans un perpétuel état de guerre, les animaux doivent se rendre compte au plus vite de tout ce qui se passe autour d'eux. Tout mouvement insolite, une feuille qui s'agite, une ombre qui passe, attirera aussitôt leur attention. C'est peut-être un ennemi qui approche, peut-être une proie. Chez l'homme, à l'état sauvage, il en est forcément de même; et par hérédité, cette curiosité doit être devenue instinctive chez l'homme civilisé. L'enfant, qui vil en parfaite sécurité dans la paix de la famille, tressaille à un mouvement brusque; la vue de certains objets qui lui apparaissent inopinément lui fera pousser des cris d'effroi. Il a peur avant de savoir que rien puisse lui être nuisible; il a le sentiment du danger, quand nulle expérience n'a pu encore lui en donner la notion.

Plus tard, cet intérêt deviendra plutôt théorique, et en quelque sorte contemplatif. Tout mouvement que nous percevons excite en nous un sentiment de pure curiosité, immédiate, irréfléchie. Nous voyons un ouvrier travailler à un métier : nous voulons savoir ce qu'il fait, et comment il s'y prend. Voici une fourmi qui court dans l'herbe : où va-t-elle ? Que cherche-t-elle ainsi ? Quelques personnes passent en courant dans la rue : qu'y a-t-il à voir ? Cet intérêt de finalité peut se porte ' aussi sur le mouvement des objets inanimés. Ici, bien entendu, il n'y a plus à parler de finalité intentionnelle; nous nous intéressons cependant au résultat, à la direction du mouvement, ce qui en est encore la fin, bien qu'inconsciente. Notre intelligence travaille toujours, se posant des questions.

Gribouille regardait Teau passer sous un pont, pour voir quand elle cesserait enfin de couler. Nous avons tous de ces naïvetés-là. Habitués à ce que tout objet mobile s'arrête, nous ne pouvons voir un mouvement sans en attendre la fin ; et comme Tattente, supposant un effort d'esprit et un commencement d'anxiété, est en soi quelque chose de pénible, nous éprouvons comme un soulagement quand elle prend fin. Nous nous faisons même une sorte de jeu de cette attente. Devant nous, une pierre dégringole d'un coteau. Nous faisons aussitôt un pari: elle ira jusqu'ici, jusque-là; et nous ne la quittons plus des yeux, pour voir si nous avons bien deviné. Quand elle s'arrête trop tôt ou trop tard, nous en sommes un peu vexés.

La mobilité des objets soutient encore notre intérêt, en amusant constamment notre regard. L'objet le plus beau nous lasse vite, parce qu'il est toujours le même, et que dans sa contemplation nous sommes passifs. Donnez à un enfant un superbe jouet; il l'admirera en instant, puis le laissera là; au lieu qu'un pantin qui remue les bras et les jambes, une toupie qui tourne, aura pour lui un intérêt inépuisable. Nous sommes tous enfants en cela; et d'ailleurs toute distraction est de sa nature puérile. Nous prendrons plaisir à voir une banderole onduler à la pointe d'un mât, la fumée d'une cheminée d'usine s'en aller au vent en s'enroulant et se déroulant sans cesse, la neige tomber du ciel en points noirs qui tout d'un coup deviennent blancs et voltigent de-ci de-là. Cette occupation, d'abord intentionnelle, devient bientôt machinale; et nous nous expli* quons ainsi que les objets mobiles exercent sur l'œil une véritable fascination. Qu'une lumière vienne à briller dans la nuit, nous ne pourrons pas ne pas la regarder. Si elle se déplace, nos yeux la suivront spontanément, par un mouvement purement réflexe : plus ils se seront fixés longtemps sur

elle, moins ils pourront s'en détacher. Qui de nous ne s'est attardé, dans une sorte d'extase stupide, à contempler les ailes d'un moulin à vent, les remous d'une rivière, le tremblotement d'un bec de gaz ? On resterait des heures à considérer le jeu d'une machine à vapeur, la bielle qui s'allonge et se raccourcit, le volant qui tourne, la courroie qui passe et repasse devant nos yeux, continuellement. Il semble que notre regard, iiaisi dans l'engrenage, soit entraîné de force avec lui. Prenons maintenant nos exemples dans les spectacles de la nature qui ont une certaine valeur esthétique : un ruisseau qui court sur le gravier, la lune glissant au milieu de nuages, les lides légères qui froncent la surface d'un étang, les moires décevantes et mobiles d'un grand champ de blé vert qui ondula au vent. Est-il bien sûr que nous les admirions seulement pour leur beauté? Je serais plutôt disposé à croire que, s'ils retiennent si longtemps nos yeux, c'est par une sorte de vertige visuel qui produit sur notre cerveau un effet hypnotique.

Cette contemplation est si bien machinale, que souvent elle se prolonge bien plus que nous ne le voudrions nous-mêmes, et longtemps après que nous en avons épuisé tout l'intérêt. A la longue, cette mobilité des objets, ce mouvement incessant de nos yeux nous donne un sentiment de nausée et de vertige : malgré nous, entraînés par la force de l'habitude, nous continuons de regarder. Pour détourner nos yeux, il nous suffirait d'un effoi t ; mais nous ne pouvons pas nous décider à le faire. Notre volonté est devenue impuissante; bien plus, cédant à une sorte de vertige mental, à cet esprit de perversité dont parle E. Poe, nous prolongeons à plaisir cette sensation pénible; nous nous l'imposons volontairement, sentant venir l'hypnose, pour voir ce qui va arriver.

C'est ainsi que nos yeux ont pris l'habitude de se fixer d'eux-mêmes sur tout objet mobile. Dans ce cas, nous ne

pourrions nous rendre compte de leur mouvement que par des ^sensations musculaires passives : or nous avons vu que les mouvements de rotation de Toeil ne nous en donnent vraiment aucune.

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