‹ L'Esthétique du paysageChapitre 1 sur 72 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Pourquoi existe-t-il des paysagistes? Pourquoi s'intéresse-t-on à leurs œuvres? Et si d'ailleurs le paysage a été plus aimé peut-être qu'honoré, si des esthéticiens le tiennent encore pour un « genre secondaire », faut-il accepter ce jugement ou le reviser, et pourquoi? Le paysage nous pose une série de questions intéressantes et auxquelles je désirerais au moins esquisser ici une réponse.

Ce que je. veux étudier, ce n'est pas l'origine de l'art du paysage telle qu'elle a pu se produire au cours de la vie de l'humanité, mais surtout sa fonction actuelle. Ces deux questions sont fort différentes, et il est fâcheux qu'on ne sache pas toujours les distinguer. La première est intéressante par ellemême, et son examen pourrait aider à résoudre l'autre. Mais les solutions qu'on en peut avoir sont

Paulhan. — Paysage. 1

hypothétiques, et, fussent-elles précises et sûres, elles ne sauraient suffire à nous faire comprendre Tart d'aujourd'hui. Inversement la seconde pourrait être résolue indépendamment de la première, mais elle peut aider à comprendre celle-ci, à tacher de la résoudre, et même à la poser avec précision.

C'est ce qu'on ne fait pas toujours, et il me paraît qu'un malentendu se glisse souvent dans la recherche des origines de l'art. Si, comme on le suppose volontiers aujourd'hui, les gens de Fépoque magdalénienne qui figuraient des rennes sur les parois de leurs cavernes voulaient, par cette sorte d'opération magique, s'en assurer ou s'en faciliter la capture, ils n'étaient pas, à proprement parler, des artistes. Ils n'ont commencé à l'être que lorsqu'ils ont eu plaisir à contempler leur œuvre en elle-même et pour ellemême, sans souci de ses conséquences utiles. Leurs tentatives peuvent expliquer l'origine de certaines formes que l'art a conquises, elles nous font comprendre la matière de l'art plutôt qu'elles n'expliquent l'art lui-mème.l L'art est essentiellement la création d'un monde imaginaire et fictif, plus ou moins semblable au monde réel (car la musique même, si elle n'imite point en général le monde extérieur, ressemble à une âme) et qui peut plus ou moins influer aussi sur lui, mais dont le caractère distinctif est d'être irréel. Il remplace pour un moment le monde vrai auquel il nous enlève, il sert à notre rêve et non, directement au moins, à la vie pratique. Ainsi je croirais bien mieux trouver l'origine propre de

l'estoétique du paysage 3

l'art chez l'homme qui ayant manqué sa proie, ramène. le soir venu, sa pensée vers le moment où il aurait pu, avec plus d'adresse ou de chance, saisir le gibier, et imagine les événements transformés, la capture de la bête, la joie du succès. L'homme qui dessine un animal simplement parce qu'il s'imagine le prendre ainsi plus aisément n'est pas plus artiste que celui qui ramasse une pierre pour tuer un oiseau ou qui prie Dieu pour obtenir qu'il pleuve. 11 agit en homme pratique ou en homme religieux. Seulement il emploie, pour un but utile, un procédé qui servira plus lard à un usage esthétique.

Par là, sa tentative peut intéresser l'histoire de l'art, comme elle intéresse l'histoire de la religion ou celle de la technologie. Et d'ailleurs la religion, l'art et l'industrie peuvent être ici assez étroitement liés. Ils n'ont pas cessé de Tètre, et la même œuvre peut servir à plusieurs fonctions dans la vie des individus et de la société. Xos sentiments s'unissent souvent ou se succèdent autour d'un même sujet. Une Sainte Famille peut intéresser aussi bien un artiste incrédule, qu'un dévot qui n'est pas du tout artiste. Et il peut exister des peintres ou des sculpteurs dont les tableaux ou les statues sont en somme pour eux des produits industriels tout autant que des œuvres d'art. Il est même indispensable à tous ceux qui ne peuvent vivre sans tirer quelque profit de leur travail de s'inquiéter tour à lourdes valeurs différentes de l'œuvre. Mais ce n'est pas une raison pour ne les point distinguer.

Aujourd'hui, la « religion de l'art », la <:< magie de l'art », ne sont plus guère pour nous que des expressions métaphoriques. Et si Ton y veut trouver un sens profond, cela ne rapprochera pas beaucoup, semble- t-il, l'art moderne des pratiques de ses lointains prédécesseurs. Quand nous regardons le Village de Sin-le-,\oble de Corot, ou ï Espace de Chintreuil, le Champ de tulipes à Sassenheim, de Claude Monet, la Brume deCotlet, ou \q Soir de Septembre ()iQ^om{e\\u^ nous ne songeons nullement à faciliter une acquisition de terrain, pas plus que n'y songeait Tartiste, et notre émotion n'a rien de proprement religieux. Il reste à nous demander pourquoi nous nous plaisons à cette contemplation et quel genre de place elle occupe dans la vie. J'ai taché de définir ailleurs la fonction de Tart en général*, je voudrais étudier ici la fonction de l'art du paysage, et indiquer comment il l'a remplie.

Page 1