CHAPITRE PREMIER
Une raison très simple, facile à trouver, facile à critiquer, justifie immédiatement, aux yeux de ceux que les subtilités inquiètent, la peinture de paysage. Nous aimons le paysage parce que nous aimons la nature et que le paysage en est le portrait.
Cela ne saurait suffire. Il se peut que des amateurs de paysages peints restent assez indifférents devant la nature. Il en est d'autres, et ils peuvent aimer la nature, qui savent bon gré à la réalité de reproduire les tableaux. Ils disent volontiers — Charles Blanc Ta noté dans son Histoire des peintres, et chacun en peut faire l'expérience — devant un clair de lune : « Ahl voilà un Van der Neer », ou sous un bois de pins : « C'est tout à fait un Dauchez ». En revanche, les amants de la vraie campagne peuvent parfaitement mépriser les pâles imitations des peintres. Et
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de même un ami de Farmée n'est pas positivement obligé à admirer un tableau de G. Régamey.
Aussi bien un site qui nous intéresse vivement dans un tableau peut nous laisser très froid dans la réalité. Et si Pascal en conclut à la vanité de la peinture, c'est que peut-être, pour cette fois, il juge avec trop de simplicité. En retour, un site admirable peut se fixer fidèlement dans un tableau qui ne retiendra pas notre regard. En tout cas le plaisir donné par le paysage en pâtes colorées n'est aucunement proportionnel à celui que donnerait le même paysage en rochers, en terre, et en vrais arbres. IMais surtout nous ne recevons pas communément de Tun et de l'autre le même genre de plaisir. Les motifs de Chintreuil ou de Daubigny sont souvent à peu près quelconques, ceux de Pointelin, qui par le sujet se ressemblent assez souvent tout en nous donnant des impressions bien diverses, n'ont rien qui frappe, si ce n'est la façon dont ils sont rendus et l'ûme que le peintre en dégage. Et ceux de Sisley, de Pissarro, de Claude Monet ne valent guère que par l'art. En revanche les splendeurs de la Suisse n'ont parfois inspiré que des tableaux qu'on aime autant ne pas regarder. L'idée qu'un paysage doit être intéressant par lui-même, par des qualités éminentes et particulières, pour mériter d'inspirer un artiste, est aujourd'hui bien abandonnée.
Aussi faut-il prendre garde d'aller trop loin dans ce sens et de proclamer l'indifïerence en matière de
sujet. Il faut bien dire qu'une part — une part seulement — de notre plaisir devant un paysage tient étroitement au plaisir que nous donne le paysage nature). Si nous n'aimions pas du tout la nature, il est à croire que, sauf exceptions probablement explicables, nous n'aimerions guère sa ressemblance. Un paysage ne nous intéresserait ni plus, ni autrement qu'une nature morte. L'habileté technique du peintre s'y incarnerait de la même manière. La peinture d'un chaudron peut nous captiver comme un chef-d'œuvre de métier. Il est très rare que la nature morte dépasse ce niveau. Chardin seul peut-être a pu intéresser l'âme avec un flacon de vin et une brioche. Si donc je dis qu'une large échappée sur la mer, la plaine ou la forêt nous attire plus par elle-même qu'un melon sur une assiette ou quelques cornichons dans un bocal, j'espère que l'on m'entendra. La nature a des qualités qui font d'un côté que nous l'aimons, de l'autre que l'artiste y trouve une haute matière d'art, mais le fait que nous l'aimons la désigne déjà au peintre et lui assure notre complicité.
Cet amour de l'homme pour la nature est chose complexe, changeante et variable. Il y a mille manières d'aimer la nature et il y en a beaucoup aussi de ne pas l'aimer. Si nous essayons de débrouiller ce chaos d'impressions, nous pouvons
discerner dans un amas assez confus quelques formes générales de sentimenls un peu plus nettes, un peu plus précises, plus importantes aussi, et qui peuvent servir à grouper les individus.
Chacun aime la nature à sa façon, selon ses facultés et ses goûts, selon les circonstances de sa vie. Il s'en faut que cet amour soit constamment d'ordre esthétique. L'art ne tient pas toute la vie. Mais il n'y a guère de vie où quelques instanls de contemplation à demi inconsciente, de rêverie désintéressée, obscure et vague, ne viennent interrompre l'activité pratique, un peu lassée, ou qui s'arrête hésitante. Dans les moments de repos, de fatigue, de découragement, de trouble, apparaît parfois une ébauche confuse d'art et d'émotion esthétique. Un souvenir se dégage des profondeurs indistinctes de la vie passée, une image s'évoque on ne sait comment, vient séduire l'esprit sans provoquer immédiatement le travail créateur, et disparaît ensuite, un sentiment de bien-être contemplatif se glisse dans l'être ^. Et c'est l'attitude artiste qui s'ébauche.
Les villageois, les paysans, ceux qui ne viennent pas aux champs en villégiature, mais qui y vivent leur vie, travaillent le sol, font en quelque sorte partie de la nature, n'en parleraient peut-être pas