I. Les principes formels supérieurs
1° Principe de Vunité synthétique du multiple.
Le principe de Vunité sijnthétique du multiple est des plus importants (/^WMCiprf^retV?/iei//ic/iew Verknïipfung des Mannigfaltigen). Le besoin d'une diversité dans les moments de nos occupations, et en même temps celui d'une certaine unité dans cette multiplicité spatiale ou temporelle, est une tendance innée dans l'homme. Quand nous sommes dans une attitude réceptive vis-à-vis d'un
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objet (car Testhélique n'a pas à s'occuper réellement de Tattilude active), Tabsence de diversité crée les sentiments pénibles de monotonie, d'uniformité, d'ennui, de vide, de nudité ou de pauvreté; l'absence d'unité amène les impressions désagréables de dispersion, d'éparpillement, d'incohérence ou même de contradiction.
Cette convergence partielle est nécessaire pour qu'un objet agisse sur nous « dans le sens du plaisir ». Ses formes les plus simples supposent une unité d'intuition et par suite une identité des parties ou une égalilé qualitative. Mais elle peut être une unité supérieure et synthétique, résidant dans la convergence des parties d'un tout vers un certain but, conformément à une certaine idée, ou dans la liaison causale d'un processus qui dépend d'une seule loi (F., VI, 53-4; VIII, 84).
Fechner poursuit l'application de ce principe important dans de nombreux exemples, depuis les œuvres d'art les plus élevées jusqu'aux jeux de mots, charades ou énigmes : leur intérêt ne consiste-t-il pas k découvrir par la solution une unité à peine soupçonnée d'abord dans une muUiplicilé en apparence incohérente? (F., VI, 58-70).
Il analyse, non sans quelque subtilité, les variations de cette unité du multiple, suivant que la diversité croît par extension, par mulliplicalion ou par degrés; suivant que la diversité ou l'unité atteignent un état extrême, comme celui d'une surface uniforme qui serait illimitée; ou qu'entre ces deux excès, qui sont désagréables par eux-mêmes, la représentation tient un juste milieu dans lequel les conflits s'apaisent : région moyenne qui varie d'ailleurs selon les sujets et même les états du même sujet; car l'esprit, quand il apprend à embrasser des rapports plus élevés, en acquiert te besoin et en sent l'absence comme un ennui.
Ce principe est d'ailleurs universel; il dépasse de beaucoup l'esthétique : l'exécution de lout mouvement requiert ou préfère un rythme approprié : ainsi la danse, la marche ou la respiration (/6., 75-8).
^^ Principe de Vabsence de contradiction, de Vharmonie ou de la vérité.
D'après le pnncipe de Vabsence de contradiction, de Vharmonie ou de la vérité {Princip der Widerspruchlosigkeity Einstimmigkeit oder Wahrheit)^ quand nous trouvons des occasions divergentes de nous représenter une seule et même chose, le sentiment qu'elles conduisent réellement b une représentation harmonieuse
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est dans le sens du plaisir; dans le sens du déplaisir, au contraire, le sentiment qu'elles mènent à une repfé&entaLioft contradicloire.
L'accord ou Tliarmonie de nos représentations, c'est-à-dire leur vérité intérieure, elniême leur vérité objective, — car au fond nous n'en avons pas d'autre critérium — , n'est pas toujours en lui-même une cause de plaisir : il faut pour cela que nous pensions la possibilité d'une contradiction, ou sa solution réelle. D'autre pari, une contradiction, lorsqu'elle est théoriquement on pratiquement indifférente, peut nous causer le plaisir de la gaîté ou du rire. Mais cette arme est à deux tranchants : une telle impression étant née d'un conflit, sa contradiction peut égayer les uns, alors que sa folie chagrine les autres.
Cette exigence de la vérité formelle est une loi importante dans l'art conpme dans la science. Mais elle n'est pas universelle : car dans une certaine mesure la musique et, à un degré moindre, les arts plastiques, n'ont pas de vérité objective. L'existence de la fiction dans l'art peut sembler même entièrement opposée. Toutefois, dans les ailes imaginaires d'un ange, par exemple, on doit voir moins qu'un objet réel, car comme telles elles nous déplairaient, qu'un symbole de message: or, ainsi comprises, il faut que ces ailes nous paraissent véritablement propres h voler, pour qu'il n'y ait pas contradiction entre l'intuition de l'objet représenté et la pensée de sa destination. De même, dans un roman, si l'irréalité des personnages et des circonstances ne nous choque pas, c'est que nous n'y cherchons point la reproduction d'une réalité concrète : dès lors il n'y a pas de contradiction dans la représentation. Mais l'œuvre doit ne pas contenir d'impossibilités psychologiques, ni de fortes invraisemblances, parce qu'elles contrediraient aux conditions générales de l'existence, dont le sentiment et l'exigence accompagnent notre lecture, conformément à la loi posée (F., VII, 80 3; YIll, 84).
3« Principe de la clarté.
Dans les parties théoriques de son œuvre, Fechner n'a que trop affecté un style inutilement prétentieux et confus (*). Mais la courte page qu'il consacre au principe de la clarté [Princip der Klarheit) est, comme par gageure, un chef-d'œuvre d'obscurité.
(') Il est juste de reconnaître néanmoins, avec ses principaux critiques (Sully, b, 108; — Galame, 189) que les analyses et les passages descriptifs de son œuvre ne majiquent pas de finesse et de pittoresque.
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Tout d'abord, on en chercherait en vain la définition précise. Nous savons seulement qu'il est solidaire des deux autres principes formels supérieurs, avec lesquels il se croise. Le plaisir de la clarté vient de ce que, dans un complexus de représentation, envisagé comme tel, les images semblables et harmonieuses, ou dissemblables et contraires, s'élèvent dans la conscience assez audessus du seuil pour rendre possible un effet esthétique, positif ou négatif, des deux autres principes. Il peut même arriver ainsi que nous prenions plaisir à la clarté d'une considération dont ces deux principes nous rendent cependant le désagrément sensible : car ces lois formelles peuvent entrer en conflit aussi bien entre elles qu'avec les principes matériels relatifs au contenu des représentations.
Le genre de connaissance qui tend à unir la plus grande mulliplicité dans la plus grande unité, avec le moins de contradiction et avec le plus de clarté possible, c'est la philosophie : la joie non point matérielle mais formelle que l'homme prend à la cultiver, serait non seulement la plus haule, mais en même temps la plus grande, si celle exiréme unité ne faisait ordinairement pécher les détails par la sûreté, la compréhensibilité ou la clarté. L'art, dans la sphère des représentations qu'il éveille par ses moyens particuliers, n'a pas moins à satisfaire aux trois principes formels, que la philosophie ou que toute science en général (F., VIII, 85).
La notion de « caractéristique » dérive de cette loi. Le « caractère » est la représentation d'un objet propre à mettre en pleine valeur, dans leur vérité et leur clarté, les « moments.» qui le différencient des autres. L'exaspération en ferait d'ailleurs une cariture Le caractère est donc, d'après le principe en question, un des éléments de la beauté. Mais il peut entrer en conflit avec celle-ci quand' la vérité représentée est celle d'un objet désagréable par lui-même ou bien indifférent; ainsi des œuvres de grands peintres sont parfois remarquables par la vérité de certains détails qu'elles n'ont pas pour but de représenter.
Dans tous ces conflits, li seule règle générale à donner, ici comme ailleurs, est de combiner les divers principes de manière qu'il en résulte le plus grand plaisir immédiat, c'est-à-dire la plus grande beauté (F., XXIII, 64-8).
II. Les principes formels inférieurs et la méthode expérimentale proprement dite.
10 Critique des prédécesseurs de Fechner : — rapports simples, symétrie, carré ; — Zeising et la section d'or.
On sait Timportance des rapports simples dans la théorie de la musique, où ils peuvent définir Tagrément de la consonance. N'exislerait-il pas aussi, entre les dimensions qui constituent les formes belles, des relations analogues ?
On l'a souvent pensé. Les Anciens tenaient le cercle pour la figure la plus parfaite, donc la plus belle. Winckelmann assura que « Tellipse est la ligne de la beauté ». Hogarlh, avec moins de précision, attribue cette même valeur ii une ondulation plus souple, ou au groupement pyramidal recherché par beaucoup d'artistes.
Fechner insiste surtout sur les théoriciens récents. L'architecte Wolff prétend que le rapport 1/1, celui des côtés du carré, est le plus facile à saisir et par suite le plus agréable de tous dans les dimensions des formes comme dans leurs divisions. Heigelin, Thiersch, le peintre Hay, et bien d'autres, croient retrouver dans les œuvres d'art ou dans la figure humaine les rapports ration: nels simples, les mêmes qu'utilise aussi la musique: 1/1; 1/2, etc. C'est, pour l'architecte Rober, l'heptagone; pour Lihardzik, le carré, surtout combiné avec le nombre 7, qui sont ù la base de toutes les formes naturelles ou artistiques (Z., 567; 593-4; — V,, XIV, 184-5;'— Witmer, 97-9).
Ces spéculations arbitraires n'ont qu'un intérêt de curiosité historique. Les travaux de Zeising sont plus importants. Le rapport qu'il présente, lui aussi, comme le résultat de déductions tirées de principes a priori, c'est la section d'or (Goldner Schnitt). « Ce rapport préside comme relation normale et fondamentale à toutes les divisions de la forme humaine, à la constitution des animaux supérieurs, ii la structure des plantes, notamment dans la distribution de leurs feuilles, aux formes de divers cristaux, à l'ordonnance du système planétaire, aux proportions des œuvres de l'art architectonique et plastique reconnues les plus belles, aux accords les plus satisfaisants de l'harmonie musicale, et de même encore à bien d'autres apparences présentées par l'art et parla nature ». De la sorte, la question intéresse, avec l'esthétique, toutes les sciences naturelles. « Peut-être pourrait-elle être propre à aider peu à peu au fondement d'une science dont le nom le
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plus juste serait celui de science comparée de la nature, et qui pour^ rait être la plus qualifiée pour remplacer la philosophie naturelle a priori » (*).
Quel est donc le rapport mathématique doué de propriétés si merveilleuses?
La section d'or, que Fechner désigne par le signe et dont les termes sont appelés par Zeisingle majeur et le mineur, est un rapportentredeux quantités, lel que la première soit à la deuxième oeque celle-ci est à la somme des deux autres. Ces trois quantités ^ont donc en proportion continue : la même relation lie à la fois les parties entre elles et la plus grande à leur tout. C'est une identité des rapports conciliée avec |a diversité des termes.
Fechner énumère complaisamment, à la suite de Zeising, les principales propriétés mathématiques de la section d'or; et même il en ajoute quelques-unes de lui-même, sans qu'on puisse voir de quel intérêt est cette considération pour un expérimentateur dénué de toute superstition des nombres. Quant à Zeising, on comprend qu'il devait voir a priori une justification de son choix dans ces propriétés mathématiques, qui font de l'expression ©, à côté des relations usuelles tt et e, le rapport le plus remarquable qu'offre l'analyse mathématique tout entière. Contentons-nous d'indiquer ici sa valeur décimale irrationnelle : i/1,6180,.., et deux de ses valeurs fractionnaires approchées : 5/8 et 21/34 (').
Les Anciens avaient déjà remarqué les propriétés mathématiques de la section d'or; mais ils n'ont pas soupçonné sa valeur esthétique.
(') Zeising, c, 1 ; voir a, 133 et àaiv. ; b, 172. — Dans divers articles de re.ues, Zeising a encore présenté des applications de la section d'or aux Différences des proportions dans les types de races, à La tête humaine en profil, aux Proportions de quatre statues antiques (1856), à celles du Parlhénon d'après les mesiires de Penrose (1857) et de la Cathédrale de Cologne (1869), etc.
(') Z., 586-590. — Si le mineur =^ 1 et le majeur = a-, on a — = , c'esl-à-
1 i. K 5 dire x* — x — 1 = 0, ce qui donne x = , = 1,6180... par approximation.
On retrouve celle valeur exacte dans un enchaînement numérique 1res simple :
* "^ l , etc.; dans le rapport du côlô du pentagone régulier avec le rayon du
1 f 1 cercle circonscrit; dans des conslruclions géométriques plus compliquées sur un
triangle rectangle. — La série des fractions suivantes (progressant selon une loi
régulière) en donne encore des approximations croissantes ;
Soit, en décimales :
Zeising en fait le « rapport normal » dans la nature et dans TarL Celte proposition est posée a priori^ d'après une définition métaphysique de la beauté, et justifiée par une série de déductions. « Le beau est Fharmonie de l'unité et d'une mulliplicité infinie, rendue présente comme intuition sensible et spirituelle à ïa fois». Le degré inférieur en est la symétrie et la régularité rigoureuses de la forme; le degré supérieur substitue à l'égalité des parties la proportion ou l'identité de rapports dans l'inégalité des parlies. L'accomplissement le plus parfait de la proportion consiste en ce que « le rapport entre le tout et les parlies n'est pas autre que celui par lequel les parties elles-mêmes sont liées entre elles ». C'est « la réalisation d'une cohésion continue entre le tout et ses parties ». Or, celte proportion, grâce à son irrationnalité, réunit la plus grande détermination et la pleine possibilité de se idéaliser, à l'indéfinité et l'idéalité les plus parfaites. Unissant intimement le tout aux parties et les parlies ensemble, elle exprime dans sa plus haute perfection le concept de proportionnalité (a, 163; c, 4).
Zeising prétendait même déduire du caractère irrationnel de la section d'or la nécessité de déviations minimes par rapporta ellemême dans ia nature et dans l'art : subtilité aussi gratuite que le serait la même considération appliquée au nombre tc (*). Quant aux rapports simples et rationnels de la théorie musicale, ils n'interviennent dans son système que comme des approximations de la section d'or, et seulement dans la mesure où ils l'approchent.
Dans l'œuvre de Zeising, Fechner fait deux parties : les résultats, que l'expérience confirme; et la méthode, qui n'est pas expérimentale.
Zeising procède toujours déductivement (*). Cette méthode a le
(*) Z., 589. — Zeising [a, 166) croyait que la déviaUon par rapport à la section d'or n'est sensible qu'à partir de 3/5, et U ne rejetait même pas l'approximation plus lointaine 2/3. — Fechner (b, t. I, 217) prétend constater expérimentalement que la section d'or est déjà sensiblement préférée à 5/8. Notons que d'après lui la sensibilité différentielle pour les distances est d'environ 1,6 p. 100. — Volkmann observe qu'elle va croissant à mesure que le rapport des grandeurs se simplifie : elle serait pour 1/1, de 0,55 p. 100; pour 2/3, de 1,61 p. 100; pour 3/7, de 3,03 p. 100. — Mais Wilmer (102-3) croit pouvoir la fixer, aux alentours de la section d'or, à 3 p. 100 environ : 3^^ serait donc pratiquement indiscernable de la section d'or, comme le croyait Zeising. — Dès maintenant, on voit que la recherche d'une confirmation expérimentale de tels rapports mathématiques exacts, est psychologiquement un non-sens.
(') Tout au plus consent-il, par exemple (c, 24, 31), à discuter les applications expérimentales par U'op arbitraires de Hagen à propos de ses considérations sur le cube et la section d'or.
l'esthétiol'e Comme science E)Jacte 35
triple défaut d'être, dans Tapi^lication, inexacte, arbitraire el peu spécifique.
pie n'est pas spécifique à l'esthétique. En effet Zeising a cru retrouver la section d'or partout : depuis la forme de certaines copstellations et la répartition des continents et des mers sur la terre, jusqu'aux relations scientifiques, éthiques et religieuses ! Il a donc tout au moins fait preuve d'exagération et manqué de critique. Ce qui s'applique à tout indistinctement, ne saurait caractériser quoi que soit en particulier : la section d'or* ne saurait déterminer la beauté de certaines formes, si elle seretrouve dans toutes les formes (Z., 568).
Les applications sont encore inexactes. S'agit-il des rapports musicaux ? La section d'or correspondrait à une sixte « neutre », intermédiaire entre les deux seules formes justes de la sixte : la majeure el la mineure. Zeising en conclut, d'abord que ces deux intervalles sont les plus agréables des consonances : ce qu'un musicien trouverait très contestable, ou même contraire aux faits; ensuite que, si la sixte fausse, qui seule est « d'or », ne plaît pas autant que ses voisines, qui sont seules justes, c^est en vertu de ce principe tout métaphysique : <♦ De façon générale les apparences réelles n'atteignent jamais entièrement l'Idée; bien plus, certaines déviations deviennent même nécessaires quand le domme intérieur de l'Idée doit se traduire par des apparences multiples » (a, 431). — Mais, si les déviations du principe sont une condition positive du plaisir, et ses applications exactes une cause de déplaisir, que vaut le principe lui-même ? Au reste on ne peut savoir a priori si ce qui est réel dans l'ouïe vaudra pour la vue ou pour tout autre sens : c'est l'expérience qu'il faudrait interroger directement (Z., 571).
Ces déductions sont enfin arbitraires. D*abord dans l'interprétation : car Zeising, là où il ne reconnaît pas la section d'or, en trouve tout au moins des dérivés mathématiques, choisis par lui fort artificiellement. Ensuite dans l'application : dans la mesure du Parthénon et d'autres monuments, en hauteur et en largeur, Heigehn (l. II, 41) croit voir le rapport 2/1, là même où Zeising (a, 394 et suiv. ; d) découvre la section d'or! De même Wolff trouve partout des carrés, là où Zeising croit vérifier son rapport favori! Il suffît, pour justifier ce que Ton veut, d'appliquer cette mesure tantôt à deux ou à trois colonnes, tantôt à leurs côtés, ou bien à leurs lignes médianes, etc. Wolff estime que la division du corps humain en deux parties égales est nettement indiquée par l'attache des jambes ; mais Zeising place vers le nombril la propor-
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lion de la section d'or. Le désaccord est le même, et les solutions aussi arbitraires, pour les divisions de la tête, ou des doigts. On pourrait multiplier indéfiniment ces exemples (Zeising, a, 164, 186, 396 et suiv. ; — Z., 574-5).
Bref, jusqu'ici l'établissement d' « une forme fondamentale ou normale de la beauté » n'a été tentée qu'avec de mauvaises méthodes : une déduction partant de principes plus ou moins arbitraires et non évidents; une vérification mensongère, qui ne lient compte dans l'expérience que des seuls faits concordant avec les hypothèses choisies; une généralisation, excessive et exclusive, de quelques particularités isolées.
Dans l'objet étudié, d'autre part, on ne distingue pas suffisamment enlre les impressions directes et associées, simples et combinées. On s'en tient à des objets beaucoup trop complexes, comme le corps humain ou les monuments de l'architecture. On néglige d'instituer l'expérimentation dans les conditions les plus élémentaires, ce qui seul peut la rendre décisive (F., XIV, 186).
Les résultats valent heureusement mieux que la méthode. Ils assurent h Zeising une place illustre dans l'histoire de l'esthétique : Fechner les considère même comme la première découverte véritable qui ait été faite dans ce domaine. Mais, comme il arrive souvent, les méthodes qui l'ont établie ne sont pas celles qui la conserveront : celles-lk ont été métaphysiques, celles-ci seront expérimentales. Par suite, on ne saurait maintenir à ces résultats ni dans la forme leur rigueur mathématique, ni pour le fond leur valeur théoriquement absolue (Z.j 586; V., XIV, 191).
2° L'esthétique expérimentale comme science exacte : — la statistique, substitut objectif de la mesure des intensités du plaisir subjectif.
L'objet d'une connaissance exacte est celui auquel la mesure numérique peut s'appliquer. Or l'objet de l'esthétique selon l'hédonisme, le plaisir, est un état psychologique évidemment subjectif et non objectif, qualitatif et non quantitatif. Dans l'état actuel de nos connaissances et à défaut d'une psychophysique suffisamment avancée, la mesure ne peut s'y appliquer directement. Le problème essentiel de l'esthétique expérimentale est de tourner cette difficulté, de rechercher un substitut pour celte mesure directement impossible. C'est le pendant du problème psychophysique posé ailleurs par Fechner, et qu'il croit avoir résolu.
Or, quelques considérations assez simples permettent de soupçonner la possibilité d'un tel équivalent.
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Si Ton demande à diverses personnes de comparer, en dehors de loiile association d'idées, l'agrément d'un rectangle régulier et celui d'un rectangle irrégulièrement contourné, le résultat n'est jamais douteux : la symétrie l'emporte toujours. Quand la préférence n'est pas aussi absolue, elle est aussi moins unanime; la statistique objective traduirait sans doute dans ces cas l'intensité subjective (F., XIV, 193).
Ce résultat est assez naturel : plus le plaisir éprouvé est intense, moins les facteurs accessoires peuvent réussir à le troul^ler : un plaisir très fort amènera une préférence toujours et chez tous; mais si le plaisir est moins fort, des circonstances accessoires pourront faire parfois pencher la balance dans l'un ou dans l'autre sens. Le nombre relatif des jugements de préférence pour un objet présentant, dans ses dimensions par exemple, uu rapport donné, croîtra et décroîtra donc avec le degré d'agrément que ce rapport possède, abstraction faite des déterminations accessoires et accidentelles. Ce nombre, objectivement mesurable, sera le substitut de cette mesure subjective inaccessible.
Nous dirons donc qu'une chose est satisfaisante dans la mesure où, sous des conditions comparables, elle a réuni le plus de voix parmi les autres. Ce n'est pas là. seulement une définition de mots : le concept des degrés de la satisfaction repose aussi sur celte considération. C'est en tout cas une convention préalable, qui ne peut être atteinte par des arguments flfpnon. Elle se justifie d'abord par l'gsage naturel du langage; ensuite par la possibilité quelle fournit d'introduire le concept de mesure dans l'esthétique: possibilité que nul autre moyen ne présente jusqu'ici ; enfin par les avantages de cette introduction même, qui apporte «assurément à cette science une donnée capitale. — Fechner ne recule donc pas devant un cercle vicieux évident pour justifier sa méthode î
Par abréviation, on pourra donc dire qu'un rapport a été trouvé deux fois plus satisfaisant qu'un autre quand il aura réuni deux fois plus d'approbations (Z., 598-9).
Certes, la valeur d'une telle statistique est limitée. En efi^et, la préférence d'une personne peut être déterminée par un plaisir beaucoup plus grand que celle d'une autre, alors que le-urs deux jugements figureront pour la même valeur dans le calcul : de sorte que la somme des préférences pourrait être plus grande là où la somme des plaisirs serait plus petite. Mais ce nombre des préférences garde son intérêt : de même le nombre dei> Jours de pluie, sans égard à la quantité d'eau tombée, est déjà par luimême une donnée que le météorologiste ne néglige pas.
38 i/ksthétioue expérimentale
On pourrait, en d'autres termes, distinguer cette mesure de Tagrémentexlensif ou mesure ^x/en^fu^» de l'agrément, et sa mesure intensive ou portant directement sur les degrés du plaisir ou leurs différences, (^elle-ci aurait pour la psychophysique une importance théorique bien plus profonde que l'autre ; mais la mesure extensive est supérieure dans l'application pratique; et d'ailleurs elle gardera toujours sa valeur comme une base d'où pourra dériver la mesure intensive.
Fechner ne fait pas d'autres réponses à ses propres objections. Il estime, en définitive, que la multiplicité des sujets et la diversité de leurs étals subjectifs ne sont pas un obstacle à l'établissement d'un a quantum de plaisir » (Z., 600-601).
Quatre problèmes objectifs sont solidaires de cette conception de la mesure.
Parmi les valeurs d'un rapport de formes soumis à la variation, abstraction faite des déterminations accessoires constantes, y en a-t-il une qui recueille un plus grand nombre de préférences, et qui présente corrélativement une satisfaction supérieure par rapport aux valeurs qui s'en écartent; et quelle est cette supériorité? Tel est le premier problème. C'est de beaucoup le plus important.
Le second consiste k définir la décroissance de la satisfaction d'après la diminution du nombre des préférences k mesure qu'on s'éloigne de la valeur satisfaisante; et à trouver, si possible, la loi de cet abaissement.
Le troisième consiste à déduire des nombres obtenus, en dehors de la valeur satisfaisante qui revendique l'intérêt principal, quelques autres valeurs importantes qui servent de mesure dans le jugement des degrés de satisfaction, et à établir leurs rapports mutuels.
Le quatrième est la détermination du degré de sûreté des résultats.
A côté de ces quatre problèmes objectifs, on peut se proposer encore quelques problèmes subjectifs moins importants (Z., 601).
La majorité est doqc le signe objectif du bon goût; et l'écart entre nos préférences et les siennes est la mesure du degré de notre goût. Toutefois, celte appréciation demande une grande circonspection : un jugement qui serait bon dans ses applications directes, peut être vicié par l'influence d'associations accessoires. Cette intervention toujours possible fait qu'une seule décision du goût d'un individu ne signifie presque rien pour le juger. Pour que les méthodes proposées puissent contribuer à cet examen, il faudrait les disposer autrement que Fechner ne l'a fait.
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De toutes façons,, non seulenaent la méthode expérimentale donne une mesure esthétique objective, mais elle a une signification subjective, dans les limites où elle fournit un point d'appui pour la comparaison quantitative de la justesse des goûts de divers sujets. Elle fournit aussi une mesure de leur sûreté, en révélant leurs variations individuelles ou inler-individuelles (Z., 608-9).
r/usage des logarithmes simplifie ces applications (Z., 610-611). La méthode de Fechner est ainsi munie d'un appareil mathématique très précis et 1res complexe, et dont la subtilité ne laisse pas d'être quelque peu disproportionnée avec le peu de précision des données que lui fournit en fait l'expérience.