LA CONCEPTION DE L*ART
Jamais le cercle vicieux de Thédonisme esthétique n'est plus à nu que dans cet exemple grossi, et d'ailleurs grossier. Mais nous passerions par des degrés insensibles de cette technique inférieure de la mode à la technique supérieure- de Tart; et la même origine du plaisir esthétique se retrouverait dans les deux. En tant que plaisir, assurément cet état a des conditions psycho-physiologiques; elles sont nécessaires, mais.non suffisantes. En tant qu'esthétique, il a pour principe, sous ses diverses formes, le respect d'une technique établie et socialement organisée.
L'esthétique scientifique.
Solidarité contestable du sensualisme^ de Vempirisme et de Vexpérimentation. — Lacunes actuelles de l'esthé tique expérimentale, — Les véritables faits esthétiques. — ■ L'évolution de l'école : Vesthélique intégrale.
Bien des critiques ont condamné Testhétique expérimentale contemporaine au seul vu de ses résultats positifs. Rien de borné en effet et d'insignifiant en apparence, comme ces « lois » ou ces « principes », qui sont trop vagues ou trop nombreux, et ces trois « méthodes » ou ces « expériences » de laboratoire, qui sont au contraire trop précises et trop étroites, puisque leur plus haute portée se hausse jusqu'à la mesure de quelques figures géométriques, et s'épuise dans cet effort. Voilà donc le résultat positif de trente années d'expériences !
L'ironie est facile au dilettante paresseux et incompétent : en pareil cas, le savant ne peut jamais répondre que par le travail et la patience. Mais qu on se demande seulement, pour être juste, si trente siècles de spéculations opiniâtres sur le rôle comparé de l'Idée et du Réel, du Génie et du Goût, ou de là Sensibilité et de l'Intelligence, ont produit quelque résultat plus positif et plus appréciable! A part l'idée du jeu, qui n'est d'ailleurs pas toujours bien comprise, quelles sont donc les acquisitions définitives de l'esthétique moderne? Ses formes traditionnelles ne sont-elles pas toujours aussi discréditées auprès des artistes ? Quand donc l'école expérimentale aurait essayé seulemrent de lui infuser, avec un esprit scientifique, une méthode, quelque bornes qu'en soient les objets, l'acquisition ne serait pas à dédaigner. ...
Nous croyons, au contraire, que la discipline inaugurée par Fechner a droit parmi les sciences nouvelles à un rôle très légitime. Il faut seulement savoir le reconnaître à la fois et le limiter. On ne peut donc apprécier équilablement sa valeur définitive qu en examinant d'abord, du dedans, quelles sont la portée et la cohérence de ses principes constitutifs; ensuite, du dehors, quelles en sont les lacunes capitales.
Les trois points de vue fondamentaux de Técole de Fechner sont le sensualisme, Tempirisme et Texpérimentation. De leur convergence est née toute Torientation actuelle de Técole. Or, ils ne sont pas forcément solidaires. L'échec de Tun d'eux n'entraîne pas celui des autres.
Le sensualisme semble impliqué par l'idée de mesure expérimentale. — Mais, si le plaisir est une base nécessaire pour l'esthétique, rien n'interdit de chercher à le dépasser. Reconnaître spientifiquement la réalité d'un fait n'équivaut pas — bien au contraire — à lui conférer un caractère absolu : une science n'est jamais qu'un système de relations.
L'empirisme a le souci des faits sensibles. — Mais rien, dans la juste conception d'une méthode scientifique, n'oblige à les tenir pour des éléments premiers et irréductibles, par la seule combinaison desquels peuvent et doivent s'expliquer toutes les autres réalités! Or l'empirisme étroit qui se travestit en « atomisme psychologique », bien loin de respecter les véritables faits esthétiques, en méconnaît au contraire la nature organique et vivante en les composant et décomposant arbitrairement dans l'esprit, comme on ferait d'agrégats d'atomes dans le vide. Allant plus loin dans la même voie, les anciens psychologues étaient arrivés à concevoir les facultés de l'âme comme des entités réalisées. Or les nombreux « principes » de Fechner ressemblent singulièrement à des entités scolastiques, lorsqu'ils se divisent ou se multiplient, se renforcent mutuellement ou se diminuent, collaborent ou bien coexistent indifférents l'un pour l'autre. Si l'on veut respecter la réalité, estce bien là le meilleur ipoyen?
L'expérimentation enfin est une méthode souhaitable en toute science. — Mais elle n'est nullement bornée aux faits mesurables ou aux applications simplifiées des laboratoires. S'il y a dans l'esthétique des faits internes et subjectifs, des faits historiques et sociaux, ce sera encore expérimenter que d'étudier hors des laboratoires, sur soi-même ou dans la vie sociale, des variations et des évolutions, des causes, des effets et des lois. Car si la simplification, la modification volontaire ou le grossissement des faits
l'esthétique scientifique 199
sont les données essentielles de Texpérimentation en toute science, rien n'empêche ou de les créer ou d'en trouver, par la méthode comparative, des équivalents et des substituts dans tous ces domaines.
Au reste, « esthétique expérimentale »> est un nom de guerre qui, très mérité par l'application de la mesure aux rapports formels des sensations, pourrait céder avec avantage dans tout le reste du domaine de la beauté à cet autre titre : « esthétique scientifique ». En effet, Testhétique « d'en bus » n'est pas toujours ni forcement une expérimentation. Elle est essentiellement un ensemble de faits méthodiquement reliés par des lois : elle prétend donc être une science. Or, toute science emploie tous les moyens méthodiques d'arriver au vrai, et il n'y en a point qui soit exclusivement déductive, ni exclusivement expérimentale : l'esthétique, sans doute, moins que toute autre.
L'école de Fechner a eu le tort de concevoir trop étroitement et cependant de porter à l'absolu chacun de ces trois points de vue caractéristiques. De là ses incohérences. De là aussi ses plus graves lacunes.
La conception atomistique des phénomènes psychologiques en général lui interdit l'étude génétique des faits : car on ne peut appeler ainsi cette reconstruction, — toute à priori, malgré les prétentions empiriques de l'école, — des réalités esthétiques : il manque à ses recherches une observation approfondie de la formation de la conscience esthétique chez l'enfant; il lui manque encore une conception arrêtée de l'origine et de la nature des instincts ou tendances actuellement ou en apparence innés; enfin et surtout il ne lui a que trop manqué jusqu'ici d'étudier la genèse et l'évolution des formes d'art chez les divers peuples, à leurs divers âges, dans leurs divers degrés de culture. Une reconstruction arbitraire de phénomènes possibles au moyen de leurs éléments supposés, ne saurait remplacer ces recherches scientifiques î
La doctrine doit donc être complétée. Son évolution historique à peine commencée est-elle du moins orientée dans ce sens?
Elle n'a pas eu de développement à proprement parler dans l'esprit de Fechner lui-même; il semble Tavoir conçue tout d'une pièce, méthodes et objets, et avoir pu dire d'elle à sa mort ce qu'il a fièrement proclamé de sa psychophysique : que, malgré toutes les critiques, il n'y trouvait rien d'essentiel à modifier.
En revanche, l'évolution postérieure de l'école nous a offert quatre caractères principaux. — Les dernières superstitions sur les nombre simples s'éliminent définitivement. — Des hypothèses
physiologiques se formulent, mais sont dépassées, dans leur impuissance actuelle, par les résultats de l'analyse psychologique. - Par suite, l'observation intérieure est de plus en plus réintégrée dans la méthode. En même temps, une complexité plus grande et avec elle une plus grande activité de l'esprit est reconnue dans les faits soumis à Fexpérience, et invoquée dans les principes. — Enfin, de cette activité individuelle Fécole tend à s'élever à Tétude de l'activité sociale, et à la considérer comme une partie constitutive de l'esthétique positive et scientifique telle que l'avenir la comprendra.
Nous pouvons maintenant indiquer la place occupée par Fechner et son école dans le développement, récent encore, de l'esthétique vraiment scientifique. Cette science en effet comporte plusieurs points de vue, qui se hiérarchisent facilement du plus abstrait au plus concret, et se supposent ainsi l'un l'autre. Comme nous l'avons indiqué ici même pour l'esthétique des couleurs, et plus complètement ailleurs pour l'esthétique musicale, ils se développent normalement bien que confusément dans l'histoire, selon ce même ordre de subordination logique.
Les rapports numériques représentent le facteur mathématique ou abstrait. Selon l'intellectualisme, ils agissent directement sur l'esprit, du moins à l'état confus ou subconscient. On peut ranger dans cette école, à des titres divers, dans l'antiquité, les Pythagoriciens; dans les temps modernes, les Cartésiens (*) ou les Leibniziens, et des disciples d'Herbart comme Zeising.
Le facteur physiologique a toujours été plus ou moins obscurément présupposé. Il est encore presqu'entièrement inconnu. Certains esthéticiens, comme Grant Allen, prétendent, assez gratuitement, en faire l'objet principal et déjà actuel de leurs études.
(*) Les Cartésiens ont eu nettement Tidée que les éléments formels ou les rapports numériques des sensations peuvent et doivent être étudiés à l'état simple et pour leur impression directe. Descartes comparait l'effet esthétique de la couleur verte à celui de l'octave, parce que, disait-il, tous les deux représentent le rapport le plus simple de leurs éléments {De l'homme. Œuvres, édit. Cousin, t. IV, p. 378). Le P. André analysait les formes géométriques ou les proportions simples des styles classiques de l'architecture, et les effets sensibles des « couleurs amies » ou « ennemies »> suivant leur rapport avec la lumière, qui est « la mesure du Beau en ce genre de beauté ». Cet esprit déductif ne dédaignait pas d'observer comment on assortit couramment la doublure à l'étoffe; n'est-ce pas déjà la « troisième méthode » de Fechner? {Essai sur le Beau, 1741, p. 30, 35, 46, 51). —Ce sont les intermédiaires naturels entre les rapports numériques ou géométriques et nos passions, que les Cartésiens omettaient d'étudier. Nous avons vu qu'Herder avait déjà essayé de combler cette lacune.
L*ESTHÉTIOUE SCIENTIFIQUE 201
Les éléments psychologiques enfin sont étudiés en eux-mêmes par un grand nombre de contemporains, désabusés des postulats confus et arbitraires des physiologistes, dont la singulière illusion est de se croire empiristes et observateurs! Au contraire, plus soucieux des faits, les psychologues constatent d'abord ce que nous savons, avant de rien supposer par delà. Mais Técole se disperse ici en trois directions.
Les disciples d'Herbart, surtout Herbart lui-même, qui répugne au dogmatisme des nombres, expliquent toute réalité esthétique par un rapport des représentations, et refusent, au moins provisoirement, de sortir pour les expliquer du domaine psychologique. Fechner ne représente à cet égard que la branche empiriste de cette école intellectualiste ('), qui a été plus ordinairement déductive. Pour tous ces théoriciens, les rapports formels ont par eux-mêmes une valeur esthétique directe, indépendante de toute autre activité de la pensée.
L'école de Wundt représente une transition : pour elle les rapports des formes ont bien une valeur esthétique, mais subordonnée : ils ne sont que des « sentiments esthétiques inférieurs », par opposition aux « sentiments esthétiques supérieurs »>, la partie la plus complexe de notre vie affective, qui ont seuls une véritable valeur d'art.
Enfin le sentimentalisme et le mysticisme ont toujours tendu à refuser toute beauté directe aux formes simples : elles n'agiraient sur notre conscience esthétique que très indirectement, par l'association ou mieux par la suggestion d'une réalité plus profonde, d'une émotion, ou même d'une personnalité tout entière : suggestion qui seule a une valeur esthétique. Le type scientifique de cette conception anthropomorphique, assez populaire et toujours confuse, c'est actuellement la théorie de la sympathie, de l'objectivation esthétique du moi, de VEhifûhhing selon Lipps et un grand nombre de contemporains.
Un quatrième facteur a toujours été exploité, et parfois fort ingénieusement, par les critiques d'art et les historiens. Mais les esthéticiens n'ont point su jusqu'ici en faire une théorie adéquate aux faits, et l'intégrer dans un système. C'est le facteur sociolo-
(') Ce n'est pas, croyons-nous, la seule fois où l'empirisme se concilie fort bien avec Tintellectualisme. 11 n'y a pas entre ces deux tendances Topposition que l'on y suppose d'ordinaire. On peut ne s'adresser qu'à l'expérience, — et ne savoir ou ne vouloir attribuer dMmportance en elle qu'aux éléments représentatifs ou intellectuels. Historiquement, l'empirisme n'a été le plus souvent qu'une idéologie.
gique. Malgré des intentions souvent formulées, il reste encore trop étranger à Fechner et à ses successeurs.
Dans rhistoire des doctrines, Técole expérimentale se place donc à ce moment de révolution où, Tétude des facteurs numériques ayant fourni tout ce qu'elle pouvait donner, et celle des faits physiologiques étant reconnue insuffisante, la science du beau suppose ces éléments acquis, et s'appuie sur eux pour s'élever aux faits psychologiques, où elle s'arrête provisoirement.
Or, cette situation historique de Fechner assigne à son œuvre une signification assez nette. L'esthétique expérimentale proprement dite est Vétude des conditions abstraites des faits esthétiques, non celle des faits esthétiques eux-mêmes.
Qu'est-ce, en effet, qu'un fait esthétique?
Kant a appelé le devoir un « fait de la raison ». Mais il ne l'a compris que sous ses formes les plus abstraites. Pour saisir les véritables « faits moraux » dans leur réalité concrète, il faut étudier les impératifs sous leurs formes sociales définies, variables et complexes. — Il en est de même pour les faits esthétiques. Le plaisir, ainsi d'ailleurs que toute autre activité individuelle, n'en est qu'une forme abstraite. Ce sont les formes diverses qu'a revêtues la beauté suivant les divers milieux sociaux, qui en constituent la seule réalité concrète, puisqu'elles en définissent les différentes M valeurs ».
Dans sa réalité concrète, le phénomène esthétique est donc essentiellement un fait social. Il est observable, comme les autres, au moyen des sanctions qui l'organisent (').Tous les autres points de vue qu'on peut prendre sur lui sont parfaitement légitimes et même indispensables; mais ils n'en fixent que les conditions plus ou moins abstraites. La forme de l'idée de beauté est celle d'un impératif : celle d'une autorité qui s'impose en vertu d'une organisation sociale capable de fixer des « valeurs ». Quiconque ignorera ce point de vue concret sur les faits, méconnaîtra aussi le caractère nécessairement « normatif » de l'esthétique : celui-là fera de la physiologie ou de la psychologie, ou même des mathématiques; et, s'il étudie un art particulier, il pourra faire de Tacoustique ou de l'optique ; il construira une science nécessaire sans doute, mais non suffisante; une théorie sans valeur normative; une science, non une esthétique: l'étude des seuls faits individuels ne nous fait pas franchir le « seuil esthétique ». Si l'art est un jeu, il est un jeu social, c'est-à-dire un luxe. Et s'il exerce
(') Voir E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, 1895, etc.
l'esthétique scientifique 203
un attrait et confère des valeurs manifestées par des sanctions comme le succès et Finsuccès, c'est qu'il est une discipline. L'art est la discipline du luxe.
^.'esthétique, pour être une science, devra être expérimentale; pour être expérimentale, tout en restant une esthétique, elle devra être sociologique.
Telle que Fa comprise Fechner, Festhétique expérimentale n'est donc qu'une partie de Festhétique scientifique. Mais elle peut devenir Yeslhétique inlégrale. Elle a en elle le germe de ce développement; elle est un de ses « moments » nécessaires.
L'esthétique intégrale, en effet, serait Fétude scientifique de toutes les conditions de la beauté, allant des plus abstraites aux plus concrètes sans en exclure aucune : elle serait donc tout ensemble ou tour à tour une mathématique, une physiologie, une psychologie, une sociologie. Nous avons montré comment Févolution historique de la doctrine a esquissé déjà sur bien des points ce développement normal de la pensée.
Le tort des grands systèmes d'esthétique a été le plus souvent de se cantonner dans Fétude d'un seul de ces éléments, — pris d'ailleurs, faute de méthode, sous une forme confuse, — et de le croire suffisant à lui tout seul, ou même exclusif de tous les les autres. L'esthétique intégrale, la science définitive de Festhétique, serait leur synthèse totale en un système cohérent et bien lié.
P«ges Bibliographie ix
l'œuvre de Pechner et les origines de l'esthétique expérimentale ... 1