L « ESTHÉTIQUE D EN BAS
Par bonheur, le problème a repris récemment sa véritable place. Wundt a imposé avec autorité sa distinction des trois sciences normatives : morale, logique et esthétique. Reprenant et dissociant avec subtilité cette conception, Witasek (a, 164 et suiv. ; b, 372-5) estime que la valeur n'a pas le même sens dans Testhélique et la logique, que dans la morale : elle est ici fondamentale et là, dérivée ; une chose est bonne parce qu'elle a une valeur : c'est là son essence; une chose logique ou belle n'a de valeur que parce qu'elle est logique ou belle : ce n'est qu'une conséquence de son essence. L'objet dit esthétique est l'objet de deux sortes d'élats affectifs : un sentiment esthétique, état représentatif, identique à la jouissance esthétique; et un sentiment de valeur, ou jugement basé sur la jouissance, mais qui n'est nullement identique à elle.
En un sens assez voisin, mais avec plus d'exagération, Pflaum estime qu'entre l'esthétique scientifique qui a pour objet, comme toute science, l'analyse et la synthèse des étals de conscience, et l'esthétique normative, qui a pour objet la valeur esthétique, il y a un antagonisme irréductible : une esthétique scientifique est parfaitement possible ; mais une esthétique normative ne peut être scientifique : c'est en ce sens seulement que l'esthétique n'est pas susceptible de science, comme Kant le prétendait, à tort, d'une façon absolue. Le but essentiel de l'esthétique, c'est l'appréciation purement intensive des états de conscience.
Critiquant les théoriciens allemands contemporains, Cohn (c) constate que les esthéticiens psychologues se voient obligés de compléter la psychologie soit par des considérations métaphysiques ou extra-scientifiques, comme Groos; ou bien ils incorporent l'idée de valeur dans leur conception des faits psychologiques, comme Lipps, KUlpe, Conrad Lange; ou bien ils veulent, par impossible, rester exclusivement psychologues, comme Cari Lange ou Eisler. Cohn distingue pour sa part deux aspects de l'esthétique : envisagée à un point de vue critique, elle est comme la logique et la morale une science normative : le concept de valeur y est essentiel, le beau a quelque chose d'obligatoire {Gesollt-charakter, Forderungs-charakler), il a une valeur supra-individuelle, c'est-à-dire universelle dans un milieu social déterminé; en d'autres termes, il dépasse l'agrément pur et simple.
Mais si la négation ou l'oubli du problème de la valeur sont des positions intenables, ces dédoublements du concept de l'es-
grande confiance, l'étude sociologique et historique comme la seule solution possible, de même qu'elle est la seule ressource de l'utilitarisme en morale.
Ihétique n'en sont pas une solution. D'abord le refus d'identifier le sentiment intellectuel et le désir qui en dépend, nous fait sortir des principes de l'hédonisme. Ensuite, après avoir séparé deux sortes de faits, on est assez embarrassé pour indiquer leurs rapports, qui restent fort arbitraires. Il faut certes distinguer la valeur esthétique de la valeur logique ou de la valeur morale. S'il y a trois sciences normatives, il y a trois façons au moins d'être normatif; il y a plusieurs sortes de valeur. Mais peut-être, en cherchant exclusivement dans l'analyse de l'individu physiologique ou psychologique les sources de cette différenciation, l'école moderne fait-elle en partie fausse route : nous verrons que c'est au-dessus de l'individu, dans les caractères distinclifs des diverses fonctions sociales, qu'il convient en outre de chercher.
Ainsi le développement postérieur de l'école hédoniste invite clairement à dépasser le point de vue originaire de Fechner pour approfondir la notion de valeur. Il en est de même pour l'idée connexe du plaisir esthétique. La plupart des psychologues récents qui ont essayé de constituer scientifiquement une doctrine hédonique ont compris que, le principe une fois posé, la distinction du plaisir qui n'est que plaisir et du plaisir qui est esthétique reste un problème fondamental ; et que le caractère u immédiat » du plaisir esthétique est absolument insuffisant à cette discrimination (Voir par exemple von Harlmann, 354).
Grarit Allen a publié, peu après la Vorschule de Fechner, une Esthétique physiologique qui, par ses prétentions scientifiques, a le droit d'être pleinement rattachée h « l'esthétique d'en bas ». Le plaisir est pour lui, comme pour la plupart des évolutionnistes, le signe et l'efflorescence d'une activité utile à l'être, et normale dans sa vie. Les plaisirs esthétiques sont précisément parmi les autres les moins utiles, et, par conséquent, ceux qui s'exercent de façon désintéressée; par une conséquence qui n'est que secondaire, ils peuvent être partagés ci la fois par un grand nombre d'êtres. D'accord avec les faits, celte conception exclut facilement du domaine esthétique les impressions mécaniques, caloriques ou chimiques. Seules les vibrations du son et de la couleur sont susceptibles de s'exercer librement dans 16 seul but de s'exercer. Comme les plaisirs esthétiques, d'ailleurs, les jeux esthétiques doivent être distingués parmi les autres jeux : passifs ou réceptifs, les jeux sont beaux ou laids; actifs, au contraire, comme lâchasse ou la course, ils restent de simples jeux, ce Le beau esthétique est ce qui provoque le maximum de stimulation avec le minimum de fatigue ».