L* « ESTHÉTIQUE D*EN BAS
Celte double distinction est assurément ingénieuse. Mais d'abord, il y a de l'activité partout, et dans la perception esthétique plus peut-être que dans les autres, en dépit de l'apparence. Ensuite, on ne remarque pas assez combien la théorie du jeu, malgré l'autorité de Spencer, eat .contradictoire avec la doctrine évolutionniste du plaisir et avec les lois générales de l'évolution. Le plaisir, en effet, n'est selon cette hypothèse que le signe d'une activité vitale; et la beauté est le maximum de plaisir concilié avec le minimum d'utilité vitale. Autant dire que l'idée de beau est chargée de concilier deux contradictoires, ou que cette con- Iradiclion est invoquée pour couvrir honorablement une ignorance.
Le défaut n'est d'ailleurs pas particulier à l'évolutionnisme. Kant ne caractérisait-il pas le beau comme une universalité sans concept, alors que l'universalité est inintelligible ailleurs que dans les concepts ; et comme une finalité sans représentation d'une fin, alors que la finalité n'existe que dans notre représentation? Dans toutes les écoles, les théories Irop simplistes inclinent fâcheusement à exprimer les caractères spécifiques d'une notion par la combinaison contradictoire de deux autres. S'il reste un mystère dans la beauté, il faut en convenir franchement; mais on ne gagne rien à le remplacer par une énigme.
i\u reste, l'évolutionnisme conséquent abandonne ou transforme l'idée de jeu. Déjà Darwin inclinait, d'après ses éludes sur les animaux et surtout sur les oiseaux, à faire d'un instinct fort sérieux, l'instinct sexuel, la base du sentiment esthétique : c'est voir dans celui-ci le contraire d'un jeu, d'une dépense de forces superflues, comme l'entendent Allen ou Spencer. Au reste, l'idée même de jeu demanderait une analyse plus sévère, et si elle a pour base, comme l'a montré Groos (6), l'apprentissage des instincts futurs ou Tenlraînement et l'éducation des tendances, elle n'est nullement un superflu, une activité libre : il apparaît de plus en plus que jeu et désintéressement sont deux notions à dissocier. Dès lors, l'hédonisme évolutionniste n'a plus de base, ou son explication du beau plus de caractère spécifique.
L'analyse de l'hédonisme présentée par Rutgers Marshall est plus proche des faits. Les phénomènes affectifs de plaisir et de douleur, ou, par un néologisme assez inutile, les phénomènes « algédoniques » dérivent des rapports de supériorité, d'infériorité ou d'équivalence qui s'établissent entre la quantité de force en réserve dans un organe au moment d'une impression, et la quantité de force nécessaire à la réaction normale de cet organe :
de là les trois nuances affectives de tout état psychologique quelconque : le plaisir, la douleur, et l'indifférence, leur limite commune (a, 359 et suiv. ; c, chap. IV ; d, chap. III).
Nos états d'âme étant tous à (|uelque degré affectifs sont tous susceptibles de qualification esthétique. Mais on nomme esthétiques plus spécialement ceux d'enlre eux qui peuvent être rappelés de façon permanente. Telle est la part de vérité que présente le principe classique de l'universalité du beau, et c'est ainsi qu'il faut l'entendre : la permanence de l'agrément et celle du désagrément dans le souvenir définissent la beauté et la laideur, tandis que les plaisirs ou les douleurs inesthétiques ne conservent pas leurs caractères en permanence dans notre mémoire. Le domaine esthétique est donc celui des plaisirs rendus relativement persistants soit par la nature peu susceptible d'excès des sensations supérieures qui les produisent, soit par leur riche complexité, qui permet à l'attention d'y trouver un aliment varié, toujours renouvelé et par suite plus durable. Par là s'expliqueraient à la fois la stabilité relative de ces états, et leurs variations ou leurs oppositions individuelles, car le champ des plaisirs les plus permanents com* porte une « équation personnelle »; enfin leur évolution dans l'humanité, chaque âge plaçant son plaisir dans le développement d'une activité différente : tantôt violente, tantôt idéale, religieuse ou sentimentale. La distinction des plaisirs supérieurs et inférieurs dérive encore de ce que les premiers seuls paraissent, à la réflexion, dignes d'être perpétués (a> 457 et suiv.; b).
Toutes les lois qui ont été invoquées se ramènent aux lois psychophysiologiques, positives ou négatives, de la production (c, 305 et suiv.; rf, chap. V) et de la conservation du plaisir (c, 335 et suiv.; d, chap. VI) : l'harmonie, l'unité dans la variété, la vaisemblance, l'adaptation à une fin, et tant d'autres.
Bref c'est une loi que tout état de conscience est en principe agréable ou désagréable à quelque degré, et par conséquent à quelque degré esthétique. Mais quatre nuances principales peuvent être distinguées dans la durée de ces affections. Ce caractère de permanence peut nous apparaître en fait et actuellement, mais sans aucune garantie de persistance : tel est le « domaine du jugement esthétique individuel et momentané »; — ou bien nous inférons cette permanence pour nous seuls et d'après la connaissance générale que nous avons de nos propres goûts : c'est le « domaine relativement stable du jugement esthétique individuel »; — nous l'estimons encore d'après l'opinion avérée de tous les hommes instruits, constituant ainsi le « domaine des person-
l' « ESTHÉTIQUE D'eN BAS » 13
nés de haute culture »; — il existe enfin d'autres états que nous voudrions voir plaire constamment à nous et aux autres à la fois : c'est le ce domaine esthétique idéal » (c, 154 et suiv.; rf, chap. IV).
La détermination de ces quatre « champs » du plaisir esthétique est une tentative importante pour élever Thédonisme au rang de science, et même de science normative. Mais les conditions de cet idéal et les raisons d'être de ce désir ne sont pas sufflsamment définies; elles seraient pourtant seules essentielles, puisque seules elles nous élèvent réellement au-dessus du champ du plaisir purement individuel et sensoriel.
On ne peut donc pas dire que l'évolution de l'esthétisque hédoniste lui ait encore permis d'atteindre scientifiquement son objet. Nous aurons à nous demander si cette impuissance actuelle ne serait pas destinée à devenir définitive.
30 L' <f esthétique d'en haut » et V « esthétique d'en bas ».
La connaissance humaine s'efforce de se fonder et de se développer par un double procédé, qui trouve sa place dans l'esthétique comme partout : elle procède par en haut, quand d'idées très générales elle descend aux particularités; par en bas, quand elle s'élève au contraire du particulier au général.
Il y a donc une esthétique déductive, qui adopte pour points de départ des concepts, comme ceux de beauté, d'art, de style. Elle les situe dans le système des concepts les plus universels, et les met particulièrement en rapport avec les idées de bien et de vrai. Volontiers même elle s'élève encore de là aux notions d'absolu, de divin, d'activité créatrice. Elle redescend ensuite, de ces hauteurs sereines, au domaine terrestre où le beau réside dans le temps et dans l'espace.
Il existe d'autre part une esthétique expérimentale, qui prend pour point de départ l'expérience de ce qui plaît ou déplaît, et fonde sur elle tous ses concepts et toutes ses lois. Par une généralisation progressive, et non sans combiner les lois du plaisir avec celles du devoir, auxquelles elles doivent toujours rester subordonnées, elle arrive ainsi à constituer un système de faits et de lois aussi universel qu'il est possible (F., I, 1).
Le créateur de la psychophysique est en même temps trop profondément métaphysicien pour croire que l'empirisme est la démarche unique et définitive de la pensée. Selon lui, les deux points de vue qu'on peut appeler l'un philosophique et l'autre empirique^ ne s'opposent pas véritablement. Ils ne sont que les
deux directions opposées dans lesquelles on peut toujours parcourir le même domaine. Bien loin de s'exclure, ces deux méthodes se facilitent Tune à l'autre leur tâche commune.
Elles ont d'ailleurs chacune des avantages, des difficultés et des dangers particuliers. L'esthétique d'en haut est séduisante; mais elle est actuellement impuissante; elle ne peut être qu'une esthétique future. L'esthétique d'en bas, en revanche, expose le chercheur à séjourner longtemps dans des détails d'un intérêt secondaire, comme le fait en particulier Técole anglaise. Cette lâche, parfois ingrate, est pourtant de nos jours la seule féconde. Sans doute, par dessus l'esthétique empirique, s'il n'y a pas encore, il peut y avoir une esthétique philosophique de plus haut style, comme une philosophie de la nature peut s'élever audessus de la physique et de la physiologie. Mais dans les deux cas, jamais la vraie philosophie ne peut ni se fonder à priori^ ni se substituer à ces sciences : elle doit les prendre comme des bases nécessaires (F., I, 2-3).
Ne pourrait-on combiner les deux principes, éclairer et diriger la marche inductive et ascendante par des idées venues d'en haut? Mais rappelons-nous que la physique, lorsqu'elle a voulu se guider sur la philosophie de la nature, s'est toujours fourvoyée. C'est vouloir éclairer le chemin avec une lumière éteinte ! Fonder la beauté dans la nature de Dieu, c'est se contenter d'une phrase sonore (F., I, 4-5; II, 38).
Une eslhélique générale a deux objets essentiels : la définition des concepts esthétiques; l'établissement des lois qu'ils suivent, et dont la théorie de l'art contient les plus importantes applications. L'illusion de l'esthétique philosophique est de substituer les concepts aux lois, de chercher dans les définitions conceptuelles à la fois les questions essentielles et les réponses; tandis que l'esthétique expérimentale n'en fait qu'un point de départ, une définition de mots, qui s'appuie sur l'usage pour le préciser seulement.
Le savant n'explique pas le mouvement d'un corps en le classant parmi les diverses formes du mouvement; mais en le rapportant aux lois de la mécanique ou à la considération d'un but. De même, en face d'un objet susceptible de qualification esthétique, certes on peut chercher légitimement â le classer parmi des concepts; mais cette lâche n'est que secondaire; la question la plus intéressante et la plus essentielle sera toujours celle-ci : pourquoi plaît-il ou déplaît-il, et dans quelle mesure a-t-il le droit de plaire ou de déplaire? Or, à cette question, les lois du plaisir,
l' « ESTBÉTIOUE d'eN BAS )> 15
dans leur subordination légitime à celles du devoir, donnent seules une réponse; elles sont à l'esthétique ce que les lois du mouvement sont à la physique (*).