LL. Principes dérivés du plaisir
4° Action du contraste sur le plaisir : principes esthétiques du contraste ; de la progression ; du dénouement.
Un grand nombre de lois particulières dérivent du principe fondamental du plaisir.
Fechner a groupé ensemble trois effets originaux mais solidaires du contraste (Princip des ästhetischen Contrastes, der àästhelischen Folge und Versühnung). Il ne considère pas seulement sous ce nom le renforcement réciproque de sensations très différentes, comme le rouge et le vert, le blanc et le noir; mais l'excilation spéciale que Loule opposilion quelconque exerce par elle-même sur l'esprit, et qu'aucune excitalion simple ne pourrait produire. Ce n'est pas une de ces impressions, ni leur somme, c’est la représentation ou la sensation du contraste lui-même qui vient alors dominer et modifier les excilations parliculières, agissant sur les deux dans la simultanéilé ; dans la succession, parfois sur la dernière seule.
Il faut toutefois que le sentiment de celte différence dépasse un « seuil » délerminé; et les impressions doivent être comparables entre elles, et même aussi semblables que possible en dehors des points en opposilion : car il y a des contrastes entre les couleurs, mais non entre des couleurs et des sons. Ainsi le connaisseur instruit par l'histoire de l’art trouve, par comparaison avec les productions antérieures, du plaisir à des œuvres imparfaites où le profane, qui ne les rapproche que de la forme plus achevée des œuvres modernes, ne constale que des motifs de déplaisir.
Ce principe est d'un emploi très général. La combinaison de l'action émoussante avec le contraste, la comparaison de notre plaisir acluel avec un plaisir passé, où avec celui d'une personne aimée ou délestée, peuvent créer des complicalions subtiles ; mais elles ne sont des dérogations qu'en apparence (V., XXXVIH, 232-A). 4
Le principe du dénouement ou du rachat esthétique () est un eas particulier de contraste. Supposons qu'un plaisir et un déplaisir, en se succédant, se compensent mutuellement : s'ils agissent uniquement par eux-mêmes, l'effet esthétique devra être neutre; il ne l’est point si une Dércenlion de contraste se produit : c'est qu'elle surajoute alors à l'effet moyen des deux excitations un
(1) Le mot Versühnung (à la fois réconciliation, expialion, rédemplion el rachat) n'a pas d'équivalent exact en français.
L'HÉDONISME ESTHÉTIQUE 21 plaisir où un déplaisir secondaires. Cette jouissance particulière peut même compenser ou surpasser un excès de désagrément, pourvu qu'il ne soit ni trop grand ni trop durable.
Le mot « Versühnung » désigne le rachat ou la compensation d'une cause de douleur par la succession, réelle ou représentée, d'une cause d'agrément amenant un équilibre ou une supériorité du plaisir définitif. Il a été réservé jusqu'ici aux plus hauts domaines de l'esthétique et en particulier de la théorie de l'art : le dénouement heureux d'un roman où d'une tragédie à péripéties dramaliques est un cas de Versühnung. On peut étendre ce concept à des faits plus élémentaires, comme la résolution agréable d'une dissonance musicale par une consonance appropriée : on sait que la succession inverse, ou la production d'une consonance mal choisie, serait au contraire pénible (V., XXX VIT, 238-9).
Si nous prenons plaisir à des impressions désagréables en soi, comme celle d'une marche funèbre où d'un dénouement triste, c'est grâce au phénomène du rachat esthélique. Celle compensation à plusieurs sources : l'idée mème des actions représentées, quand elles nous montrent deux maux se niant l'un l'autre, tels le châtiment et la faute; le fait que l'expression mesurée de la tristesse tend à soulager bien plus qu'à aggraver un état d'âme triste : si rien ne nous cause objeclivement ce sentiment, nous senlons facilement ce pouvoir de compensalion avec plus de force que la tristesse d'un état d'âme qui nous reste tout extérieur. On peut ajouter que nous aimons à recevoir des impressions forles et d'ordre varié. L'essentiel est que dans l’ensemble le plaisir l'emporte. Ce serait une illusion de croire que l'intérêt d'un drame dont le dénouement est triste réside surtout dans celte conclusion, dont l'impression est parfois médiocre : c'est l'ensemble de l'œuvre qu'il faut considérer. Au reste beaucoup de mélodies ou de tragédies sont manquées en cela que les impressions désagréables y sont mal « rachetées ».
En définitive, l'effet en question relève de la conviction tacite que dans le monde aussi Lout concourt à un dénouement heureux; et que l'œuvre d'art doit sur ce point surpasser la nalure et présenter déjà en elle-même celle conclusion {V., XX, 16-17)
Les exceptions à ce principe ne sont qu'apparentes : même les romans ou les drames qui « finissent mal » supposent la pensée d'une justice divine ou immanente au monde. Une telle compensalion est un « moment » nécessaire de loule œuvre concue selon les règles de l'art. D'ailleurs nous verrons que la représentation peut constituer un plaisir par elle-même, que son objet soit agréa-
ble ou non. Et même, à l'inspection d'une œuvre d'art, l'idée d'une action rédemptrice de l'art en général nous est tellement présente que nous la Jui attachons dès l’abord, de sorte que cette promesse d'un triomphe définilif du plaisir accompagne et adoucit les impressions désagréables que nous ÿ rencontrons. Nous sommes d'autant plus décus quand celte promesse n'est pas lenue (V., XXX VII, 239-240).
De Ja loi du contraste dérive encore le principe de la progression esthétique. Lorsque deux degrés divers de plaisir ou de déplaisir se succèdent immédiatement, l'effet esthétique résultant est tout à fait différent suivant que l'on va du plus petit au plus grand plaisir, ou inversement; c'est-à-dire suivant que la progression est positive ou négative. Dans les deux cas, un plaisir ou ün déplaisir secondaires spéciaux se surajoutentet viennent renforcer, diminuer où même renverser le résullat moyen des deux excilations considérées.
C'est nalurellement un effet positif que l’on recherche, aussi bien dans la dégustation d’une série de vins, ou dans un voyage à travers une contrée, que dans l'inspection d'une série de tableaux. Pour l'obtenir, il faut que la succession ne soit ni trop lente ni trop rapide, afin que le contraste soit réellement perçu, sans que d'autre part la loi de la satiété vienne émousser notre impression (V., XXX VII, 234-7).
2° Action de l'habitude sur le plaisir : — principes de l'addition, de l'exercice, de l’action émoussante, de l'accoutumance, de la satiété: — de la persistance, du changement et de la juste mesure de l'activité; — du
Juste milieu.
Les lois de l'habitude, en s'appliquant au plaisir, engendrent les principes de l'addition, de l'exercice, de l'action émoussante, de l'accoulumance, de la satiété (Principe der Summirung, Uebung, Abstumpfung, Gewôhnung, Uebersättiqung). Ms sont les antagonistes des principes dérivés du contraste, et ces deux sortes d'effets opposés ne sont pas faciles à concilier.
Toute excitalion exige une certaine durée pour devenir sensible, Ce fait peut être considéré comme une application de la loi du seuil, en vertu de laquelle il est nécessaire, pour que nous percevions les impressions, qu'elles s'additionnent jusqu'à certaines limites el que la sensibilité soit déterminée à les recevoir. Quand l'excitation reste égale et continue, l'impression va croissant jusqu'à un degré maximum qu'on peut appeler sa « pleine force »,
très différente de sa « fraicheur », malgré la confusion usuelle. Tel est le principe de l'addition (V., XXXVHI, 240).
Quand une telle croissance est interrompue avant sa pleine force et qu'elle reprend ensuite, sans que l'intervalle soit ni trop long, ni trop rempli de représentations interférentes, la deuxième impression reçoit quelque chose de la première, et sa période d'accroissement s'en trouve raccourcie. Gelte action du principe de l'exercice rend sensibles des modifications de plus en plus ténues ou des rapports de plus en en plus élevés à mesure que l'attention se répèle ou se continue (/h., 241).
Mais l'excitation se poursuil-elle après qu'elle à atteint sa pleine force et sans qu'une interruption ait eu le lemps de reconstituer la réceptivité primilive : alors son effet diminue, et c'est une loi que la sensibilité s'émousse : effet d'autant plus rapide et plus fort que l'impression à été plus durable, plus fréquente et plus intense. Les agréments et désagréments moyens se comportent à cet égard de la mème facon; mais les grandes douleurs subissent beaucoup moins cet effet que les grands plaisirs : que l’on compare la durée d'un mal de dents et celle d'un plaisir sensoriel équivalent, si l'on peut parler iei d'équivalence ! — Celle conception de la conscience humaine serait assez pessimiste. Fechner la corrige par la considération oplimisie d'une finalité universelle de la nature, que nous relrouverons (/b., 241-2; voir XLIIT).
On observe, dans le mème sens, que, si l'habitude peut facilement changer le plaisir en son contraire — satiété ou dégoût —., il est plus difficile de transformer la douleur en plaisir en la faisant durer. Ce fait pourtant peut se produire : c'est le cas pour l'enfant qui s'habitue au tabac ou à la bière, pour l'occidental qui goûte du vin grec chargé de poix. Mais des conclusions catégoriques sur ce point seront toujours factices lant qu'on n'aura pas pénétré les conditions psychophysiques fondamentales de lactivité de nos organes (V., XXXVIIT, 243).
La loi de l'habitude proprement dite est de créer un besoin par l'accoutumance à une excilalion primitivement agréable ou même indifférente, et qui n'est plus à la longue la cause d'aucun plaisir positif. La douleur aussi devient de plus en plus indifférente par l'habitude; mais sa suppression peut causer un plaisir par ellemême : au sortir d'une atmosphère viciée dont on ne sentait nullement le désagrément, respirer l'air pur est un plaisir.
Quand l'action d'une excitation agréable va jusqu’à la satiété, non seulement l'effet de l'habitude cesse de se produire, mais ce rassasiement peut servir à combattre une habilude antérieure en
la détruisant. Moyen dangereux d'ailleurs, et parce que la satiété est un excès nuisible en lui-même, et parce que l'habitude peut renaitre par la suite. Ainsi les confiseurs laissent leurs apprentis se rassasier d’abord de friandises pour être sûrs d'eux par la suite. Ainsi encore l'amour exclusif d’une mode nous précipite, par satiété, dans la passion d'une mode précisément opposée.
Les effets de ces divers principes ne sont pas nécessairement concordants. Dans un objet d'art, qui éveille à la fois des impressions esthétiques supérieures et inférieures, leurs conflits seraient l'occasion d'une casuistique fort délicate (/b., 244-5).
La persistance ou le changement dans le genre d'occupation (Princip der Beharrung und des Weschels in der Art der Beschäfliqung) peuvent être une cause de plaisir ou de déplaisir par euxmêmes, que l'occupation prise à part soil agréable ou désagréable. C'est pourquoi ce principe mérite d'être distingué des lois de l'habitude et de l'unité, avec lesquelles il se rencontre : le besoin de variété, par exemple, peut être tiré indifféremment de l'un ou des autres. Ses effets oscillent entre certaines limites, qui donnent l'impression soit de la fatigue, soit du trouble et de l'interruption : le travailleur dérangé au milieu d'une étude connaît bien celle-ci. Le désir de la nouveauté est vif en revanche, aussi bien chez l'homme que chez l'enfant, tant dans les aclivilés spirituelles que corporelles (/b., 246-9, 251).
Le principe de la mesure el du changement dans le degré de l'occupalion (Princip des Masses und Wechsels im Grade der Beschäfligung) s'applique à la quantité comme à la qualité. L'homme est astreint pour son bien-être à des allternalives de repos et d'efforts : lémoin la veille et le sommeil. L'excès et le défaut d'activité déplaisent chacun à sa facon, par la fatigue ou par l'ennui. Cette exigence d'une moyenne normale entre souvent en conflit avec les autres lois de l'activité. Elle varie extrêmement suivant la nature physique ou psychologique des individus considérés. On peut cependant dire que l'homme préfère en général un excès dans les excilations réceptives plutôt que dans les excitalions actives. L'empressement du public à lire les nouvelles des grandes calastrophés ou des crimes et une partie du plaisir du sublime s'expliquent par cet agrément des émotions réceptives, qui surpasse l'horreur des scènes représentées (7b., 250-3).
Quand un objet est soumis dans notre intuition à des varia- Lions accidentelles de grandeur ou de forme, il semble que, toutes choses égales d'ailleurs, c'est la valeur moyenne qui, au point de vue esthétique, emporte les préférences; tandis que les
autres au contraire plaisent moins, ou même, passé certaines limites, déplaisent dans la mesure où elles s'écartent du juste milieu. Cette loi constilue le principe du milieu esthélique (Princip der ästhetischen Mitte).
Fechner croit que la véritable valeur normale n'est pas exactement la moyenne arithmétique, mais plutôt, comme nous le verrouns, cette valeur, ordinairement voisine, par rapport à laquelle les déviations deviennent d'autant plus rares qu'elles sont plus grandes Ce choix ne peut guère se justifier démonstrativement ; la valeur mathématique exacte du rapport a d'ailleurs peu d'importance pratique. L'essentiel est de remarquer l'existence d'une valeur moyenne qui plait, loutes choses égales d'ailleurs, plus que celles qui s'écartent d'elle.
Ainsi Fechner n'est nullement conduit à celle loi par une superstition mathématique. Il la considère bien plutôt comme un cas particulier du principe de l'habitude, auquel il Ia rattache : car les LYpes movens sont ceux qui se présentent le plus souvent à notre expérience. L'apprécialion de la beauté humaine en est l'exemple : nous préférons le nez droit des Grecs, qui est une moyenne entre les nez relroussés el crocbus ; ou la taille moyenne, milieu entre les stalures du nain et du géant.
Si, par contre, ces deux excès dans la taille peuvent être un objet de curiosité, c'est par leur rareté ou leur nouveauté, non par leur excès lui-même, qui reste en soi une laideur; et si une stature un peu supérieure est préférée à une laille moyenne, c'est parce qu'elle éveille accessoirement la noliou de force; si la grandeur des yeux, la pelitesse de Ja bouche ou des pieds sont préférées, c'est que l'idée d'une nature noble ou idéale s'y atlache. Des conflits où des combinaisons expliquent donc, ici encore, ces dévialions apparentes (V., XLIT, 260-2).
3° Action de la suggestion : — principes de l'expression du plaisir et du déplaisir ; — du plaisir secondaire de la représentation.
A côlé du contraste et de l'habitude, on peut rallacher au fait psychologique de la suggestion une forme très importante et pour ainsi dire paradoxale du plaisir esthétique. Fechner en a fait une loi indépendante : le principe de l'expression du plaisir et du déplaisir (Princip der Æusserung von Lust und Unlusl).
Nos jouissances et nos peines sont liées à des manifeslalions extérieures, soit innées et instinctives, soit acquises par l'éducation et conventionnelles, L'expression du plaisir est naturelle-
ment dans le sens du plaisir; celle de la douleur, dans le s ns de Ja douleur. De là notre tendance à manifester extérieurement celle-ci comme celui-là, et notre répugnance, quand nous sommes dans l'un de ces états affectifs, à produire les expressions de l'état contraire.
Les manifeslalions affectives de notre milieu agissent de même sur nous ; elles peuvent être gaies quand nous sommes tristes ou inversement; elles peuvent s'accorder avec notre état d'âme : cette rencontre des deux sortes d'expressions produit des effels compliqués de conflit ou d'accord, aux points de vue soit de la forme, soit du contenu de notre pensée. Les effets complexes, tantôt agréables, tantôt pénibles, produits par une musique triste sur un homme gai, ou inversement, en sont le meilleur exemple (V., XL,254-5; — voir XII, 168 et suiv.).
Fechner exprime encore sous la forme d'une loi un autre effet de la suggestion. La représentation peut produire deux sortes de plaisirs ou de déplaisirs. Ce sont d'abord des états primaires, nés de divers rapports des représentations, comme l'harmonie, la vérité ou l'unité du divers ; ils ne présupposent pas un agrément donné, mais le produisent par eux-mêmes. Ce sont ensuile des états secondaires de plaisir ou de déplaisir, issus de la représentation d'agréments ou de désagréments personnels ou étrangers, passés ou futurs : ainsi l'espoir et la crainte, l'amour et la haine, la compassion et la joie partagée. Des élats affectifs abstraits ne sont d’ailleurs pas représentables comme concepts purs; nous pensons plus concrètement des situalions ou des conséquences agréables ou désagréables. A l'état confus, cette pensée joue un rôle subordonné dans la loi d’associalion esthélique. Les principes du plaisir et du déplaisir secondaires de la représentalion sont les lois que suil la représentalion du plaisir où du déplaisir à l'état clair (Principe der secundären Vorstellungs-Lust und Unlust).
Leur application ne laisse pas d'être fort ambiguë. Il ne suffit pas de penser à un plaisir pour être dans la joie : le souvenir d'un bonheur peut produire le regret; la vue du plaisir des autres, l'envie. Fechner croit cependant pouvoir dire que de façon gènérale la représentation d'un plaisir, même lorsqu'il ne nous intéresse pas personnellement, est agréable à notre imagination, et celle d’une douleur est désagréable par elle-même (V., XLI, 256-7).
La loi générale du phénomène, non plus dans l'absolu, mais relativement à nous, c'est que nous avons de l'agrément à nous représenter un plaisir à un point de vue posilif, c'est-à-dire comme
une possession présente, passée ou future; et de la douleur à nous représenter un plaisir, au point de vue négalif, comme une privalion quelconque.
Ainsi s'expliquent des faits complexes et délicats, comme les vicissitudes que peut nous causer le souvenir tantôt agréable, tantôt pénible d'un bonheur passé ; ou la subtilité de ces alternaives de plaisir et de douleur qui, lorsqu'il y a prédominance définilive du plaisir, constilue le sentiment élégiaque (7b., 257-8).
Celte loi semble présenter beaucoup d'exceptions. De fait, il y a des tempéraments mélancoliques où pessimistes, el beaucoup d'êtres prennent plaisir à la cruauté. Mais malgré le pessimisme nos instincts font normalement pencher la balance vers le plaisir, de même que chez le croyant le sentiment de la foi élimine sponlanément des représentalions, théoriquement très forles, mais contraires à cette foi. Et le plaisir des spectacles cruels s'explique, soit négalivement par le contraste agréable de notre état avec la souffrance des autres, soit surtout par Ie plaisir que donne toute excitalion réceplive forte.
Fechner peut néanmoins à peine dissimuler le caractère tout formel de ces solutions : car en présence de ce phénomène de la suggeslion nous ne pouvons jamais délerminer avec quelque sûreté quand et comment une même représentalion du plaisir ou de la douleur sera en définitive agréable, el quand désagréable (1b., 259-260).