ORIGINALITÉ DE L'ESTHÉTIQUE EXPÉRIMENTALE
tique psychophysique » reste pratiquement, à peu près au même litre que l «esthétique philosophique », un idéal, une « esthétique de l'avenir ». Une fois exprimé ce pium desiderium, Fechner ne procède plus, dans le développement de ce principe et de ses dérivés, que par des exemples plus ou moins ingénieux, mais uniquement descriptifs et non explicatifs. S'agit-il enfin de l'association? Nous verrons qu'elle n'est guère qu'un prétexte pour abandonner la méthode exacte et retourner aux descriptions pittoresques, c'està-dire à l'absence de méthode.
Bref les principales innovations de l'esthétique de Fechner, si on les prend chacune à part, ou bien ne sont pas très originales, ou bien ne sont pas très heureuses.
IL. Vérilable originalité et véritable critique de l'esthétique expérimentale.
La véritable originalité de Fechner est dans la synthèse de tous ces éléments épars dans les travaux isolés de ses prédécesseurs. L'école intellectualiste d'Herbart avait pratiqué la mesure exacte, mais seulement pour vérifier après coup des conceptions a priori, et non pour constater tout d'abord les faits sans idée préconçue, comme l'exige toute méthode expérimentale; en d’autres termes, pour confirmer des hypothèses et non pour les établir : procédé de métaphysiciens, non d'expérimentateurs. Par contre, les esthéticiens empiristes et sensualistes sont ordinairement partis des faits, mais ils ont manqué de méthode : ils observent, mais sans précision; et ils n'expérimentent jamais, ou du moins ils introduisent rarement dans leurs expériences la variation et la simplification, qui aboutissent à un isolement soigneux des impressions directes et associatives ; à plus forte raison, ils n'ont jamais eu l'idée de pratiquer la mesure exacte. Réduite à ce minimum rudimentaire, l'expérience n'est plus ni une originalité, ni une méthode : à ce compte tout le monde ferait de l'expérience, mais sans le savoir. Une esthétique scientifique doit arriver à mieux.
Ainsi, ceux qui ont connu les principes du plaisir et de l’association ont manqué en ne les distinguant pas, et ils ont ignoré la mesure exacte. Ceux qui ont pressenti ou praliqué la mesure exacte ont méconnu en revanche les deux principes du sensualisme et de l'empirisme.
Fechner a synthétisé ces points de vue dispersés. Il en a fait, à la vérité, moins la synthèse que le mélange : car ni sa méthode
n'est une, ni ses principes ne sont toujours cohérents entre eux. Nous retrouverons plus d'une trace de ces imperfections.
Mais l'œuvre de Fechner présente pour la première fois l'union syncrétique des différentes ressources de l'esthétique empirique; et ce faisceau ne manque pas de puissance, bien qu'on puisse, croyons-nous,le mieux lier. Il importe de remarquer que Fechner, en penseur positif, mais non positiviste, n’a rejeté de parti-pris aucune de ces ressources. Il n'exclut même pas le point de vue métaphysique, et il considère une « esthétique d'en haut » comme parfaitement possible et même souhaitable. Si lui-même d'ailleurs a cru se baser uniquement sur les faits, il n’en reste pas moins qu'à la base de toutes ses expériences se trouve l'hypothèse fondamentale de l’hédonisme; et il apparaît, au peu d'efforts qu'il fait pour l'établir, qu’elle préexiste aux faits bien plus qu'elle n'en est issue. Or, elle est si bien une hypothèse, que nous pourrons la juger fort insuffisante et contestable. /
L'originalité de Fechner n'est donc pas dans la découverte, mais dans l'élaboration.
C'est pourquoi la critique du système, pour être juste, ne doit pas s'attacher à tel ou tel détail de la méthode ou des faits; mais à cela même qui est l'originalité de Fechner : cette synthèse de tous les faits et de tous les principes utiles à l'esthétique, avec le seul parti-pris de les accumuler tous, sans en négliger aucun.
Quand il ne s’agit que d'établir méthodiquement des faits, l'œuvre de Fechner est véritablement scientifique et définitive. Mais il s’agit surlout ici de les interpréter, de porter sur eux un Jugement de valeur. L’esthéticien n'observe pas des faits quelconques, mais seulement des faits esthétiques; et il doit établir dans quelle mesure et en quoi ils sont esthétiques. Or, le système ne donne qu'un seul criterium de la valeur, et il le croit universel : la quantité du plaisir immédiat (car sa qualité ou sa supériorité n'est qu'une condition inférieure et subordonnée). C'est là son seul postulat; mais il est considérable,
Une question préalable s'impose donc : des faits définis comme le veut la théorie sont-ils encore des faits esthétiques ? Si la réalité bien interrogée contredit cette hypothèse, il restera avéré que Fechner à pu établir des faits incontestables, mais qu'il n'a pas bien vu leur véritable portée : qu'il a analysé des faits d'agrément, mais non pour autant des faits esthétiques. En d'autres termes, la critique capitale à laquelle s'expose la théorie, c'est de ne pouvoir élablir les caractères spécifiques du beau. Elle commet en eflet, dès le principe, le sophisme de « l'ignorance de la