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I. La conception de l'esthétique

1° Le beau, le bien et le vrai selon la doctrine du plaisir.

Le manifeste le plus autorisé de l'école expérimentale moderne est l'ouvrage considérable que Fechner a intitulé modestement : « Introduction à l'esthétique » (*). I ne faut pas se laisser prendre à celle modestie : l'œuvre est peut-être une esquisse; elle n'est pas une simple introduclion. On y lrouve, en effet, l'expression de tout un système, depuis la posilion méthodique des premiers principes, jusqu'au développement des conséquences les plus lointaines. C'est à cette œuvre qu'il faut s'allacher surtout pour compreudre le développement de l'esthétique expérimentale contemporaine.

Le fondateur de l'école adopte dès l’abord le principe du plaisir comme base de la science nouvelle. Sans s'attarder à établir la valeur de cette définition, il appelle « esthétique » tout ce qui pénètre en nous par les sens sous la forme d'un agrément ou d'un désagrément immédiats. Ce mot n’a de signification que par son rapport avec le concept du plaisir : l'esthétique est une des

() Vorschule der Æsthelik, 1876. — Ce litre, choisi par Fechner à cause de son indélermination même, avait déjà élé employé par Jean-Paul Richter, Ruge, Eckehardt et Egger (V., Vorwort, p. 1v).

branches de l’« hédonique », la science générale du plaisir et du déplaisir dans toutes leurs applications (W., IT, 34-36).

Si Fechner ne s'est pas préoccupé d'établir ou de discuter son principe, il insiste en revanche complaisamment sur cette détermination conceptuelle, sans y voir d'ailleurs autre chose qu'une définition de mots; car c’est un des traits de sa méthode empirique.

Dans une acception plus étroite, on entend volontiers par esthétiques les plaisirs qui ne sont pas exclusivement sensibles : dans ce sens, la pureté et la plénitude d'un son, la profondeur d'une couleur saturée, le goût d'un mets savoureux ne sont que des impressions agréables, mais qui n’ont rien d'esthétique. Cette signification restreinte du mot est à la fois la plus vulgaire et la plus scientifique. Cependant Fechner ne l'adopte pas, et mème toute sa méthode expérimentale la repousse : les plaisirs supérieurs et inférieurs ont beaucoup de points communs, et leur collaboralion ou leur convergence est une des lois les plus importantes de la nouvelle science.

Le véritable trait distinclif du plaisir esthétique, c'est son caractère immédiat. Et voici les seules distinctionsscientifiquement valables que comporte cette notion, et qui feront l'objet de notre élude. Parmi les plaisirs ou déplaisirs,les uns sont purement sensibles, comme ceux d'une couleur ou d'une odeur ; les autres naissent des rapports contenus dans le sensible, comme ceux d'un accord; les autres, des représentations associées qui sont immédiatement fusionnées avec les données sensorielles, comme les mots ou les formes; les derniers enfin, des rapports de ces réprésentations elles-mêmes. En tant qu'un plaisir ou un déplaisir s'y rattache, ces divers états de conscience forment le domaine de l'esthétique ( V., II, 33 et suiv.).

L'esthétique expérimentale se proposera donc trois objets : l'impression directe des représentations ou de leurs rapports ; — les associations qu'elles évoquent; — l'harmonie ou les conflits que la combinaison de ces deux facteurs produit (Z., 560-1).

. De facon générale, l'homme tend au bonheur, si l'on entend par là une somme de plaisirs où de condilions du plaisir. Ces états affeelifs sont-ils immédials el présents, ils rentrent sous une des catégories esthétiques : is ont par exemple du charme, de l'agrément, de la beauté, s'ils sont posilifs; car ils peuvent avoir aussi une qualification négative. Sont-ils au contraire considérés dans leur rapport avec leurs conditions ou leurs conséquences, ils sont dits utiles, salutaires, bons, selon une des catégories pratiques ; ils peuvent aussi être en cet autre sens posilifs ou négatifs.

1 ESTHÉTIQUE D'EN BAS » ïl

On conçoit que ces deux domaines, sans se confondre, sont en rapport, ayant tous les deux l'idée de plaisir pour centre : ce qui est positif dans l'un ressemble à ce qui est positif dans l’autre, bien plus qu'à ce qui est négalif. Ce sont respectivement les concepts de beau et de bon qui dans les deux catégories sont tout ensemble les plus élevés et les plus généraux, de sorle qu'on peut appeler parfois l'esthétique et l'éthique les sciences du beau et du bien.

Le concept de beauté désigne donc dans son sens large, qui est le plus répandu, tout ce qui possède la propriété d'éveiller ièmmédiatement un plaisir : qu'il s'agisse d'une idée ou d'une statue, par exemple. Dans le sens plus étroit que l'esthétique et l'art adoptent, mais qui s'applique aussi à la beauté naturelle, un objet est appelé beau dans la mesure seulement où il a la propriété de créer un plaisir plus élevé que le plaisir purement sensible, mais immédiatement par des moyens sensibles. Cet agrément peut être produit soit par l'intelligence de rapports intérieurs à la sensation, soit par l'association à celle-ci de représentations étrangères (W., I, 13-15).

Mais il est un sens encore plus strict du mot beau. Les déterminations précédentes ne nous font pas sortir de la subjectivité : de sorte que ce qui est beau pour l'un, pourrait ne pas l'être pour l'autre. À côté de ces lois de fait, il y a dans le plaisir etle déplaisir des rapports de droit, auxquels se réfèrent les règles du bon goût, et dont dépend l'éducation du goût (Foderungsgesetze, V., IT, 16). Ces lois ne sont pas opposées aux précédentes; elles ont seulement à leur imprimer une bonne direction.

Pour définir le beau proprement dit, qui non seulement plait du point de vue le plus élevé, mais encore à le droit de plaire, il faut faire intervenir aussi la valeur du plaisir, qui ne se ramène pas purement et simplement à l'agrément, mais se subordonne à l'idée du bien; car la valeur d'une chose n’est que la mesure de sa bonté. Bref le concept du beau au sens supérieur du mot est une synthèse des deux notions de beau et de bien. — Il n’est pas inutile de rappeler que, si la langue allemande abonde précisément en ces confusions des mots bon et beau, le français semble au contraire prendre à lâche de les éviler. Ce n’est donc pas sans partialité que Fechner insiste sur les locutions allemandes qui qualifient le temps qu'il fait, l'odeur d'une fleur ou le goût d'un mets, indifféremment de « beaux » ou de « bons » (V., I, 16, 29 et suiv.).

Le concept du vrai complète celle lrinité de valeurs. On peut distinguer dans son domaine des catégories théorétiques posilives

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ou négalives, comme le doute, la vraisemblance, la croyance ou la certitude subjective et objective (W., IF, 31).

Fechner résume les rapports de ces trois concepts par une de ces longues et filandreuses métaphores qui rehaussent par moments le pédantisme de son style. « Le Bien, dit-il, est comme le maitre de maison sérieux, ordonnateur de toute la conduite du ménage, soucieux du présent et de l'avenir, des fins prochaines ou lointaines ; attentif à sauvegarder l'intérêt sous tous les rapports. Le Beau, son épouse florissante, a, sous l'autorité du chef de famille, la charge de la vie présente. L'Agrément est leur enfant, qui se livre au plaisir sensible et au jeu. L'Utile, leur serviteur, exécute lès travaux manuels, et ne reçoit son pain que dans la mesure où il remplit cet office. Le Vrai enfin entre dans la famille comme prédicateur et professeur, entretenant la foi et la science. Il dirige les regards du Bien, conduit l'Utile par la main, et présente un miroir à la Beauté » (V., IE, 32. Voir XIX, 3-4).

20 L'idée de « valeur esthétique » dans l’école contemporaine.

Fechner n'est arrivé en définitive qu'à des résultats peu précis dans cette détermination, dite expérimentale, des concepts fondamentaux, I reproche à « l'esthétique philosophique » de les prendre a priori el sans critique pour points de départs. Lui-même n'éxpose cependant guère la méthode qui l'a conduit à ces hypothèses; et, si elle à été suffisamment expérimentale, il faut l'en croire sur parole.

Leur pire défaut, c'est de dissimuler, sous des formules peu claires, le problème fondamental de la valeur esthétique. Fechner le ramène brièvement à deux éléments : d'abord la supériorité de certains plaisirs sensibles parmi les autres, due soit à une analyse interne plus grande, soit à de plus nombreuses associations extrinsèques ; ensuite leur subordination aux lois de la moralité. Mais nous verrons que son œuvre laisse les deux premiers éléments dans la confusion, et le dernier dans l'ombre. Un trop grand nombre de ses disciples ont négligé cette question capitale : sous prétexte de faire de l’esthélique une science, ils en font une branche de la psychophysiologie où de la psychologie pure. La constalation spéculative des faits leur cache la recherche normative des valeurs (*).

() Notons que J. Sully (a, fin) essayail, presqu'en même temps que Fechner, d'intégrer celle recherche dans l'hédonisme; il indiquait même déjà, mais sans

Par bonheur, le problème a repris récemment sa véritable place. Wundt a imposé avec autorité sa distinction des trois sciences normatives : morale, logique et esthélique. Reprenant et dissociant avec subtilité celle conceplion, Witasek (a, 164 et suiv.; b, 372-5) estime que la valeur n'a pas le même sens dans l'esthétique et la logique, que dans la morale : elle est ici fondamentale et là, dérivée; une chose est bonne parce qu'elle a une valeur : c'est là son essence; une chose logique ou belle n'a de valeur que parce qu'elle est logique où belle : ce n'est qu'une conséquence de son essence, L'objet dil esthétique est l'objet de deux sortes d'états affectifs : un sentiment esthélique, état représentatif, identique à la jouissance esthétique ; et un sentiment de valeur, où jugement basé sur la jouissance, mais qui n'est nullement identique à elle.

En un sens assez voisin, mais avec plus d'exagération, Pflaum estime qu'entre l'esthétique scientifique qui a pour objet, comme toute science, l'analyse et la synthèse des élals de conscience, et l'esthélique normalive, qui a pour objet la valeur esthétique, il y a un antagonisme irréduclible : une esthétique scientifique est parfaitement possible; mais une esthétique normative ne peut êlre scientifique : c'est en ce sens seulement que l'esthétique n'est pas susceptible de science, comme Kant le prétendait, à tort, d'une façon absolue. Le but essentiel de l'esthétique, c’est l'apprécialion purement intensive des étals de conscience.

Criliquant les théoriciens allemands contemporains, Cohn (c) constate que les esthéticiens psychologues se voient obligés de compléter la psychologie soit par des considérations métaphysiques ou extra-scientifiques, comme Groos; ou bien ils incorporent l'idée de valeur dans leur conception des faits psychologiques, comme Lipps, Külpe, Conrad Lange; ou bien ils veulent, par impossible, rester exclusivement psychologues, comme Carl Lange ou Eisler. Cohn distingue pour sa part deux aspects de l'esthétique : envisagée à un point de vue crilique, elle est comme la logique et la morale une science normative : le concept de valeur y est essentiel, le beau a quelque chose d'obligatoire (Gesollt-charakter, Forderungs-charakter), il a une valeur supra-individuelle, c'est-à-dire universelle dans un milieu social délerminé ; en d’autres termes, il dépasse l'agrément pur et simple.

Mais si la négalion ou l'oubli du problème de la valeur sont des positions intenables, ces dédoublements du concept de l'es-

grande confiance, l'étude sociologique et historique comme la seule solution possible, de même qu’elle est la seule ressource de l'utilitarisme en morale,

thétique n'en sont pas une solution. D'abord le refus d'identifier le sentiment intellectuel et le désir qui en dépend, nous fait sortir des principes de l'hédonisme. Ensuite, après avoir séparé deux sortes de faits, on est assez embarrassé pour indiquer leurs rapports, qui restent fort arbitraires. Il faut certes distinguer la valeur esthétique de la valeur logique ou de la valeur morale. S'il y a trois sciences normatives, il y a trois façons au moins d'être normatif; il y a plusieurs sortes de valeur. Mais peut-être, en cherchant exclusivement dans l'analyse de l'individu physiologique ou psychologique les sources de cette différenciation, l’école moderne fait-elle en partie fausse route : nous verrons que c'est au-dessus de l'individu, dans les caractères dislinchfs des diverses fonctions sociales, qu'il convient en outre de chercher.

Ainsi le développement postérieur de l’école hédoniste invite clairement à dépasser le point de vue originaire de Fechner pour approfondir la notion de valeur. Il en est de même pour l'idée connexe du plaisir esthétique. La plupart des psychologues récents qui ont essayé de constiluer scientifiquement une doctrine hédonique ont compris que, le principe une fois posé, la distinetion du plaisir qui n’est que plaisir et du plaisir qui est esthétique reste un problème fondamental; et que le caractère « immédiat » du plaisir esthétique est absolument insuffisant à cette discrimination (Voir par exemple von Hartmann, 354).

Grant Allen a publié, peu après la Vorschule de Fechner, une Esthélique physiologique qui, par ses prétentions scientifiques, a le droit d'être pleinement rattachée à « l'esthétique d'en bas ». Le plaisir est pour lui, comme pour la plupart des évolutionnistes, le signe et l'efflorescence d'une activité utile à l'être, et normale dans sa vie. Les plaisirs esthétiques sont précisément parmi les autres les moins utiles, et, par conséquent, ceux qui s'exercent de façon désintéressée; par une conséquence qui n'est que secondaire, ils peuvent être partagés à la fois par un grand nombre d'êtres. D'accord avec les faits, cette conception exelut facilement du domaine esthétique les impressions mécaniques, ealoriques où chimiques. Seules les vibrations du son et de la couleur sont susceptibles de s'exercer librement dans le seul but de s'exercer. Comme les plaisirs esthétiques, d'ailleurs, les jeux esthétiques doivent être distingués parmi les autres jeux : passifs ou réceplifs, les jeux sont beaux ou laids; actifs, au contraire, comme la chasse ou la course, ils restent de simples jeux. « Le beau esthétique est ce qui provoque le maximum de stimulation avec le minimum de fatigue »,

L'X ESTHÉTIQUE D'EN BAS » Al

Cette double distinction est assurément ingénieuse. Mais d'abord, il y a de l’activité partout, et dans la perception esthétique plus peut-être que dans les autres, en dépit de l'apparence. Ensuite, on ne remarque pas assez combien la théorie du jeu, malgré l'autorité de Spencer, est contradictoire avec la doctrine évolutionniste du plaisir et avec les lois générales de l’évolution. Le plaisir, en effel, n'est selon cette hypothèse que le signe d’une aclivité vitale ; et la beauté est le maximum de plaisir concilié avec le minimum d'ulilité vilale. Aulant dire que l'idée de beau est chargée de concilier deux contradicloires, ou que cette contradiction est invoquée pour couvrir honorablement une ignorance.

Le défaut n'est d'ailleurs pas particulier à l'évolutionnisme. Kant ne caractérisait-il pas le beau comme une universalité sans concept, alors que l’universalité est inintelligible ailleurs que dans les concepts ; et comme une finalité sans représentation d'une fin, alors que la finalité n'existe que dans notre représentation? Dans toutes les écoles, les théories (rop simplistes inclinent fâcheusement à exprimer les caractères spécifiques d'une nolion par la combinaison contradicloire de deux autres. S'il reste un mystère dans la beauté, il faut en convenir franchement; mais on ne gagne rien à le remplacer par une énigme.

Au reste, l'évolulionnisme conséquent abandonne ou transforme l'idée de jeu. Déja Darwin inelinait, d'après ses éludes sur les animaux et surtout sur les oiseaux, à faire d'un instinct fort sérieux, l'instinct sexuel, la base du sentiment esthétique : c’est voir dans celui-ci le contraire d'un jeu, d'une dépense de forces superflues, comme l’entendent Allen ou Spencer. Au reste, l'idée même de jeu demanderait une analyse plus sévère, et si elle a pour base, comme l'a montré Groos (b), l'apprentissage des instinets futurs ou l'entrainement et l'éducation des tendances, elle n'est nullement un superflu, une activité libre : il apparait de plus en plus que jeu et désintéressement sont deux notions à dissocier. Dès lors, l'hédonisme évolutionniste n'a plus de base, ou son explication du beau plus de caractère spécifique.

L'analyse de l'hédonisme présentée par Rutgers Marshall est plus proche des faits. Les phénomènes affeclifs de plaisir et de douleur, ou, par un néologisme assez inulile, les phénomènes « algédoniques » dérivent des rapports de supériorité, d'infériorilé ou d'équivalence qui s’établissent entre la quantité de force en réserve dans un organe au moment d'une impression, et la quantité de force nécessaire à la réaction normale de cet organe :

de là les trois nuances affectives de tout état psychologique quelconque : le plaisir, la douleur, et l'indifférence, leur limite commune (a, 359 et suiv.; €, chap. IV; d, chap. HI).

Nosétats d'âme étant tous à quelque degré affectifs sont tous susceptibles de qualification esthétique. Mais on nomme esthétiques plus spécialement ceux d’entre eux qui peuvent êlre rappelés de facon permanente. Telle est la part de vérité que présente le principe classique de l'universalité du beau, et c'est ainsi qu'il faut l'entendre : la permanence de l'agrément et celle du désagrément dans le souvenir définissent la beauté et la laideur, tandis que les plaisirs ou les douleurs inesthétiques ne conservent pas leurs caractères en permanence dans notre mémoire. Le domaine esthétique est donc celui des plaisirs rendus relativement persistants soit par la nalure peu susceptible d'excès des sensations supérieures qui les produisent, soit par leur riche complexité, qui permet à l'attention d'y trouver un aliment varié, Loujours renouvelé et par suile plus durable. Par là s'expliqueraient à la fois Ja stabilité relative de ces états, et leurs variations ou leurs oppositions individuelles, car le champ des plaisirs les plus permanents comporte une « équalion personnelle »; enfin leur évolution dans l'humanité, chaque âge plaçant son plaisir dans le développement d'une activité différente : tanlôt violente, tantôt idéale, religieuse ou sentimentale. La distinction des plaisirs supérieurs et inférieurs dérive encore de ce que les premiers seuls paraissent, à la réflexion, dignes d'être perpélués (a, 457 el suiv.; b).

Toutes les lois qui ont élé invoquées se ramènent aux lois psychophysiologiques, posilives ou négatives, de Ja production (c, 305 et suiv.; d, chap. V) et de la conservation du plaisir (e, 335 et suiv.; d, chap. VI) : l'harmonie, l'unilé dans la varièté, la vaisemblance, l'adaptation à une fin, et lant d'autres.

Bref c’est une loi que lout étal de conscience est en principe agréable ou désagréable à quelque degré, et par conséquent à quelque degré esthélique. Mais quatre nuances principales peuvent être distinguées dans la durée de ces affections. Ce caractère de permanence peut nous apparaitre en fait et actuellement, mais sans aucune garantie de persistance : tel est le « domaine du Jugement esthétique individuel et momentané »; — ou bien nous inférons celte permanence pour nous seuls et d'après la connaissance générale que nous avons de nos propres goûts : c'est le « domaine relalivement stable du jugement esthétique individuel »; — nous l'estimons encore d'après l'opinion avérée de tous les hommes instruils, constiluant ainsi le « domaine des person-

nes de haute culture »; — il existe enfin d'autres états que nous voudrions voir plaire constamment à nous et aux autres à la fois : c'est le « domaine esthétique idéal » (ce, 154 et suiv.; d, chap. IV).

La déterminalion de ces quatre « champs » du plaisir esthétique est une tentative importante pour élever l'hédonisme au rang de science, et mème de science normative. Mais les conditions de cet idéal et les raisons d'être de ce désir ne sont pas suffisamment définies ; elles seraient pourtaut seules essentielles, puisque seules elles nous élèvent réellement au-dessus du champ du plaisir purement individuel et sensoriel.

On ne peut donc pas dire que l’évolution de l'esthétisque hédonisle lui ait encore permis d'atteindre scientifiquement son objet. Nous aurons à nous demander si celle impuissance actuelle ne serait pas destinée à devenir définitive.

30 L’ «esthétique d'en haut » et l «esthétique d'en bas ».

La connaissance humaine s'efforce de se fonder et de se développer par un double procédé, qui trouve sa place dans l’esthétique comme partout : elle procède par en haut, quand d'idées très générales elle descend aux particularités; par en bas, quand elle s'élève au contraire du particulier au général.

Il y a donc une esthétique déduclive, qui adopte pour points de départ des concepts, comme ceux de beauté, d'art, de style. Elle les situe dans le système des concepts les plus universels, et les met particulièrement en rapport avec les idées de bien et de vrai. Volontiers même elle s'élève encore de là aux notions d’absolu, de divin, d'activité créatrice. Elle redescend ensuite, de ces hauteurs sereines, au domaine terrestre où le beau réside dans le temps et dans l’espace.

Il existe d'autre part une esthétique expérimentale, qui prend pour point de départ l'expérience de ce qui plait ou déplait, et fonde sur elle tous ses concepts et toutes ses lois. Par une généralisation progressive, et non sans combiner les lois du plaisir avec celles du devoir, auxquelles elles doivent toujours rester subordonnées, elle arrive ainsi à constituer un système de faits et de lois aussi universel qu'il est possible (W., I, 4).

Le créateur de la psychophysique est en même temps trop profondément métaphysicien pour croire que l'empirisme est la démarche unique et définitive de la pensée. Selon lui, les deux points de vue qu'on peut appeler l'un philosophique et l'autre empirique, ne s'opposent pas véritablement. Ils ne sont que les

deux directions opposées dans lesquelles on peut toujours parcourir le même domaine. Bien loin de s’exclure, ces deux méthodes se facilitent l'une à l’autre leur lâche commune.

Elles ont d'ailleurs chacune des avantages, des difficultés et des dangers particuliers. L’esthétique d’en haut est séduisante; mais elle est actuellement impuissante; elle ne peut être qu'une esthétique future. L'esthétique d'en bas, en revanche, expose le chercheur à séiourner longtemps dans des détails d'un intérêt secondaire, comme le fait en particulier l'école anglaise. Cette tâche, parfois ingrale, est pourtant de nos jours la seule féconde. Sans doute, par dessus l'esthétique empirique, s'il n'y à pas encore, il peut y avoir une esthélique philosophique de plus haut style, comme une philosophie de la nature peut s'élever audessus de la physique et de la physiologie. Mais dans les deux cas, jamais la vraie philosophie ne peut ni se fonder à priori, ni se substituer à ces sciences : elle doit les prendre comme des bases nécessaires (V., [, 2-3).

Ne pourrail-on combiner les deux principes, éclairer et diriger la marche inductive et ascendante par des idées venues d’en haut? Mais rappelons-nous que la physique, lorsqu'elle a voulu se guider sur la philosophie de la nature, s'est toujours fourvoyée. C'est vouloir éclairer le chemin avec une lumière éteinte ! Fonder la beauté dans la nature de Dieu, c'est se contenter d'une phrase sonore (W., 1, 4-5; II, 38).

Une esthélique générale a deux objets essentiels : la définition des concepls esthéliques; l'établissement des lois qu'ils suivent, et dont la théorie de l'art contient les plus importantes applications. L'illusion de l'esthétique philosophique est de substituer les concepts aux lois, de chercher dans les définitions conceptuelles à la fois les questions essentielles et les réponses; tandis que l'esthétique expérimentale n'en fait qu'un point de départ, une définition de mots, qui s'appuie sur l'usage pour le préciser seulement.

Le savant n’explique pas le mouvement d'un corps en le classant parmi les diverses formes du mouvement; mais en le rapportant aux lois de la mécanique ou à la considération d'un but. De même, en face d'un objet susceptible de qualification esthétique, certes on peul chercher légilimement à le classer parmi des concepts; mais celte tâche n'est que secondaire; la question la plus intéressante et la plus essentielle sera toujours celle-ci : pourquoi plait-il ou déplait-il, et dans quelle mesure a-t-il le droit de plaire ou de déplaire? Or, à cette question, les lois du plaisir,

dans leur subordination légitime à celles du devoir, donnent seules une réponse; elles sont à l'esthétique ce que les lois du mouvement sont à la physique (*).

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