DOM ADRIEN LANGLOIS
commencerai par le R. P. Dom Adrien Langlois, qui etait un homme de grand jugement, d'un esprit etendu et suffisamment verse en toute sorte de sciences. II etait originaire du diocese de Beauvais (i), et lorsqu'il se rendit religieux a Jumieges, ce monastere appartenait encore a la Congregation de Ghezal-Benoit. Le nouveau venu se distingua vite par sa vertu et son zele pour la regularite, souffrant avec peine la relache qu'il voyait s'y introduire : ce qui n'empecha pas qu'il en fut elu prieur. Comme il etait extremement humble, il s'alla cacher et il fallut briser la porte de sa chambre avant de le tirer de la, pour 1'introniser et lui faire prendre possession. Tant qu'il fut en charge, il maintint le bon ordre dans la mesure du possible ; mais avec la triennalite des superieurs il demeure tres difficile d'etablir un bien solide. Aussi, en depit de la reputation dont il jouissait dans la maison, son exemple et ses remontrances ne firent bon effet que chez ceux qui avaient le coeur bien dispose.
Un voyage qu'il fit a Paris pour consulter M. de Gamache, celebre docteur de Sorbonne, mit Dom Langlois sur la voie qu'il desirait suivre. Etant entre un jour dans la premiere eglise qu'il rencontra pour y reciter son office, il se trouva que cette eglise etait celle du college de Cluni et, tandis qu'il disait ainsi son breviaire, le R. P. Dom Anselme Rolle vint a passer devantlui. Ce religieux arrivaitde Saint- Vanne, ou il avait embrasse la reforme, et il enseignait alors au college. Dom Langlois, charme de son port grave et modeste, s'informa d'un pensionnaire qui se trouvait la quel etait ce Pere, et apres 1'avoir appris, il s'informa tout particulierement du R. Pere Dom Laurent Besnard, grand-prieur du college. II fut si penetre de ce qu'on lui raconta de la reforme que des lors il songea aux moyens de 1'introduire a Jumieges. Par malheur, le monastere etait tres divise; les uns et c'etait le petit nombre cherchaient avec le Prieur a conserver et meme a accroitre le peu de regularite qui subsistait encore; les autres ne respiraient qu' apres la liberte ou pour mieux dire le libertinage. Ceux-la faisaient une irreductible opposition au Pere Langlois, qui venait d'etre elu prieur une seconde foi's, et le Parlement de Rouen leur pretait son appui, car cette Compagnie, considerant Jumieges comme une maison fort reglee et capable d'en reformer d' autres elle-meme, avail rendu un arret interdisant 1'introduction d'une reforme etrangere dans les monasteres de Normandie. Que peuvent toutefois les industries humaines contre ce que Dieu a deter-
(i) Dom Adrien Langlois naquit a Greraevillers, canton de Songeons, Oise.
mine dans les d6cret eternels? Sept des religieux les plus opposes ', aux desseins de Dom Langlois moururent de leur belle mort dans le courant d'une annee, et cette disparition rendit le parti des zeles le plus fort. Le Prieur, saisissant 1'occasion, invita 1'Archeveque de Rouen (i) a venir faire la visite de 1'abbaye, et ce dernier, de concert avec le Prieur, ordonna Fappel de deux religieux reformes pour faire des exhortations a la communaute et 1'instruire de ses devoirs.
Gomme il ne paraissait s'agir que d'mstructions a ecouter, tous y consentirent. Le P. Langlois ayanfc demande deux religieux, on lui envoya les RR. PP. Dom Anselme Rolle et Dom Maur Tassin, qui resterent six semaines a Jumieges, y firent de pathetiques exhortations, puis s'en retournerent, car 1'un etait Visiteur des monasteres reformes en France!, 1'autre occupait la charge priorale a Saint-Augustin de Limoges. Cependant Dom Langlois et ses partisans, poussant toujours plus avant leur projet, cherchaient a se menager 1'appui de la Cour de France et de celle de Rome, et, comme avant tout il s'agissait d'enlever au Parlement de Rouen, notoirement contraire, la connaissance de 1' affaire, tous ensemble ils presentererit requete au Pere Anselme Rolle aux fins d'obtenir 1' union du monastere de Jumieges a sa Congregation. Gelui-ci ayant accepte sous le bon plaisir de PArcheveque et de M. 1'Abbe, qui en cette affaire garda la neutralite, le Pere Langlois obtint du Roi, au nom de la Congregation de Saint- Vanne, des lettres d' attribution de leur cause au Grand-^Conseil, en meme temps que 1'Archeveque ratifiait pour sa part 1'union du monastere a la reforme. En consequence de quoi, le 19 decembre 1616, le grand vicaire de M. 1'Archeveque, accompagne des RR. PP. Dom Anselme Rolle, Visiteur de la reforme, Dom Adrien Langlois, Dom Maur Poncignon (2), compagnon du Pere Rolle, d'un notaire apostolique et d'un huissier du Grand-Conseil qui, par bonheur, se trouva la pret a partir pour Paris (je dis par bonheur, car aucun huissier du Parlement de Rouen n'eut ose se charger de cette commission), se presenta a Jumieges, reunit le Ghapitre et, apres une exhor-
(1) Francois de Harlay prit possession le 8 decembre i6i5 de 1'archeveche de Rouen, qu'il garda jusqu'en i65i.
(2) Dom Maurice Poncignon, ne a Verdun, fit profession, age de ao ans, a 1'abbaye de Saint- Vanne le ia octobre 1610. En 1616, il etait le secretaire du R.P. Visiteur, Dom Anselme Rolle. Dom Poncignon fut le premier prieur des reformes a Saint-Augustin de Limoges, sur la designation du R. P. President. En 1632, il etait appele a gouverner Saint-Fiacre; en i6a4 et 1626 Solignac; en i6a6 de nouveau Saint-Fiacre ; en 1627 Saint-Clement de Craon ; en 1628 et i63o le Tronchet. II mourut au Mont-Saint-Michel le 17 novembre 1662.
DOM ADRIEN IANGLOIS 123
tation tres pressante, declara aux religieux quelles etaient les intentions de M. I'Archeveque. Ce dignitaire sortit ensuite pour laisser leur liberte aux capitulants, et deux des zeles Pavaient suivi pour aller chercher et introduire Dom Anselme Rolle et son compagnon. Mais a ce moment les opposants se precipiterent a leur tour, cherchant a empecher le retour des autres; il se fit un tumulte, et 1'un des zeles regut de 1'un des adversaires un grand coup de poing dans 1'oeil, d'ou s'ensuivit effusion de sang. Ge que voyant, le grand vicaire excommunia le coupable et ordonna de le mettre en penitence et de le sequestrer de la communaute. Nonobstant cette sentence, le religieux en question osa se trouver le jour de Noel a la messe de minuit et il fallut que le diacre, quittant Tautel, vint le sommer de quitter Teglise, sinon on allait cesser les saints mysteres. II sortit et revint peu a peu a de meilleurs sentiments, commenca par garder la neutralite, puis, apres une maladie dangereuse, il se declara tout a fait pour la reforme.
Dom Rolle et Dom Poncignon ayant ete introduits, on fit lecture des lettres patentes du Roi, et, apres bien des murmures et des contestations, les reformes demeurerent maitres de la maison. Dom Langlois, de son cote, se mil a pratiquer tous les exercices de la vie nouvelle qu'il venait d'introduire a Jumieges. Bien que pour affermir 1'oeuvre commencee il conservat son habit d'ancien et sa qualite de Prieur qui lui donnaient autorite sur les non reformes, on le regardait comme un membre de la reforme, et c'est en cette qualite qu'il assista en 1618 au premier Chapitre general reuni au Blancs-Manteaux pour l'6rection de la Congregation de Saint-Maur et qu'il y remplit 1'office de definiteur avec Dom Laurent Besnard. L'annee suivante, il prenait 1'habit de la reforme et se soumit a tous les exercices du noviciat pour faire profession le 12 juillet 1620, a 1'age de soixante-six ans. Depuis lors ils continua d'etre Prieur de Jumieges et d'assister aux Chapitres gejieraux en qualite de definiteur jusqu'a sa mort, qui arriva le a8 novembre 1627 si Ton s'en rapporte a la Matricule, ou 1626 selon le Necrologe de Jumieges. Un peu avant d'expirer, il exhorta avec force ses religieux a conformer leur vie aux maximes de notre sainte Regie, ajoutant que dans peu d'instants il comparaitrait lui-meme devant Dieu pour etre juge sur ce point (i).
(i) Dom Adrien Langlois publia une Apologie poor Vhistoire des deux fils ain& de Clovis II, e~nerves et moines de Jumieges, in-ia, histoire que Dom Mabillon traite a bon droit de fabuleuse et dont nul auteur ancien n'a parle. Sur Dom Langlois, on peut consulter histoire de I'abbaye royale de Saint-Pierre de Jamieges publiee par
GGXV Du R. P. DOM MAUR TASSIN
Void encore tme des pierres fondamentales de la Congregation. Dom Maur Tassin etait natif de Soissons et, dans ses jeunes ans, il avait embrasse la vie religieuse a 1'abbaye de Saint-Crespin-le- Grand (i), d'ou on 1'envoya etudier a Paris. C'est la qu'avec quelques autoes anciens religieux, il concut le dessein de vivre conformement aux voeux qu'il avait fails et de prendre la reforme. Dans cette vue il s'en alia au monastere de Saint- Vanne, ou il fit profession a 1'age de vingt-huit ans, le a5 mars 1614 (2)- Ses Superieurs le renvoyerent de suite en France, avec plusieurs autres, pour travailler a retablir la discipline dans les monasteresde ce vaste royaame. Dom Tassin apporta tant de zele a ce labeur, qu'en 1616 il etait deja prieur de Saint- Augustin de Limoges et que Dom Anselme Rolle le prit avec lui pour aller jeter a Jumieges les premieres semences de reforme. II assista en 1618 au premier Chapitre general tenu aux Blancs-Manteaux pour 1'erection de la Congregation et ou il fut definiteur ; ceux de 1630 et de i6a4 1'elurent Visiteur. A presque tous les autres, 'hormis celui de i6a3 qui se tint a Saint-Faron et pendant lequel il fut tres malade, Dom Tassin prit part en qualite de definiteur. En depit de 1'etat pre-
I'abbe J. Loth, t. Ill, p. 5, iU, 16, 20, 21, etc. Dom Tassin, Hist, litter -aire..., suit et complete la notice de Dom Martene qui a fourni la matiere d'un article biographique sur Dom Adrien Langlois publiee dans le Bulletin de Saint Martin et de Saint Benoit (Liyuge], juillet rgoa, p. 261).
(i) Gette abbaye fut fondee a Soissons pres de la basilique ou reposaient les corps des saints Crepin et Crepinien. On ne sait rien de ses origines, qui remontent probablement au VII siecle. En 864 nous la trouvons occupee par des chanoines et en 898 par des moines. Hugues le Grand en 9/18 incendia le monastere, dont les biens furent la proie des seigneurs seculiers. Saint-Grepin-le-Grand fut restaure au milieu du XI' siecle et depuis fut toujours habite par des moines. Les Anglais le ravagerent au XIV" siecle, et les Calvinistes au XV 1. Pour mettre les corps des saints Crepin et Crepinien a 1'abri des fureurs des heretiques, on les transporta a 1'abbaye de Notre-Dame, ou ils demeurerent malgre les reclamations des moines. En 1629 les soldats du due de Mayenne pillerent de nouveau Saint-Crepin, ou la Congregation de Saint-Maur fut introduite en i646 sous 1'abbe commendataire Frangois Perrochel, eveque de Boulogne. II ne reste rien de cette abbaye.
(a) L'Histoife de 1'abbaye de Jumieges nous apprend que Dom Tassin naquit vers Tan 1676 et qu'il avait pres de 28 ans lorsqu'il prit 1'habit monastique a Saint- Crepin. C'est done avec raison que la Matricule nous dit qu'il etait age de 3a ans lorsqu'il renouvela sa profession a Saint- Vanne dc Verdun.