‹ L'établissement des Récollets à Montréal, 1692 [microform]Chapitre 47 sur 61 · DOM HENRI CHARLIER · texte numérisé non relu

DOM HENRI CHARLIER

mais Dieu nousle conservapour notre edification. II vecut encore assez longtemps. Le moment ou Dieu voulait 1'appeler a lui etant venu, il ne fat malade que deux jours ; et comme il ne pouvait plus rien avaler, on ne put lui donner le viatique. II recut I'extreme-onction et mourut paisiblement le 7 novembre 1726.

Du R. P. DOM HENRI CHARLIER

Dom Henri Charlier etait de Gharleville ou des environs de cette localite (i). II comptait parmi sa parente Jean Charlier, communement appele Gerson, qui fut recteur de 1'Universite de Paris et assista au concile de Constance (a), et Gilles Charlier, doyen de Cambrai, qui parut

(1) La Malricule indique, comme lieu de naissance de Dom Henri Charlier, Clavium, Clavy, petite localite du canton de Signy-l'Abbaye, a quelques lieues de Charleville.

(2) Jean Charlier naquit le i4 decembre i363 a Gerson, village aujourd'hui detruit des environs de Rethel, et dont il prit le nom lorsqu'il entra au college de Navarre a Paris. La il eut parmi ses maltres Pierre d'Ailly, dont il resta toujours le disciple et 1'ami devoue. Lorsque celui-ci fut promu & 1'episcopat, Jean Gerson le remplaca comme chancelier de Notre-Dame de Paris en 1895. L'annee precedente il avail pris rang parmi les docteurs en theologie. Auinonier du due de Bourgogne, il fut nomme doyen de 1'eglise de Saint-Bonatien a Bruges. Tous les efforts de Gerson tendirent k amener la fin du schisme qui divisait 1'figlise en deux obediences, et il professa toujours a Pegard des pontifes de Rome et d'Avignon des opinions tres moderees. Nous le voyons faire partie des legations que I'Universite de Paris envoya a Benoit XIII en 1 407 et a Gregoire XII en i4o8. L'annee suivante il assisla au concile de Reims et y prononga le discours d'ouverture. Le 21 fevrier i4i5 il arrivait avec une delegation de PUniversite de Paris au concile de Constance, ou il devait avoir un role considerable. Eflraye des ravages persistants du schisme, il en vint a proposer et a soutenir le principe de la superiority du concile cecumenique et la non-infaillibilite doctrinale du Pape. Le concile termine, il se disposait Si rentrer en France, lorsqu'il apprit que le due de Bourgogne, irrite de la condamnation du tyrannicide obtenue par ses efforts, avail jure sa perte. II se retira en Allemsgne, d'ou il ne revint qu'en 1^19, apres la mort de Jean-sans-Terre. II vint alors habiter Lyon, pres d'un de ses freres, prieur du monastere des Celestins de cette ville. II y passa les dix dernieres annees de sa vie, occupe & composer divers ouvrages et a enseigner les premiers elements de la doctrine chretienne aux petits-enfants de la paroisse Saint-Paul. Sa mort arriva le 12 juillet 1429. Cf. P. Feret, La Fdealtf de thdologie de Paris. Moyen- Age, t. IV, p. 228-273; L. Salembier, dans Dictionnaire de Theologie catholique, t. VI, col. i3i3-i33o. "

avec eclat au concile de Bale, ou il disputa centre les Bohemiens (i). A leur exemple, Dom Henri a ilmstre le cloitre par son humilite et sa grande regularite. II avait fait ses etudes chez les Jesuites de Charleville, qui, temoins de ses precoces talents, chercherent a 1'attirer en leur Societe : son regent s'offrit meme a le conduire au noviciat de Nancy. Mais 1'ecolier, se sentant appele ailleurs, entra a Saint-Remy de Reims et faillit y attirer son regent qui, apres 1'etre venu voir, postula a son tour et ne fut pas accueilli par le Pere General.

Le jeune Charlier pronongases voeuxavingtet un ans, le 9 septembre 1 665 ; il avait eu pour maitre des novices Dom Gilles Blondeau et pour prieur Dom Marc Bastide. A Saint-Germain-des-Pres il fit ses etudes sous les Peres Michel des Fosses et Thomas Blampin et, une fois sorti des cours, il devint zelateur a Saint-Faron, d'ou il passa a Saint-Thierry pour remplir les charges de sous-prieur et de directeur des jeunes profes. Nomme ensuite sous-prieur a Saint-Remy, il commenca en ce milieu a s'appliquer a la predication. Puis on 1'envoya a Saint-Denis, ou il fut encore sous-prieur pendant six ans et continua de pr^cher. II donna les dominicales de 1'Avent et du Careme en 1'eglise de Sainte-Croix de la Bretonniere, et les jours ou il devait precher, apres avoir dine a Saint- Denis, il montait a cheval pour etre a Paris entre midi et une heure. Le sermon fini, il remontait a cheval, revenait a Saint-Denis, et ne manquait pas le lendemain d'assister a matines. Comme Dieu benissait ses predications, des amis lui procurerent la station de la cathedrale de Meaux. G'etait la derniere annee du priorat de Dom Claude Martin a Saint-Denis, et, en meme temps, une annee de recollection exigeant un travail regie. Dom Gharlier sollicita une dispense de ce travail, aim de pouvoir preparer ses sermons. Au lieu de cela, le Prieur, qui connaissait la vertu du sujet, lui repondit qu'etant sous-prieur, il devait 1'exemple aux jeunes religieux : il n' avait qu'a mettre sa confiance en Dieu, qui certainement lui viendrait en aide. Dom Gharlier suivit cet avis, et le public continua de gouter sa parole.

II precha ensuite en plusieurs cathedrales du royaume : a Chartres. a Evreux, a Rouen, a Reims, a Soissons, a Noyon, a Glermoiit en

(i) Gharlier (Gilles) naquit a Cambrai et etudia au college de Navarre, dont il devint un docteur apres de brillantes legons sur le Maitre des Sentences. En i43i il etait nomme doyen de 1'eglise de Gambrai et peu apres fut depute au concile de Bale, dont il fut un des legats envoyes a Prague pour essayer de ramener les Hussites a la doctrine catholique. Au retour de sa mission, temoin des luttes entre le concile et le pape, il quitta Bale et revirit a Cambrai. II mourut tres age le a3 novembre 1^72, etant devenu le doyen des theologiens de Paris. Gf. P. Feret, I. c. p. 3og-3i3.

DOM HENRI GHARLIER ' 1 69

Auvergne, a Saint-Martin de Tours, a Rennes, a Toulouse, et dans plusieurs paroisses de Paris, et partout il s'acquit la reputation d'un tres bon predicateur et d'un tres saint religieux. Je passai huit jours a Evreux a 1'epoque oii il y precha un second Gareme, et le Gardien des Cordeliers me dit alors qu'on n' avait jamais vu un orateur de sa force; qu'il eclipsait tous ses devaftciers et que, de vingt ans par dela, les predicateurs qui lui succederaient etaient fort a plaindre. Les chanoines de Toulouse ne m'en parlerent pas en termes moins obligeants, se declarant prets a lui offrir leur chaire toutes et quantes fois qu'il le voudrait.

Dom Charlier avait pour methode de ne se laisser detourner d'aucun exercice regulier par ses predications. Les jours meme qu'il prechait, il assistait a matines et a la grand'messe. Son sermon fini, il s'essuyait, buvait un coup et venait a vepres. II disait que saint Benoit recommande TOffice divin. par-dessus tout et que, par consequent, nous devons le preferer a tout; que pour lui il cesserait de precher le jour ou il lui faudrait prendre sur ces exercices. On Fa vu quelquefois apres son sermon venir faire serviteur ou lecteur au refectoire. .

11 a toujours ete fort zele pour les observances regulieres et fort humble., On a voulu plus d'une fois le faire prieur, mais il a toujours refuse. L'an 1 68 1, il fut nomme prieur de Saint-Lucien de Beauvais, il s'en. excusa; on lui fit de nouvelles instances, etpar obeissance il y alia, prit le rang de prieur, et monta a la haute salle; puis il appprta de si fortes raisons que les superieurs le dechargerent.

Son grand age ne le dispensa jamais de rien : nous 1'avons vu age de quatre-vingts ans faire lecteur et serviteur au refectoire, et a Saint- Germain ce service est fort penible. II avait Tame si innocente qu'a peine son confesseur au cours d'une ahnee trouvait matiere a absolution. II a toujours eu une vie si uniforme qu'on peut dire de lui que tel il etait un jour, tel il etait un autre. II avait une peine extreme de la transgression des regies, et il ne pouvait s'en taire.

Le 12 octobre 1727, qui etait un dimanche, il assista a matines, dit la messe, confessa une pieuse demoiselle, vint a 1'office : mais au milieu de la procession, il tomba tout a coup frappe de paralysie : a peine pouvait-il parler. On le porta a l'infirmerie; on pratiqua une saignee; on essaya de le faire marcher, mais cela lui fut impossible. Comme j'etais pres de lui lorsque sonna le dernier coup des vepres, je 1'avertis que j'allais les reciter pres de lui : et il fit remarquer qu'il n'avait pas dit none. Je dis cette petite heure, et il recitait 1'onice en meme temps qiie moi. II elait si accoutume a servir Dieu au moment marque que,

1'heure de complies etant arrivee, il se fit conduire a son oratoire, ou etant arrive il nous dit : Recitons complies : ce qui toucha fort le Pere General et un autre religieux qui etaient pres de lui. Puis se mettant a genoux, il se confessa. II ne fut point effraye des approches de la mort. Le r5, comme on commengait matines, il expira paisiblement. 11 avait quatre-vingt-trois ans, et a cet age il lavait encore ses sergettes. Geux qui Font connu etaient persuades qu'il avait conserve rinnocence baptismale. Etant encore dans le monde, sa vie etait fort reglee. II avait fait partie de la Congregation et en etait devenu le prefet. Le jesuite qui la dirigeait faisait quelquefois prendre la discipline aux jeunes gens qui en etaient membres (i).

Du R. P. DOM PIERRE LOUET

Dom Pierre Louet, natif de Rouen, fit profession a Saint-Faron le 10 juillet i665, a 1'age de vingt et un ans, et, ses etudes terminees, il fut envoye a Saint-Remy de Reims, ou j'etais novice, pour y etre zelateur. Un an apres, il fut sous-prieur a Saint-Nicaise et directeur des jeunes profes. II fut ensuite prieur de Lagny, de Saint-Jean et de Saint- Vincent de Laon, de Saint-Lucien de Beauvais (2), et une deuxieme fois de Saint-Jean de Laon (3). Ayant demande sa decharge et 1'ayant obtenue,

(i) Vanel, Necrologe de Saint-Germain-des-Prs, p. i56.

(a) Ce monastere doit son origine a un oratoire eleve sur le tombeau de saint Lucien, premier eveque de Beauvais et martyr. Detruit par les barbares, il fut, a la demande de 1'eveque Odon et de 1'abbe saint Evroult, remplace, en 58a, par une eglise construite par Chilperic I, qui y mit des moines. En 845 1'abbaye de Saint- Lucien fut detruite par les Normands et se releva promptement. En i346 elle tomba aux mains des Anglais, qui la livrercnt aux flammes. Au siecle suivant, en 1^72, les Bourguignons la pillerent, et ensuite elle eut beaucoup a souffrir des Calvinistes et de son abbe commendataire, le trop celebre cardinal et apostat Odet de Chatillon. La Congregation de Saint-Maur y fut introduite en i665, restaura le monastere et fit reconstruire les batiments detruits. Les nombreuses reliques qui y etaient conservees furent, sauf quelques ossements de saint Lucien, dispersees ou jetees au feu en

(3) Ce fut en 1681 que Dom Pierre Louet debuta dans les hautes charges de la Congregation. En cette annee le Chapitre general le choisit pour prieur de Lagny. En 1 684 et 1687 il etait nomme prieur de Saint-Jean de Laon; en 1690 et 1698, de

DOM PIERRE LOUET I 7 I

il flit envoye comme sous-prieur a Saint-Remy de Reims. Pendant pres de quarante ans il a eu la direction des jeunes profes, et il les a plus exhortes et instructs par ses exemples que par ses paroles.

Dom Pierre Louet etait fort penitent, tres retire et detache du rilonde. Sa mortification parut dans une maladie, ou, etant attaque d'un facheux rhumatisme, on lui appliqua pour le guerir des bouteilles d'eau chaude, mais si chaude qu'il en fut brule. II endura sans se plaindre la plaie que ce remede lui causa sur tout le corps. II aimait fort le travail manuel, et on 1'a vu en careme se livrer pendant quatre heures de suite aux travaux fort penibles de la demolition d'un vieux batiment dont les murs etaient si bien cimentes qu'il fallait frapper plusieurs fois de toutes ses forces pour en detacher une pierre. Etant prieur de Lagny , il resolut de terminer la construction de 1'eglise laissee inachevee depuis plus de cinq cents ans. Tout etait plein de decombres qu'il enleva avec 1'aide des jeunes profes, et d'un lieu horrible a voir, il fit une tres belle eglise : Dieu ayant donne sa benediction a son entreprise. Apres sa deposition, ses parents, a son insu, demanderent aux superieurs de 1'envoyer a Rouen, et il n'y alia que par obeissance. II est encore aujourd'hui a Saint-Ouen de Rouen, ou, tout courbe qu'il est, age de quatre-vingts ans, il remplit I'office de sous-prieur et de directeur des jeunes profes.

Dom Pierre Louet mourut a Saint-Ouen de Rouen le 11 fevrier 1780.

Du R. P. DOM JEAN GELLE

Voici un modele accompli de vertu et de patience que tout le monde avec raison regarde comme un saint. Ce serviteur de Dieu, natif du Ghesne (i), au diocese de Reims, age de vingt et un ans, fit profession a Saint-Remy le a3 septembre 1666. Dans sa jeunesse il se distingua

par sa piete et sa fidelite a tous ses devoirs. Apres ses etudes et sa

fj

Saint- Vincent en la meme ville; en 1696 et 1699, de Saint-Medard de Soissons; en 1702* et 1706, de Saint-Lucien de Beauvais; en 1708 et 1711, de Lagny; et en 1714 de nouveau a Saint-Jean de Laon. Trois ans plus tard, en 1717, il obtenait d'etre decharge de la superiorite.

(i) Le Che$ne, ch.-l. de canton de 1'arrondissement de Vouziers, Ardennes.

recollection, il fut choisi avec quelques autres religieux d'esperance pour travailler a la nouvelle edition des ceuvres de saint Augustin sous la direction de dom Francois Delfau. Us vinrent done a Saint-Denis, ou j'etais ecolier. Mais peu apres, le maitre du Mont-Saint-Michel etant venu a manquer, le R. P. Dom Vincent Marsolles y envoya Dom Jean .Gelle, qui, sans faire aucune reflexion, quitta un monastere agreable pour aller dans une maison ou les religieux ont de la repugnance a habiter, et y prendre la place d'un maitre qui s'etait brouille avec son prieur. Le nouveau venu repondit aux esperances qu'on avait fondees sur lui et vecut en bonne intelligence avec le prieur. II fut maitre et sous-prieur en meme temps, contenta ses ecoliers dont il se fit aimer et toute la communaute. 11 fit deux fois le cours de philosophic, et, apres avoir regente quatre ans dans la province de Bretagne, il fut rappele en celle de France, ou il enseigna la theologie.

Dom Gelle tut ensuite prieur du Treport, puis de Saint-Quentin (i), ou il fit beaucoup de bien, et ramena dans le sein de 1'Eglise plusieurs protestants. Bon controversiste, il etait fort aime de son eveque ravi d'avoir trouve un homme capable de convertir a la verite les heretiques de son diocese. D'une grande droiture, il savait allier a une douceur admirable une charite vraiment chretienne, ce qui contribuait autant a les iaire rentrer en eux-memes que les conferences qu'il avait avec eux (2).

(1) Dom Jean Gelle (ou Gele) fut nomine prieur de Saint-Quentin-en-Hsle par le Ghapitres generaux de 1684 et 168.7. Ce monastere, de 1'ancien diocese de Noyon, etait a Torigine un oratoire construit dans une ile de la Somme ou furent trouvees et conservees les reliques de saint Quentin. Un monastere s'eleva pres de ce sanctuaire. 11 fut detruit par les Normands, et ensuite habite par des clercs ou des chanoines. Dans la seconde moitie du X siecle, un chanoine, nomme Anselme, aide par le comte Albert, y ramena les moines sous la conduite de 1'abbe Arnold (960). Liudulphe, eveque de Soissons, favorisa de tout son pouvoir cette restauration et fit reconstruire Teglise (v. 984). Le XI* siecle fut une epoque glorieuse pour 1'abbaye de Saint-Quentin-en-1'Isle. Au XVI* siecle, en 1657, " e monastere fut detruit, et les moines chasses durent trouver un refuge dans d autres abbayes. En 1667 & s purent revenir a Saint-Quentin, mais Tobservance reguliere y etait presque abandonnee. L'abbaye etait devenue comme un fief de la famille de Gaumartin pendant tout un siecle. En 1616 quelques moines essayerent une reforme en introduisant dans leur monastere les Constitutions du Mont-Cassin. En i634 Us y appelerent les religieux de la Congregation de Saint-Maur, qui n'en prirent possession qu'en 1667. Cette abbaye fut detruite pendant la Revolution.

(2) L'eveque de Noyon, Mgr Frangois de Clermont-Tonnerre, lui rendait ce temoignage : Le R. P. Prieur et les religieux du couvent de Saint-Quentin-en-1'Isle, de mon diocese, sont dignes de toute la protection de M. 1'Intendant, surto\vt le prieur qui s'est distingue par de grands et signales services en faveur des nouyeaux convertis qu'il a egalement instruits par ses lumieres, assistes par sa charite et edifies par ses exemples.

DOM JEAN GELLE" iy3

Ce digne religieux remplissait tons les devoirs d'un bon prieur; mais il sentait tout le poids de la charge qu'il portait avec impatience, quoique avec soumission. 11 travailla done a s'en faire decharger, et au Ghapitre general de 1690 ses voeux farent exauces : il fut absous de la superiorite. On le fit venir a Saint-Germain-des-Pres, oii il exerga d'abord 1'offlce de sous-prieur sous le Pere Dom Arnoul de Loo, qui lui donna aussi la direction d'une recollection. II s'acquitta parfaitement de 1'un et 1'autre emploi, en depit d'une violente attaque de goutte qui le contraignit a garder la chambre, ou de son lit il faisait les exhortations aux recolliges.

Environ ce temps-la M. I'eve'que de Chartres vint prier nos superieurs de faire travailler quelques-uns de nos confreres a une nouvelle edition d'Yves de Chartres. Us jeterent les yeux sur Dom Gelle et lui confierent ce travail. Gelui-ci se rendait bien compte que 1'edition de cet auteur n'etait pas aussi interessante que celles des ouvrages des Peres entreprises dans la Congregation. Mais, fermant les yeux sur 1'incertitude du succes, il ne laissa pas de s'en charger, collationna avec soin les manuscrits qu'il rencontra. composa une vie d'Yves de Chartres, et mit son auteur en etat de voir le jour. Mais Dieu, qui veut sanctifier les sieiis par la patience, permit que 1'examinateur qui lui fut donne fit difficultes, non sur le travail, mais sur la personne d'Yves ; et ensuite il ne trouva point de libraire pour rimprimer. II souffrit le tout avec patience,, aussi content que s'il avait recu les applaudissements du public (i).

Toutefois il fit beaucoup plus paraitre sa patience et sa vertu plus qu'hnmaine dans les douleurs de la goutte qu'il souffrit plus de trente ans. Dans les premieres atteintes de ce malil se reduisit pendant plus de trois ans a ne boire que de I'eau chaude. Ce remede, qui en a gu6ri tant d'autres, ne lui apporta aucun soulagement. La goutte se repandit par tout le corps, et il n'y eut point de parties ou il ne souffrit de violentes douleurs. Ses mains devinrent horribles a voir ; 11 avait a presque tous les doigts des boules de la grosseur d'une petite noix d'ou Ton

(i) Les Matdriaux pour une edition d'Yves de Chartres conserves parmi \es~ manuscrits latins provenant de Saint-Germain-des-Pres, Bibl. Nat., n" ta. 317-12.818, sent probablement ce qui reste du travail de Dom Gelle... Voir Wilhelm, Supplement..., p. 288. M. Baudrand ayant legue sa bibliotheque a Saint-Germain-des-Pres a charge de faire imprimer en francais son Dictionnaire, Dom Jean Gelle corrigea, augmenta cet ouvrage et le publia sous le titre : Dictionnaire geographiqae et hislorique contenant une description exacte de tous les Etats, Royaumes, Provinces... Par Michel- Anioine Baudrand, Prieur de Rouvres et du Neufmarch.6. a in-f, Paris, 1705. Voir Dom Tassin, Hist, litter air e..., p. 4?3 ; Vanel, Ndcrologe..., p. 1^7.

voyait sortir de la chaux qu'il tirait lui-meme. Avec Job, son modele, il rendait graces a Dieu de 1'avoir rendu digne de souffrir et souhaitait meme qu'il augmentat ses douleurs. Si on lui disait qu'un religieux malade souffrait beaucoup, il desirait prendre sur lui sa maladie. Lorsque la goutte lui donnait quelque relache, il disait la sainte messe, se trainait au choeur, et meme au refectoire ou son voisin avait la charite de couper son pain. II venait prendre un peu Fair au jardin pendant la recreation, et comme il ne pouvait marcher, s'asseyait sur un bane, gardant le silence avec les hommes pour ne s'entretenir qu'avec Dieu. Les dernieres annees de sa vie, il devint tout a fait impotent, en sorte que pendant la plus grande partie du temps il restait couche. Lorsqu'on le levait, il fallait lui mettre ses habits, ce qui lui renouvelait des douleurs tres aigues par tout le corps. II disait quelquefois en souriant a ceux qui lui rendaient ce service : Vous e"tes des bourreaux. Jamais il ne se plaignait de ceux qui le servaient, et il recevait avec actions de graces tout ce qu'ils lui donnaient. II est maintenant dans une tres grande faiblesse fort penible et humiliante. II ne parle presque plus, si ce n'est pour reciter son office. II a pourtant encore toute son intelligence, et, age de quatre-vingts ans, il attend avec patience le moment ou il plaira au Seigneur de le delivrer des miseres de ce monde.

Quelques semaines avant sa mort, Dieu, voulant le purifier encore davantage, lui envoyade nouvelles souifrances. Son corps n'dtait plus qu'une plaie, et les douieurs lui arrachaient parfois de grands- cris. Gependant il conserva sa tranquillite ordinaire ; et lorsqu'on lui parlait de ses soufifrances, il disait que c'etait des fruits du paradis. Enfin il vint dans un teletat qu'il ne pouvait plus avaler que quelques gouttesde bouillon. On etait surpris qu'un corps si affaibli put resister a tant de souffrances. Dieu voulait nous donner un modele. Tous ceux qui 1'approchaient, religieux, domestiques, seculiers, etaient graridement edifies d'une telle vertu. Le 6 juillet on lui donna a trois heures 1'extre'meonction, et a six il expira, allant recevoir la recompense d'une vie tres innocente, tres reguliere et sanctifiee par la souffrance. G'etait en 1'annee 1726.

DOM NICOLAS HOUGATS 176

GCLIII

Du R. P. DOM JACQUES IRREBERT

Dom Jacques Irrebert, natif de Rouen, fit profession a Lyre, a I'&ge de vingt e^un ans, le 2 d'aout 1668. II a toujours passe pour un homme de Dieu et un excellent religieux. Malgre son aversion pour les charges, , il fut contraint de demeurer assez longtemps superieur. La premiere fois qu'il fut nomme prieur, il en fut si afflige qu'il versa un torrent de larmes. Enfin etant depute au Ghapitre general, il mena si bien ses affaires et plaida si habilement sa cause qu'il obtint sa decharge (i). On 1'envoya au Bee pour y exercer Foffice de cellerier. Je ne sais s'il y est encore. On le loue surtout de son detachement pour ses parents, auxquels il ne rend aucune visite et qu'il pria instamment de ne pas venir le voir.

II deceda au Bee le 18 avril 1727. Etant cellerier, il ne manquait ni a matines, ni a la meditation. II assistait chaque jour a vpres et ne negligeait jamais de faire sa meditation du soir.

CCLIV r Du R. P. DOM NICOLAS HOUGATS

Le R. P. Dom Nicolas Hougats est natif de Saint-Malo. Ses parents 1'appliquerent au commerce. Etant alle sur mer, son vaisseau fut pris par des corsaires qui I'emmenerent a Alger. La il fut conduit avec les autres captifs sur la place publique, ou il fut mis en vente. II tomba en assez bonnes mains, car le maitre qui 1'achetale traita humainement et les dimanches et les jours de fete Tenvoyait entendre la messe. Au bout de deux ans de captivite, il fut rachete par une bonne rancon et revint

(i)Dom Jacques Irrebert fut nomme en i684 et 1687 prieur de Saint-Pierre de Preaux; en 1690 et 1698, de Beraay; en 1696 et 1699, dc Lonlay ; en 1702, de Saint- Florentin de Bonneval; en 1706 et 1708, de nouyeau de Lonlay; en 1711 et 1714, de Saint-Evroult. En 1717 il fut dechavge de toute superiorite.

a Saint-Malo. Mais, degoute du monde et de tout ce qu'il pouvait en attendre, il entra au noviciat de Saint-Melaine de Rennes, ou il fit profession le 4 decembre 1669, age de vingt-six ans. 11 fut dans la suite prieur de Saint-Gildas de Rhuys (i). II savait tres bien 1'arabe, qu'il avait eu le temps d'apprendre a Alger. II apprit encore le grec et 1'hebreu aim de mieux entendre 1'ficriture Sainte. Cela fut cause que Dom Georges Louvel (2), secretaire du R. P. General, le fit appeler a Paris. Mais il se degouta vite du sejour en cette ville. De retour dans sa province, il fut fait prieur de Saint-Malo (3). II s'y acquit la reputation d'un homme de probite et fort eclaire. L'eveque (4) 1'estimait fort et en tirait grand secours dans tous les cas relatifs au commerce, qu'il tranchait avec une nettete qu'on ne trouve dans aucun casuiste. G'est pourquoi ce prelat fut fort afflige quand, par suite de la malice d'un mechant . moine, il fut depose (5). Dom Hougats en benit Dieu et vint a Marmoutier,

(1) Saint-Gildas-de-Rhuys, com. du canton de Sarceaux, Morbihan. Un moine ecossais, saint Gildas, dit le Sage, etant venu en Armorique, fonda vers le milieu du VI" siecle une abbaye en ce lieu. Les Norrnands la pillerent, et les moines, obliged de fuir, transporterent les reliques de leur fondateur a Deols, en Berry, ou elles demeurerent. Vers Tan 1008, a la demande du due Geoffroy I", le monastere fut restaure par Gauzlin, abbe de Saint-Benoit-sur-Loire, qui en confia le gouvernement a un religieux, originaire de 1' Armorique, saint Felix, qui mourut le 12 fevrier 1088. L'eveque de Vannes Judicael avait consacre 1'eglise du nouveau monastere le 3o septembre 1082. Abelavd fut choisi en iia& comma abbe de Saint-Gildas; mais apres quelques annees il se retira a Saint-Marcel de Chalon, oia il mourut. Au commencement du XV1 siecle la commende s'introduisit dans ce monastere et y amena la decadence. Par la suite, pour y remedier, les moines s'affilierent & la Congregation des Exempts, et en i645 a celle de Saint-Maur L'eglise de Fabbaye est devenue paroissiale et ce qui reste des batiments conventuels est devenue la propriete des Soeurs de la Gharite de Saint-Louis.

(2) Dom Georges Louvel, ne a Rennes, fit profession, age de 28 ans, a 1'abbaye de Saint-Denis le 18 Quillet i656. II fut prieur en 1678 de Saint-Nicolas d'Angers, et trois ans plus tard depositaire de la Congregation jusqu'en i684. II devint alors secretaire de Dom Benoit Brachet, Superieur general de la Congregation. Ce fut en cette qualite qu'il composa et adressa a tous les monasteres une circulaire sur la mort de ce superieur. De 1708 a 1714 il fut prieur de 1'fivieres et mourut dans ce petit monastere le 26 mars 1716.

(3) En 1611 des benedictins anglais forces de quitter leur pays avaient obtenu de s'etablir a Clermont-en-Param6, d'ou ils vinrent en 1620 a Saint-Malo et y fonderent le monastere de Saint-Benoit qui cut pour premier superieur Dom Gabriel de Sainte-Marie Gifford, mort archevdque de Reims. Pour repdndre aux ordres de Louis XIII, les moines de ce prieure, apres avoir essaye de s'unir a la Societe de Bretagne, s'agr^gerent en 1688 a la Congregation de Saint-Maur; mais ce monastere n'en fit veritablement partie qu'en 1669. Apres la Revolution, 1'eglise de Saint- Benoit de Saint-Malo fut transformee en caserne, puis en magasin de foufrages et de vivres, et les batiments claustraux furent livres a 1'administration des Tabacs.

(4) Vincent-Francois Demarets, eveque de Saint-Malo de 1702 a 1789.

(5) Dom Hougats fut nomme prieur de Saint-Gildas-de-Rhuys en 1684 et 1687. II fut choisi comme prieur de Saint-Malo par le R. P. Dom Boistard, Superieur gene-

Page 1