LES TRENTE BEAUTÉS DE MARTIGUES
La trentième... Sainte bonne Mère, nous y sommes ! Et je ne vous ai rien dit de ses trois églises, non plus que de ses trois curés et de ses trois congrég-ations de filles !
Il faut savoir qu'à Martigues nous allons volontiers par trois : mais que nul ne s'en raille, parce que le nombre trois est sacré dans toutes les religions et les philosophies. Je n'ai rien dit, pauvre de moi, ni de nos salles vertes, ni des feux que I'oe fait pour sainte Madeleine ! Mais si j'ai voulu abréger ce mauvais portrait des beautés de mon pays^ messieui^ les Félibres, c'est pour vous dire : Aile? le voir, car vous ne pourrez pas finir le compte que j'ai commencé.
On m'écrivait : — Tu trouveras beaucoup de changement.
Je ne m'en suis guère aperçu.
On ajoutait : — Cela a beaucoup enlaidi.
Ces façons de parler étaient rassurantes.
Oserai -je le dire ? Je ne crois pas que la main de l'homme enlaidisse facilement la nature ? Non, je ne suis pas ruskinien et viens de m'en apercevoir. Sans doute, ma petite ville est en pleine transformation depuis qu'on l'a inscrite sur le trajet du canal de Marseille au Rhône et du chemin de fer de Miramas à Marseille. On a beau faire, on a beau dire, on ne gâtera pas les trente beautés.
Il n'est pas question de justifier les pots de moutarde géants plantés au versant des Alpilles, ni les bouteilles d'encre monumentales qui, non loin d'Aix, insultent à l'ombre athénienne de la Sainte- Victoire de Marins. Ce qui est laid est laid, fût-il fait de main d'homme ! Mais dans un beau pays, dans un pays bien configuré et bien peint, je mets en doute l'importance de ces saletés éphémères : à
peine reconnues, elles sont rejetées par l'esprit et même par l'œil, qui ne demande qu'à en faire abstraction dans ses jugements.
Je vois ici river et boulonner un de ces fragiles ponts métalliques à claire-voie qui seront la honte durable de notre temps : eh ! bien, je le vois sans le voir, et tout homme doué de l'humaine raison en fera autant : il le rayera du paysage par un décret automatique de son instinct. La gêne que m'oppose cet ouvrage d'art est vaincue par mon partipris de la surmonter. 11 ne faut pas donner cent ans de vie à ce treillis de poutres noirâtres. D'ici cent ans les trains rapides se moqueront du rail et survoleront ; les morsures de l'air et de l'eau seront venues à bout de l'insolent et grêle échafaudage de fonte ou d'acier : seules subsisteront les piles dénudées en forme d'écueil solitaire, le pêcheur éternel y viendra amarrer ou briser son embarcation et l'étang d'alentour n'en aura pas perdu un atome de sa grâce et de sa beauté.
Où serait cette grâce, que deviendrait cette beauté si leur poésie dépendait du remuement de quelques cubes de terre ou de fer !
Le paysage qui s'étend sous ma fenêtre a déjà beaucoup changé depuis peu. En face de la table où j'écris, un petit tableau de famille, de ceux qu'une
trisaïeule avait soin de dédier « à sa bonne maman », eïi raconte de belles sur la différence de ce que nous voyons à ce qui se voyait vers 1780 ou
Je n'y puis compter que trois choses qui soient 2«stées les mêmes : notre maison, moins quelques portes ou fenêtres latérales, aveuglées depuis ; audessus, un moulin à vent, mais qu'on a décoiffé et quia perdu ses ailes ; et le gros pin, debout sur la limite occidentale de ce coin de jardin. Encore l'ombelle sombre qu'il déploie au soleil du soir est figurée ici par un petit plumeau : soit qu'elle ait commencé par un aspect aussi misérable, soit plutôt que ma vénérable arrière-mère-grand, très forte pour camper une silhouette de chêne ou de tremble au premier plan de ses compositions, soit tombée au-dessous de tout quand il ne s'agissait que des essences résineuses, mal appréciées de son temps.
Mais l'intérêt de son dessin est de montrer, d'accord avec tous les grimoires, que ce pin, ce moulin et cette maison qui survivent étaient situés dans des conditions tout à fait différentes de ce qui existe aujourd'hui. Nous nous trouvions alors tout à fait riverains de l'étang, ses petites vagues venaient mourir entre les radicelles du verger. De nos jours, quelques joncs marins 'ndiquent seuls l'ancienne présence du flot : refouée et canalisée au loin, l'eau vive a reculé de plusieurs centaines de mètres. Est-il besoin de dire ce
qu'elle a emporté de mouvement, de liberté aérienne et aussi de fièvre en laissant la maison, les arbres et les fleurs bien à sec au milieu des terres ? Mais la question est de savoir si nous n'y avons que perdu.
Nos yeux sufBsent à répondre : sur l'espace pris à la mer ont été aménagés des marais salants dont les bassins symétriques développent leur carrelage de vitraux d'or rouge et d'or glauque, qui s'enflamme ou s'éteint comme le veut le ciel. Toute ma petite enfance a curieusement recherché quels palais de fées souterraines prenaient leur jour par ces croisées étincelantes. N'ayant pas vu l'ancien état, je ne puis rien en dire, si ce n'est qu'il eût pu, tout comme le nouveau, stimuler quelque rêverie.
Je n'ai pu voir non plus une très vieille lour dont parlaient beaucoup nos anciens.
A la tête d'un pont, elle imprimait à la cité un petit air de fierté et de baronie. Là, nos pères avaient défié Doria. Là, nos ligueurs réfugiés contre ceux de la Religion avaient arquebuse le poète Malherbe, qui servait le roi huguenot. Là, se tenaient nos cloches catholiques communalistes et, lors de la démolition, elles furent descendues solennellement pour être remontées dans le clocher nouveau. Nos mères étaient petites filles lorsque
LA PKTITE VILLE
cette ruine survint... — Quel regret ! — Je veux bien... Peut-être... Et j'avoue cependant que cette tour rêvée, et désormais indestructible, m'inspire encore plus d'orgueil rétrospectif que de regrets profonds.
Comment regretter l'inconnu ? Où s'éleva la tour, je n'ai jamais vu qu'une haute maison très carrée. Neuve dans mon enfance, elle est maintenant revêtue d'une patine d'ambre et de miel : comme elle était coiffée d'une lanterne éblouissante, ces quatre miroirs culminants sont le point de la ville qui prenait chaque jour toutes les alouettes de mon imagination nouveau-née. — Beauté, cela ? — Peutêtre que non, s'il le faut. Mais peut-être que oui, si l'on veut à tout prix donner de la beauté à la vieille tour démolie. Que les jeux du soleil sur la verroterie ne vaillent pas mieux qu'un mirage d'histoire obscure, cependant ils ne valent pas moins. Qui dit antiquité ne dit pas sacrement, notre vie a le droit de détruire pour reconstruire, le monde n'est pas un musée.
Bref, le faux esthétisme étant la plus exaspérante des folies romantiques et n'allant qu'à tout immobiliser par badauderie vénérante, je suis de cœur et d'âme avec ceux qui agitent la pierre, le sable et les eaux, pour essayer d'en tirer un meilleur parti. Superstition pour superstition, autant préférer l'industrie et le génie de l'homme.
L'esprit de lucre n'est pas mon guide. Je ne suis ni ingénieur, ni commerçant ; le vieux toit qui m'abrite et le sol qui me recouvrira quelque jour peuvent renchérir ou tomber au-dessous de zéro, ils ont pour moi tous les prix et n'en ont aucun. D'ailleurs, le canal et la voie ferrée ne nous promettent, matériellement, pas grand'chose. On dit dans le pays : — Nous verrons passer des bateaux. . . En revanche, nous sommes menacés des foudres du grand art : Les peintres qui, depuis une trentaine d'années, tapissent les salons et les expositions d'innombrables « vues » de Martigues, jurent qu'ils vont tous décamper si nous laissons endommager leur paysage domanial. Une pétition court le monde de la palette et du blaireau, et j'ai dû, en recevant cette honorable circulaire, résister à une violente envie de sourire.
Il ne faut pas railler le sentiment conservateur qui dicta la démarche, car il signifie admiration, attachement, respect, fidélité, piété et amour ; il relie dignement aux formes fugitives de ce monde qui change le cœur de l'homme versatile qui rêve en tout la fixité. Otons notre chapeau, ôtons-le le plus bas possible, mais craignons de laisser s'enrhumer le bon sens.
De quoi, je vous prie, se compose ce qui fait la joie de nos yeux dans cet admirable pays ? De la conformation générale des terres, de la stature des hauteurs, de la svelte élégance de ces longues col-
linesbien étendues entre lesquelles s'insinue et s'épanouit une véritable petite mer ;puis, de la qualité de l'atmosphère déterminée par l'évaporation régulière de nos étangs ; puis encore, de la fréquence de brusques assauts du mistral qui ne permettent pas aux vapeurs de traîner et de s'épaissir ; enfin, de la haute et splendide clarté du soleil provençal, rayonnant au-dessus du prisme aérien dans lequel il opère ses jeux délicats. Tant qu'on ne touchera ni à l'eau, ni à l'air, ni au vent, ni à l'astre, les éléments sacrés se riront de toutes les entreprises de l'homme : ils sauront préparer à quiconque sait voir de nouveaux sujets de merveille au fur et à mesure que nous réussirons à changer de place quelques détails. Pour une beauté de perdue, deux naîtront et, quand il n'y en aura pius, l'ample nature saura bien arranger qu'il y en ait encore.
On me dit : — Tout beau, mais les îles?
Rattachée à la terre ferme par deux quartiers bâtis de part et d'autre sur le rivage, la plus vieille partie de ma petite ville élève des îlots à la vénitienne. Il y en avait cinq vers 1840, et deux ont disparu dont j'entends encore vanter le pittoresque, la bonhomie et la rumeur: notamment l'îlot des ter raid ou potiers, notre Céramique, était aussi l'endroit où les pêcheurs goudronnaient les barques,
au grand feu des brasiers, à l'odeur du bois débité et de la poix brûlante, aux coups sonores des calfats qui répandaient de là une vie joviale, maintenant perdue sous les eaux... Mais quoi! si loin que je remonte, à cette même place où Ton évoque un pont-levis, souvent levé et suppléé par des barques nombreuses à l'usage des gens pressés, j'ai toujours vu ce pont tournant dix fois plus long, cent fois plus vite, dont les blanches ferrures, lancées en arc sur l'eau profonde du large port, m'ont toujours enchanté comme signe et comme promesse : signe d'activité naissante ou réveillée, promesse d'un progrès qui tarde, mais qui ne cesse pas d'être espéré, voulu, prétendu, escompté. La vieille ville eut sa marine. Elle suivit Suffren. Elle trafiqua aux Echelles. Elle se souvient que Golbert, et Vauban, et Napoléon, et le prince de Joinville ont rêvé devant elle d'un beau port de refuge où tiendrait tout notre pavillon méditerranéen. J'appelle beau et bon ce qui exalte ce songe national et municipal. Tous ceux des miens qui ont aidé aux transformations anciennes se relèvent en moi pour applaudir aux transformations d'aujourd'hui.
Un autre îlot va disparaître... — Bien, il disparaîtra. — Le (( pont du Roi » sera démoli... — Bien^ le (( canal du Roi » en sera plus vaste. — Si on le débaptise ? — Nous le rebaptiserons sous Philippe VIII, propre petit-neveu du prince de Joinville, qui a donné par ici un regard entendu.
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— Alors, vous irez jusqu'à absoudre la digue...
Il faut vous dire que, en bordure du nouveau canal, vme digue de plusieurs lieues, formée d'empierrements d'une blancheur cruelle, déploie des grâces de muletier ou de géomètre pour suivre ou imiter la ligne incurvée de la côte qui est, à cet endroit, d'une pureté sans pareille. Soyons juste : d'ensemble et de loin, la courbe naturelle et l'artificielle se fondent à la perfection ; mais, de près, le contraste est extrêmement dur, surtout en abordant la ville, où le caillou semble insulter les deux derniers îlots qu'il ne menace d'ailleurs point. Mais, patience! l'écume et l'embrun auront vite fait de déteindre et d'harmoniser. Même, ce déplorable effet total s'évanouira tout entier le jour où quelque promeneur curieux, s'étant avisé de monter en barque et de faire force de rames vers la digue, se dira que la nouveauté qui n'est pas bonne à voir dans le pays est peut-être un très bon endroit pour le voir et pour l'admirer : en effet, qui abordera pour la première fois croira sans doute inaugurer de ce belvédère choisi les délices de l'incomparable reflet nuancé et moiré de nos toits et de nos églises au liquide miroir qui tremble toujours ; on accourra s'asseoir en foule au môme lieu, les chevalets des peintres n'y feront qu'un saut, et l'on y sentira une douceur dite nouvelle, car elle aura été à peine entrevue de nos grands-parents.
Nous la devrons aux ingénieurs et aux archi-
lectes, travailleurs de la terre, travailleurs de la mer, qui nous J'auront donnée sans l'avoir fait exprès, étant tout aussi incapables de la concevoir et de la combiner que de la massacrer, comme on les en accuse. Les moyens de gâter cette vieille planète sont extrêmement limités et nous n'excellons guère qu'à nous gâter l'esprit, Ruskin et son école Font, je crois, démontré surabondamment. Par bonheur, la force des choses se rit des embaumeurs, et son enseignement, transmis d'un âge à l'autre, guérit de leurs tristes leçons.
Janvier 1913.
Jusqu'à ces derniers jours, l'autobus ne menait mes concitoyens qu'à une menue gare en avant de Marseille ; c'est à Marseille même qu'il aboutit depuis une semaine ou deux ; croyez que j 'en ai profité .
Nos bons aïeux avaient fait de leurs coches et de leurs pataches des monuments plus imposants par les proportions que par T élégance. Quand, au petit matin, entre cinq et six heures, dans la nuit de janvier que perçaient difïîcilement les fanaux du port et quelques brasiers de pêcheurs errants sur les canaux, je guettais, à l'angle d'un pont, le passage de la merveille, je ne m'attendais pas à voir jaillir l'étrange monstre traditionnel qui sortit tout à coup de l'ombre, et se trouva, en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, grandi démesurément, près de moi. Son phare énorme, flanqué de deux yeux plus petits, avait cette vertu de multiplier en tous sens le volume du sombre véhicule qu'il décorait, lime fallut un certain elTort d'attention pour me rendre compte que cet objet ventru, bossu, rampant, roulant, qui me semblait participer de l'éléphant, du dromadaire et, sauf votre respect, de la mère truie, n'était pas surmonté d'une bâche
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en toile cirée. A ce détail près, il rentrait dans le type et le rite de tous les véhicules de transports en commun et me permettait même cette installation incommode qui est conforme à tous les précédents de l'Histoire.
Ce que les anciens voyageurs ont conté du matériel antérieur aux chemins de fer paraissait revivre ici dans sa fleur. Impossible de ne pas reconnaître dans la disposition intérieure les arrangements d'autrefois : siège, coupé, rotonde, places d'arrière, sauf l'impériale, décidément sacrifiée en province comme à Paris. Et, comme autrefois, par un réveil imprévu et charmant de nos vieilles mœurs, les classes se remettent à communiquer, du simple fait que les cloisons séparatrices sont à claire-voie ou constituées par des portes plus idéales que réelles. Les différents corps de l'État peuvent donc constater matériellement que, sans prétendre le moins du monde à l'égalité, ils appartiennent tous à la même famille d'animaux à deux pieds sans plumes. Quand se dissipe l'ombre nocturne, conseillère de tristesse et d'hébétement, on cause, on s'interpelle par-dessus les barrières, et les relations sociales se rétablissent à vue d'œil.
Le spectacle est d'une telle philosophie que je forme tout bas un mystérieux pied de nez aux bons charlatans de métaphysique sociale qui, voici trente et quarante ans, dataient un changement moral complet, radical, absolu et irréparable de la concentra-
tion de quelques industries. Allons, allons, c'est nous qui marchions avec notre siècle. Si nous avions manqué le train, nous n'avons pas raté l'autobus.
La première heure du trajet s'était passée à savourer le simple et salubre plaisir de la trépidation qui, d'après mon ami le médecin Vesale ^, est bien capable de guérir, un jour ou l'autre, tous les maux de l'humanité.
Un plaisir plus subtil me venait aussi de ce que la patache nouvelle ou, si l'on veut, renouvelée, traverse les bourgs et villages au lieu de les longer comme la voie ferrée. Même complantées d'acacias, de rosiers du Bengale et de belles-de-nuit, nos gares de Provence sont uniformes comme toutes les gares de l'univers, et voilà qu'à cette pâle monotonie succédait l'intimité charmante des places et placettes de nos villages, endormies encore ou réveillées à peine, qui s'entr'ouvrent comme des cœurs au regard indiscret du promeneur ami.
Il y avait bien douze ou treize ans que je n'avais revu ni Ghâteauneuf-le- Vieux, ni Châteauneuf-le- Jeune, mais, simplement, ce nom sur une plaque bleue avec quelques vagues silhouettes de maisons fugitives qui me tournaient le dos. Il fallait les saluer des hau-
1. Vesale-le-Jeune. Insigne collaborateur de i Action française âe 1908 à 1911.
teurs du train. Une rue, un carrefour, une maison de Ghâteauneuf, comme on les revoit doucement î
Si l'on juge ce point de vue trop égoïste, que Ton se donne la peine de calculer ce que représente pour Ghâteauneuf lui-même, de commodités agréables et d'appréciables petits profits, ce passage, matin et soir, de la patache hospitalière et généreuse. Le rayon de vie régulière qui est ramené au sein de la communauté, le retour des facilités et des échanges, très réellement comparable à une seconde jeunesse, oui le village en peut revivre, oui, la route en est tout égayée et ragaillardie! L'Economie les condamnait. La voilà condamnée^ à son tour, par la vie.
Je tire le même agrément, je calcule les mêmes progrès de vie commune pour d'autres petites localités courues par la bonne voiture : Laure, aux célèbres toits à porcs ; Marignanne, où l'on se souvient de Mirabeau et de sa malheureuse femme ; Gignac, que sais-je encore ? Vérité qui s'étend à tout, comme la lumière du jour.
A la pâle aube grise, sous une pluie à peine sensible, nous gravissions, toujours en patache, l'échelle roide qui conduit au bizarre hameau des Pennes, oùlesmaisons, sur deux ou trois lignes superposées, collent au rocher primitif... Là, comme je
m'étonne de n'avoir pas encore franchi la voie du P.-L.-M. qui, logiquement, auraitdûbarrerlechemin
— Nous avons passé par-dessus la Nerthe, dit le conducteur en riant.
Le tunnel delà Nerthe était donc sous nos pieds, et le rire de l'homme signifiait clairement que, là où le train doit ramper en se cachant avec une espèce de honte, il triomphait, lui, dans la joie du bon air et de la clarté. Cet appareil nouveau qui égaie en vitesse la machine à vapeur passe les cols avec la même aisance que l'antique attelag-e des animaux vivants. C'est ce qui rend farauds machinistes et voyageurs.
Et, comme pour donner un démenti suprême à l'ombre romantique du poète Alfred de Vigny, qui désespérait d'arriver en vagon « dans un sauvage lieu », ce vagon du vingtième siècle, à peine a-t-il passé le carrefour de l'Assassin,, nous enfonce dans un de ces larges déserts qui précèdent Marseille. Durant près d'une demi-lieue, la campagne provençale se fait aussi nue, aussi désolée qu'une lande de Basse-Bretagne. C'est non loin d'ici que Barrés me demandait un jour si nous allions atteindre Saint-Pol-de-Léon. La roche grise ou môme noire ne porte guère que des buissons de kermès aux roides baguettes, hérissées d'une feuille sombre et piquante ; leur succession, ondée d'un grand pli monotone, laisse à peine monter de loin en loin le tronc d'un arbre déjeté, obvier sauvage, amandier perdu ; il est vrai que de longues bandes
de poteaux télégraphiques groupés par rangs de quatre emportent sur la terre aussi nue que le ciel, sans rien divulguer du mystère, les nouvelles, les chiffres, le négoce et les angoisses de l'univers. Les fils courent avec nous dans la solitude en nous criant la proximité de la ville, comme l'odeur du vent, son goût, même son rythme font aussi soupçonner sur la droite, au tomber rapide des collines, le voisinage et le mouvement de la mer.
Mais, on ne la voit pas. On ne la verra pas avant d'arriver à la Joliette. Nous plongeons, presque sans transition, d'une Thébaïde sauvage dans les avant-faubourgs de Saint-Antoine, de Saint- Louis et des autres saints qui, de ce côté, gardent le vieux port provençal.
Plongeon aveugle, en lumière trouble. De longs murs gris, semés de quelques rideaux d'arbres, font la haie de chaque côté. Entre ce double écran, rien à voir que les premiers haillons d'une nombreuse population au travail. La route a des œillères, et sans doute qu'elle jnérite d'en avoir. Ce qui a été obturé si facilement valait-il d'être vu ? La route séculaire des messagers, des poissonniers, des jardiniers de notre Étang n'a-t-elle pas toujours été séparée de la vie et de la beauté de la mer par quelques plis malencontreux d'un terrain qui, avec
quelques fleurs en plus et quelques usines en moins, ne semble pas avoir beaucoup différé de lui-même ?
A méditer de la vraisemblance de l'hypothèse, je songeais par contraste au chef-d'œuvre d'art industriel conçu par le génie des constructeurs du chemin de fer, au débouché du souterrain de la Nerthe sur le golfe de Marseille. Tous les hommes civilisés qui sont sortis de leur pays ont vu cette gloire. Tous les yeux dignes de recevoir la lumière ont admiré, au sortir d'une ombre de sept mortelles minutes, l'éclosion radieuse de l'immense fleur d'azur tendre, ou parfois de chaude améthyste, qui, se développant depuis les roches d'ocre et de feu, épanouit et roule son mouvement serein jusqu'au bord éloigné de la ville et de ses navires, jusqu'aux écueils blonds et dorés portant une citadelle ou un phare, jusqu'à la roche étincelante de la Vierge gardienne, couronnée, presque auréolée par le diadème des eaux. Cette entrée de triomphe est seule digne de Marseille, et le regret qui m'en venait au fond de mon autobus fut tellement vif que, au soir du même jour, j'ai tenu à repasser sur le front du cirque sublime, en reconnaissant dans mon cœur que le chemin de fer peut avoir encore du bon.
Il n'y a pas à dire. Le cerveau inventif et l'âme industrielle qui choisirent à cet endroit le débouché de la voie ferrée souterraine se conduisirent tout aussi noblementqu'auraientpulefaire de grands contemporains de Périclès oudeMédicis. Où rôdaient seu-
lement des contrebandiers et des pâtres ^, s'écoulent, le jour et la nuit, des fleuves de curieux de toute nation : et là, grâce au travail de la bombe et du pic, les attend le banquet d'une poésie immortelle. Je ne me sentais ni impie, ni révolutionnaire, mais juste et raisonnable en saluant les excavateurs, les perforateurs et les constructeurs, que l'on a commencé par traiter de sauvages délirants ou de profanes sacrilèges : ils sont les bienfaiteurs qu'il faut associer dans notre gratitude à nos pères les plus anciens. L'ingénieur du xix^ siècle aura amélioré, embelli et accru le commun patrimoine, ajoutant Fart à la nature, accroissant de ses forces propres les forces précieuses capitalisées avant lui.
Y a-t-il un Progrès ? Il y en a plusieurs. Surtout il devrait y en avoir. 11 y en aurait à coup sûr si chaque âge ne s'oubliait à perdre d'un côté ce qu'il gagne de l'autre, si, la plupart du temps, l'homme ne négligeait de mettre bout à bout ses plus admirables profits. Tout se concilierait moyennant l'esprit de synthèse par qui les progrès de détail seraient de temps en temps réunis et coordonnés : quelle perfection, par exemple, si notre patache électrique voulait gagner Marseille en suivant la voie des hauteurs !
Janvier 1913.
1. Le pâtre de Victcr Gelu, par exemple dans le Credo de maître Cassi n :
Menavi Vescaboué de Louei de la Varuno Dei colo de la Ncrlo a la baume Bourboun Lou soir qii'ai devina lei secret de la luno Sus la batlarié de Niouloun