‹ L'étang de BerreChapitre 18 sur 68 · Voir dans mon livre Anthinea, p · texte numérisé non relu

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souches arrachées renaissent, dit-on, aujourd'huL Elles retrouveront peut-être l'antique vertu. Ea attendant, parmi quelques rares bouquets de cyprès, de pins et d'yeuses, étincelle partout une pierre tendre et dorée que les étés normaux élèvent aux splendeurs de l'incandescence parfaite. Rien n'es! beau comme le soleil rayonnant à cœur joie sur le pâle corps allongé de ces roches pures qui descendent mollement à la mer. Il n'est pas un rocher^ pas une anse, pas un bosquet, pas un buisson de ces parages que nous n'ayons battus, mon frère et moi, à l'âge où marcher au soleil en disant de beaux vers dans toutes les langues possibles est un plaisir d'esprit et de corps qui les contient tous.

Gomment peut-on faire des sottises sous ce beau ciel? Voilà une petite paroisse de hameau à qui les lois de dévolution et de séparation ont fait perdre son repos de jour et de nuit ; le bruit de ses disputes monte jusqu'à Paris. Un prêtre expulsé de la

maison curiale, le maire, les gendarmes A lire

et à relire les historiettes brodées sur le fond de rhistoire, il faut commencer et finir par faire à la face du ciel» provençal le même aveu très véridique : c'est complètement idiot.

Nous parlons de la chose, nous ne parlons pas des personnes. Il m'est impossible de parler des

iO LA PETITE VILLE

personnes, sans j mettre toutes les nuances du souvenir et de la sympathie. M. le Curé de la Couronne et moi, nous n'avons cessé de nous tutoyer que du jour où il a reçu les Ordres mineurs; je l'aperçois encore assis sur les bancs de nos classes parmi les séminaristes en petite blouse, faisant face à mes camarades, collégiens en veston. Quant à M. le Maire, il ne me souvient pas que le mot vous ait jamais été articulé entre nous.

Dans nos pays de petite bourgeoisie et de peuple maigre, comme on disait à Florence, le clergé est pauvre. Il ne peut vivre des châteaux, pour la bonne raison qu'il n'y en a pas. Donc, le clergé, depuis qu'on l'a dépouillé, ne subsiste que de souscriptions volontaires dont chaque unité est modique. Et, cependant, là comme ailleurs, et plus qu'ailleurs peut-être, c'est le clergé qui représente l'instruction, l'élévation naturelle, la culture méthodique des sentiments, le bon ordre public et privé. 11 est Fintelligence, le désintéressement, le dévouement et surtout la paix. Nous n'avons pas coutume de discuter ni même d'apprécier les décisions de l'autorité ecclésiastique, mais il est de fait que, précisément en ces derniers temps, elle a fait, là-bas, des sacrifices particulièrement généreux à son vœu de concorde. Quant à M. le Maire, il appartient à une famille de gros commerçants extrêmement honorée. Catholique comme tout le pays, il s'est fort bien marié. S'il est mangeur de prêtres, il faut qu'il le

soit devenu depuis peu. J'ai peine à le penser. Sa formation originelle diffère très peu de celle de sa victime, fils de commerçant comme lui. Ah ! non, ce n'est pas la lutte des classes qui les sépare ! Autant qu'il me souvient, le magasin occupé par la famille de l'un n'est distant du magasin occupé par la famille de l'autre que de cinquante pas faits en dia,^^onale e itre deux trottoirs d'une même grand' rue. Chez M. le Maire, on est riche. Je crois qu'on l'a été chez M. le Curé. Mais M. le Curé ne brandit aucun drapeau de revendication et ce qu'il prêche est le respect de tous les intérêts légitimes et de tous les droits. Voyez donc la pitié de ces éléments en querelle : même classe, même tradition religieuse et sociale, même petit pays. Pourquoi se prend-on aux cheveux ?

Le lecteur libéral fera bien de ne pas crier ici à la petite mare^. D'abord, parce qu'il n'y a pas de petite mare dans notre désert radieux que dessèche la gloire du soleil et qu'un dur mistral assainit. On

1 . On avait fait un succès à cette expression par laquelle M. Briand prétendait diffamer une circonscription de la terre de France : l'arrondissement. Toute la suite contient des réponses aux rêveurs qui prétendent guérir le pays au moyen de la représentation proportionnelle fondée sur « l'organisation des partis o.

serait bien embarrassé de trouver par ici grand'chose de stagnant. Nos étangs magnifiques font une mer intérieure où quelques travaux suffiraient pour loger les escadres qui sont à la gêne à Toulon. Le cas de ce curé et de ce maire est aussi exempt que possible de passions locales, et rien ne montre mieux à quel point est irréel et fictif le pauvre point de vue des hommes qui ont pris le clocher et l'arrondissement pour leurs bêtes noires. Ce qui est local, parbleu ! ce sont les malentendus, les bisbilles, les cancans colportés de maison en maison. Mais cela se retrouverait à Paris, dans le grand village. Tout ce qui envenime ces misères-là, vient d'ailleurs. Cela vient de plus haut. Cela vient de plus bas. Et, pour l'expliquer, il faut combiner la malfaisance historique des dernières lois avec la malfaisance éternelle du gouvernement des partis.

Nous tenons de M. le Curé qu'un conseiller mimicipal radical-socialiste protesta énergiquement au cours des délibérations qui dépouillèrent la cure de la Couronne. Cela fait l'éloge d'un homme. Tous les autres auront cédé au désir de donner des gages au « Parti ». L'iniquité aura paru de peu de poids en comparaison du grave avantage qu'il y avait à paraître des radicaux bon teint. La fatalité des partis entraîne les honnêtes gens à commettre, à subir ou à contresigner les actes malhonnêtes. Je ne leur en fais pas mon compliment. Et les conservateurs qui croient pousser au progrès en « organisant les par-

tis » dont ils redoubleraient ainsi la malfaisance, devraient réfléchir à une conséquence qu'ils ne pourraient pas éviter : c'est le redoublement de la guerre civile. Les radicaux avaient préparé cet incendie en mêlant nos conseils municipaux à la dévolution des biens d'église. Les marchands de réformes électorales et proportionnalistes fournissent de fagots les premiers boute-feux.

Il n'y a qu'un remède à ce mal des partis, générateur de haines énervantes et appauvrissantes. C'est la suppression du gouvernement des partis. C'est le retour à nos libertés véritables.

M. le Maire de Martigues sera probablement surpris de découvrir que ses prédécesseurs d'avant 1789, consuls et échevins, avaient beaucoup plus de pouvoirs qu'il n'en a. Tous les gens instruits commencent à savoir que nos cités de Provence ont été sous le roi de France de petites républiques jouissant d'une large autonomie administrative. Seulement, tous les droits collectifs ou privés y jouissaient aussi de garanties très étendues. C'est donc au moment où nous avons fait de toute la France la République Une et Indivisible que les libertés vraiment républicaines ont été perdues : elles ont été faites prisonnières et verrouillées dans les préfectures. Pour leur donner l'illusion de l'indépendance, on jette aux électeurs et aux conseils élus

le hochet dangereux des questions religieuses ou constitutionnelles — des mots ! des mots ! des mots!... Elles agitent les partis, divisent les familles, troublent la face entière du pa^'S et font que l'Étranger grandit à nos dépens.

J'oserai dédier particulièrement ces lignes à M. le Maire de Martigues et à tous ceux qui délibèrent ou délibéreront avec ses successeurs entre les murs jaunis de ce bel hôtel de Pradines qui fut le siège de nos libertés anciennes et qui devrait en rester le signe vivant.

C'est au second étage de l'hôtel de ville de Martigues, en feuilletant les vieux registres des archives municipales, que j'ai appris à rendre justice à notre passé ; que j'ai connu les droits et les franchises dont se paraient fièrement nos ancêtres ; que j'ai touché du doigt la culture de leur esprit, la politesse de leurs mœurs, la charité de leur vie publique ; que j'ai admiré la langue excellente et fine dans laquelle nos bourgeois discouraient ; enfin constaté que dans leurs « assemblées de citoïens de tout estât » (une institution que nous avons perdue), ceux qui savaient écrire n'étaient pas moins nombreux qu'aujourd'hui ; c'est là que je me suis senti être définitivement ce quej'avais toujours été : républicain municipal, fédéraliste provincial et, pour la direction de la Patrie française, très passionnément royaliste...

Car cette claire différence faite entre les affaires de l'Etat, de la province et de la commune suppose

une distribution des fonctions proportionnelle aux compétences. Pour la comprendre, il faut admettre que la liberté ne consiste pas pour chacun de nous à discuter hautes mathématiques avec l'Académie des Sciences, ni stratégie avec le généralissime, ou théologie avec le pape Pie X. Cette liberté-là, toute verbale, est une peste. Si Ton veut empoisonner un pays, il n'y a qu'à lui administrer un beau et bon cachet de guerre religieuse : c'est le médicament auquel Bismarck a eu recours pour frapper d'immobilité le gouvernement de la France depuis 1878. En 1906, le juif allemand Grunebaum Ballin, en digne allié de Guillaume, a administré ce poison à nos 36 . 000 communes : c'était autant de pris sur nos préparatifs militaires!

Croyants et incroyants, tous les patriotes français doivent se liguer pour chasser la guerre intestine. Puissent les dieux de la patrie l'éloigner de mes trois clochers. Puisse-t-on la bannir du conseil de la ville ! Aux pouvoirs municipaux les affaires de la commune, aux pouvoirs provinciaux les affaires de la province, au pouvoir national les affaires de la nation : pour ce qui est des difficultés religieuses, que cette pomme de discorde soit recueillie au vol, cuite, recuite et réexpédiée chez les Allemands !

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