‹ L'étang de BerreChapitre 19 sur 68 · SEIGNEURS DE GALLIFFET · texte numérisé non relu

SEIGNEURS DE GALLIFFET

Lettre a Henri VAUGEOIS

Directeur de I'Action française

sur les républiques françaises et la Monarchie fédérale.

Alors, nous avions des Consuls et de grands citoyens 1

Mistral.

Martigues, 30 mai 1900.

Retenu en Provence, tandis que vous poussiez à Paris vos campagnes, j'ai fait, comme dans le Roinan de V énergie nationale, le voyage à la recherche de mes racines. Les archives de ma commune, feuilletées chaque jour avec une curiosité religieuse, ont fini par remettre sous mes yeux une pièce que je crois digne d'intérêt. L'ayant éclaircie d'annotations et de commentaires, je vous l'envoie pour que V Action française la publie.

Car à qui l'envoyer? L'Action française a entrepris d'instituer des citoyens, et de relever la nation. Les ennemis de l'anarchie et les adversaires de la démocratie gaspilleuse, autant dire tous les clair-

voyants amis de la France nous observent, nous écoutent, nous accompagnent. Nous forcerons bien ces patriotes à réfléchir. Puisqu'on vient de renouveler les magistratures municipales, voici l'occasion, qu'il ne faut pas perdre, de rappeler ce que furent ces assemblées, ce qu'elles sont et ce qu'il faut qu'elles redeviennent.

Vous connaissiez les Galliffet par celui que Waldeck et Reinach associèrent une année au salut de Dreyfus. Vous les connaissez mieux encore par la démission ridicule qu'il vient de donner à la Chambre. Mais vous allez voir que le titre dont il se flatte est tout à fait imaginaire. Le prétendu « Prince des Martigues » n'est que le petit-fils d'un robin enrichi qui, le 20 mai 1772, eut la sottise de verser deux millions de livres françaises en échange d'un titre que personne n'avait le pouvoir de lui brocanter. C'était à peu près comme s'il avait acheté la lune. Ces millions donnés pour rien ne servirent qu'à rendre le nom des Galliffet exécrable à la population de Martigues. Vous ne connaissez pas celle-ci. Permettez-moi d'en dire un mot.

On ne me verra point faire le modeste pour elle. Aujourd'hui obscure, ignorée et, pareille à la Chéronée du bon Plutarque, de peu de ressources en hommes et en argent, ma ville montre un fier passé et, dans le cercle médiocre de son activité historique, une âme belle, énergique et industrieuse. Ses origines sont couvertes d'un certain mystère.

En nég-ligeant les fables, probablement fort véridiques, qui nous font dériver de cette Marthe prophétesse dont Marins se fît accompagner dans les Gaules, en écartant le témoignage du petit monument de marbre qui nous assigne la même souche ionienne * qu'aux premiers colons marseillais, en oubliant les constructions pélasgo-liguriennes qui dominent notre étang de Citis, nous remonterons toujours aux croisades : car il est hors de doute qu'un des nôtres, parti en avant des Croisés, fonda en orient ces Hospitaliers de Saint- Jean, qui devinrent l'Ordre de Malte.

Pendant le moyen âge et aux temps modernes, la communauté de Martigues eut sa vie propre et même ses heures de puissance. Plus de quinze mille âmes vivaient au xvu® siècle le long de son étang et de ses canaux, dans les hautes maisons de ses trois quartiers. Elles sont assez souvent construites en pierre de taille et leurs fenêtres spacieuses, réjouies de festons et de dentelures. Que de prospérités passées cela représente !

Jusqu'aux derniers jours de l'année 1789, notre municipe formait une sorte de république ou de ville libre, comme la république de Marseille ou celles, plus fameuses, d'Avignon et d'Arles.

La Republico d'Arle, au found de si palun, Arresounavo l'Emperaire,

1. Il me faut renvoyer encore à mon livre Anthinea^ « l'Étang de Marthe et les hauteurs d'Aristarché. »

rappelle Mistral. « La république d'Arles, au fond de ses marais, — parlait en face à l'Empereur. » Entendez l'Empereur d'Allemagne. Et, quand le roi de France n'était que le seigneur d'une étroite contrée septentrionale et lointaine, nos républicains provençaux, qui devaient se donner loyalement à lui dans la suite des siècles, s'honoraient de lui tenir tête :

...Noste libre Counsulat Avié fa testo à Tarmo blanco...

« Notre libre consulat avait fait tête à l'arme blanche. » Les comtes de Provence, jusqu'à la maison angevine, sentirent la noblesse et l'utilité politique des franchises locales. Ils les respectèrent, et ils les firent respecter. Ceux qui les amoindrirent furent amoindris avec elles. Mais, lorsqu'elle eut juré les libertés de chaque ville dont les mairesconsuls lui remirent les clefs, la reine Jeanne n'eut pas à regretter le serment : les fidélités provençales l'ont suivie jusque dans la mort, elles l'ont mise au rang des fées et des bonnes déesses.

Plus tard, la Provence réunie à la France, « non comme un accessoire à un principal, mais comme un principal à un autre principal », sut devenir française en gardant l'essentiel de ses mœurs et de ses lois. Nous fûmes donc de la grande France et, comme l'a exprimé encore Mistral avec une intraduisible chaleur, nous en fûmes sans réserve ni chicane d'aucune sorte :

Sian de la grando Franco e ni court ni coustié.

Sous François P^, pendant que les paysans de la Provence orientale coupaient leurs oliviers et brûlaient leurs moissons pour affamer les régiments des Impériaux, nos marins repoussaient la flotte génoise.

Une bonne douzaine de petits bâtiments armés en guerre portaient alors, du fort de Bouc jusqu'aux mers du Levant, notre écu de gueules à la tour d'argent maçonnée de sable, accostée de deux clefs de même posées en pal et adossées avec la devise :

TutsL manet in pelago^ damnoque fit tutior.

Pendant les guerres de religion, les milices de deux de nos quartiers se firent hacher pour la cause de la Ligue. Remuants, mais fidèles et dévoués, jaloux des libertés antiques, mais entendant fort bien les nécessités du royaume, nos compatriotes échangèrent une sorte d'indépendance politique contre un régime de pure autonomie administrative. Celle-ci était large et, quand l'autorité royale éprouvait le besoin de créer des offices menaçants pour le libre jeu de la communauté, on s'efforçait de racheter au poids de l'or une servitude fâcheuse. Je n'excuse point ces erreurs du pouvoir central, mais je crois qu'elles furent inséparables de la vie et de ses risques. Du moins la liberté était-elle toujours reconquise, toujours méritée. Elle représentait la valeur juste de la cité. Liberté réelle et vivante, sentie, chérie par quiconque y

LA RÉPUBLIQUE DES MARTIGUE9 5î

participait, ce n'était pas une liberté oratoire, tout en mots, peinte sur les murs.

Les historiens officiels terminent à 1789 la période de l'asservissement des Français. Ils ouvrent à 1789 la période de leur liberté. Si j'en dois juger par les fastes de notre république municipale, il nous faut renverser cette proposition. L'histoire officielle ment. La liberté concrète fut pour nous dans l'Ancien Régime et la servitude concrète date du Nouveau. Depuis l'an VIII, nous ne sommes plus citoyens ; novis sommes administrés. Nous pouvons, il est vrai, influencer par notre bulletin de vote les plus grandes affaires générales de la nation française : mais ces affaires, qui voudraient une attention profonde, une compétence infinie, une étude de toutes les heures du jour, nous ne pouvons les suivre, au milieu de nos affaires personnelles, que très distraitement et de loin. Les gens de Martigues s'occupent à pécher, à construire des barques, à vendre des denrées. Il leur est difficile de se faire entre temps une opinion motivée sur les avantages de la politique de M. Pelletan comparée à celle de M. Charles-Roux. Cependant, ils en sont les souverains et derniers arbitres. En revanche, mes compatriotes ont fréquemment des opinions assez arrêtées, issues de leur usage ou de leur expérience, sur une foule de sujets qui les touchent de très près : ce sont les affaires propres de leur commune. Mais ces sujets leur sont

3'i LA PETITE VILLE

presque absolument interdits. Leurs délégués municipaux doivent à chaque instant référer au préfet. Toutes les affaires se traitent chez le préfet. En réalité, le préfet sert de maire à toutes les villes de notre département. Vous êtes du Nord-Ouest, mon cher ami : en est-il autrement chez vous ? Et ne vous paraît-il que M. le Ministre de l'Intérieur, quel qu'il soit, est le maire commun de toutes les villes de France ? Traitées en personnes mineures, elles retombent réellement en minorité et, par les soins de leur tuteur, perdent peu à peu tous leurs caractères.

Les institutions de l'an VIII ont consacré et solidifié ce désordre. Mais ne nous laissons point piper. La ruine de nos libertés date de plus loin que du Consulat.

Lorsqu'il existera un parti national de la décentralisation, r anniversaire du 4 août 1189 devra être marqué par un banquet funèbre. Les représentants de nos provinces naturelles, biffées depuis cent ans de la carte de France, y fraterniseront avec les mandataires de nos communes décapitées, muselées et tenues en laisse depuis cent ans. Ce fut dans l'illustre nuit du 4 août que les franchises des villes et des provinces nationales achevèrent de succomber.

Pas un historien sur cent, pas un professeur, pas un instituteur sur dix mille ne mentionne la catastrophe.

Tous disent que, cédant à l'enthousiasme, les députés de la noblesse et du clergé abdiquèrent tout privilège entre les mains de la nation. Mais aucun ne dit que le Tiers remboursa, séance tenante, toutes ces générosités en abdiquant les privilèges qui lui étaient particuliers : les privilèges de ses villes, les privilèges de ses communautés. Quoique réduits, ils étaient importants et précieux ; ils étaient capitaux. Par cet abandon, les représentants du Tiers ne dépouillèrent pas seulement leur personne et celle de leurs commettants, et toute leur commune postérité : c'est la nation qu'ils sacrifièrent. Ils ôtèrent au corps entier de la nation la possibilité d'une forte vie politique. Ils enlevèrent à la France des provinces, jusqu'à l'espérance de produire des citoyens. Ils la condamnèrent à ne subsister désormais que de sa réserve historique. Elle vécut, depuis ce moment, sur son capital. |

Ce malheur accompli, le remords ou la crainte du remords les saisit peut-être, car ils en référèrent tout aussitôt à leurs mandants. Et cette référence, les historiens ni les professeurs n'en parlent pas non plus : jamais ! en aucun cas ! Peut-être m'accorderez-vous que la façon dont on enseigne l'histoire de France est abominable.

Vous allez voir ici l'acte par lequel une de ces malheureuses villes françaises, ainsi consultée par ses mandataires, ratifia les renonciations de la nuit fatale et déchira les traits de sa figure naturelle.

C'est le Conseil de tous les ciioïens de tout état de la ville de Marligue du 20 septembre 1189. Dans ce petit pays de coutumes et de mœurs assez conformes à l'Antique, « les citoïens de tout état » se réunissaient « tous », discutaient ensemble et enfin procédaient au gouvernement direct des affaires propres à leur communauté. Le 20 septembre 1789, ils délibérèrent s'il fallait sacrifier leur liberté. Ou plutôt cette délibération, certes auguste et émouvante, elle n'eut pas lieu. En effet, nul ne balança. On n'hésita point. On accepta, sous la réserve de quelques conditions précises.

Ainsi se renoncèrent ces droits provinciaux, ces droits municipaux, source d'ime si noble activit locale, vie profonde et secrète de la nation, véritable gymnase de la vertu civique, séminaire d'administrateurs et d'hommes d'État,

Tout cela par la juste haine d'un injuste despotisme seigneurial.

Mais, chose curieuse et indice fort instructif, cette nuit et les actes funestes qui l'ont suivie n'ont même pas produit cet effet prochain qu'on en attendait et la fin de la liberté n'a mis fin en aucune sorte aux abus du despotisme seigneurial. Du moins, la petite contrée que j'étudie n'a-t-elle vu que des changements médiocres, à cet objet. Vous verrez souvent au bas de mes pages la mention que « l'abus signalé dure encore ». Il subsiste même en des conditions assez curieuses, dont je ne veux pas vous gâter d'avance la surprise. Sacbez pourtant que, si l'abus

subsiste, il subsiste au profit de la même tribu. La famille de l'ancien collègue de M. Waldeck jouit des survivances d'un antique droit féodaP.

Est-il besoin de dire que la vicomte, puis principauté deMartigues, de création récente, sorte d'apanage royal, était elle-même sans raison d'être et créait une complication inutile entre l'Etat et les communautés ? Les villes réclamaient la royalité ou réunion à la Couronne, la Couronne n'ignorait point que tel était son intérêt le plus évident : mais le roi et les villes, en politiques réalistes, attendaient le progrès du temps. La Révolution a renversé la royauté et paralysé les communes ; sur les doubles débris de la politique royale et de notre ancienne république municipale, le pseudo-féodal ami des juifs put continuer sa puissance. Par un trait curieux, qui sera mon coup de grâce, la fausse survivance féodale a fini par transmettre la prétendue propriété en vertu

1. Il s'agit au surplus d'une véritable dégénérescence de ce droit féodal, qui eut son âge de bienfaisante nécessité. Dans la pureté de son origine, la féodalité fut un cas de l'aristocratie militaire. Ce cas, proprement, consistait, par nomination royale, et plus tard par l'hérédité, dans la possession d'un territoire à défendre et à policer. Il est évident que l'état des choses au xviii« siècle ne comportait plus d'institution de ce genre. Plus encore que de nos jours (car la grande industrie et la génération de grands monopoles ont fait apparaître une situation nouvelle qui n'est pas sans analogie avec celle du premier moyen âge), la féodalité avait le caractère d'une simple survivance : il ne pouvait être question que de l'abolir. (Note de 1900.)

d'un jeu d'alliances domestiques, à une race de I grands seigneurs autrichiens, les Hohenlohe !

Voilà, mon cher ami, la situation. Il me semble que le devoir des nationalistes ne consiste qu'à la retourner. Le féodal si parfaitement symbolique est à jeter à bas. Mais il faut, d'une part, relever cet antique Pouvoir royal, garant et répondant de notre unité nationale, distributeur de l'ordre et de la justice, mainteneur d'une exacte police politique et économique, chef de l'armée, champion du peuple français contre les juifs et les métèques, administrateur des finances générales, directeur responsable de la diplomatie, et il faut, d'autre part, tirer de leur sommeil nos vieilles républiques. Je ne dirai jamais : Vive la République ! mais, à la bonne heure : Vivent les républiques ! si elles sont grou- I pées sous leur chef naturel et rationnel, le roi de ' France.

Veuillot n'inventait rien en 1871 quand il proposait de nommer le comte de Chambord protecteur des républiques françaises; le grand écrivain ne faisait que traduire et analyser la formule de notre ancien droit politique : sub rege respublica. Le singulier latin vaut notre pluriel français. Le mot français au singulier n'a point de sens ou bien il signifie l'Etat, donc le Roi. Qu'est-ce donc, sans le Roi, que la République française, dite une et indivisible ? Une folie, et misérable ; une sottise, et presque obscène.: l'émiettement et la discontinuité

françaises correspondent à cette immense variété de sols et de climats, de provinces, de villes, de compagnies, d'associations et de mœurs qui composent l'idée réelle de la France physique et mentale, morale et politique ^ Émiettée et discontinue à la périphérie. Au centre, rassemblée et une !

Restaurer, je veux dire reconnaître légalement, encourager publiquement ces républiques, et restaurer en même temps la monarchie héréditaire, voilà de plus, mon cher ami, si j'y songe profondément, le moyen unique de détruire cette puissance véritablement féodale de l'argent sans patrie, de l'argent sans aveu qui nous menace tous.

1. M. Deherme, dans la Coopération des idées, assure que la Républicjue est la condition d'existence des groupements ouvriers auxquels il s'intéresse. Je n'aperçois point du tout cette conséquence. La République centralisée est nécessairement jalouse des associations qu'elle ne tient pas absolument sous sa main ; si elle oublie cette jalousie tutélaire, elle permet, pour ainsi dire, l'organisation du désordre et l'institution de la pire anarchie et elle cesse d'être maîtresse de ses électeurs, c'est-à-dire des sources mêmes de sa vie. Un prince, plus puissant, a un grand intérêt à se montrer plus généreux. Il suit cet intérêt, tout l'ancien régime en témoigne. Un technicien républicain, M. Eugène Pierre, secrétaire général de la présidence de la Chambre des députés, a dû reconnaître cette grande vérité théorique. « Les Républiques », écrit-il, « sont obligées d'exercer sur les associations dont le caractère n'est pas purement commercial une surveillance plus étroite que les monarchies. » La sérieuse intelligence de M. Deherme devrait réfléchir à cette position du problème. Un roi peut utiliser les Grandes Compagnies. Une république est asservie par elles ou elle les détruit. (Note de 1900.)

Il ne s'agit plus de M. de Galliffet, l'ami des juifs, bien que l'or juif ait dû jouer un rôle important dans la conservation des privilèges féodaux de cette famille. Je mets l'homme hors de cause. Mais comment voulez-vous renverser l'odieuse constitution anarchique, ploutocratique, démocratique, cosmopolite qu'il a représentée, sans l'aide d'un pouvoir personnel vigoureux ?

Et comment ce pouvoir serait-il vigoureux s'il n'était permanent ?

Et comment serait-il permanent s'il n'écartait la compétition ?

Et comment l'écarlerait-il, s'il n'était fondé sur autre chose que l'élection ?

Et, hors de l'élection, y a-t-il autre chose que l'hérédité ou le sort ?

Et le sort n'est-il pas infiniment plus périlleux que l'hérédité ?

Et, cette hérédité admise, une autre famille que la famille capétienne peut-elle en bénéficier ?

On ne peut balancer entre cette race d'admirables constituants et les deux destructeurs napoléoniens, qui ont l'un et l'autre laissé la France plus petite qu'ils ne l'avaient reçue.

Monseigneur le duc d'Orléans a bien voulu marquer qu'il lui convenait d'appliquer en France un système d'idées décentralisatrices*. Si une parole

1. Dans une lettre adressée à l'auteur à propos de sa brochure Vidée de la Décentralisation [iS9S).

royale n'y suffisait, il serait aisé de montrer qu'à ce maintien des républiques est lié le maintien du trône une fois rétabli. En théorie, cela ne fait aucun doute : l'expérience historique montre très bien que les époques de pleine postérité nationale sont précisément celles où la royauté, suffisamment maîtresse du pouvoir politique, respectait les constitutions des communes et des provinces. Louis XVIII et Charles X n'ont pas connu cette vérité ; mais elle éclatait aux yeux du comte de Gliambord quand il appelait trop spirituellement Louis XIV le premier des Bonaparte ; elle était vue du comte de Paris, le plus méconnu des princes peut-être, quand il disait : « La Commune libre dans l'Etat libre. »

Pratiquement, l'accord nécessaire des républiques communales, provinciales, professionnelles, religieuses, morales et de la monarchie est en quelque sorte fatal, pour peu que ]^,Ionseigneur le duc d'Orléans remplace à bref délai ce rég-ime-ci. La force des événements obligera, quelles que soient les pauvres espérances d'une petite troupe de libéraux, à briser en morceaux le régime parlementaire. Une période de dictature s'ouvrira, qui sera vraisemblablement forte, belle et prospère comme celle qui va de 1851 à 1860. Et après ?

Un pouvoir plénier et libre, s'il est exercé dans un grand Etat centralisé, inflige le plus grave des fardeaux politiques à un souverain. Il aspire à s'en délivrer. Donnera-t-il une constitution libérale?

Fera-t-il une Charte ? Mais, quand les erreurs de TEmpire libéral n'auraient pas averti le prince, le dégoût populaire l' éloignerait encore de galvaniser le cadavre des institutions parlementaires ! La monarchie libérale étant impossible, que reste-t-il en dehors de la monarchie /"ec^eVa/e ? La monarchie fédérale aura pour elle cet esprit local et traditionnel, qui, depuis vingt ans, se ranime dans le pa^^s entier. Elle sera donc réclamée dans le moment même où elle apparaîtra parmi les volontés du Prince : il serait entraîné à la concéder au pays, quand bien même elle ne serait pas dans son cœur et qu'il n'aurait d'autre souci que celui d'être populaire. Mais, seul, le roi de France pourra s'appliquer à décentraliser sans rien risquer pour lui ni pour la France. Son règne et la succession de ses descendants suffiront, en effet, à maintenir l'Unité française, quelque variété qui naisse de l'exercice des libertés locales. Quant à lui, son pouvoir ne reposant à aucun degré sur l'élection, il ne se sentira jamais assujetti à la condition du pouvoir élu, obligé de mettre partout des fonctionnaires centralisateurs préposés aux moindres détails de l'administration. N'étant pas créature ni courtisan de ses peuples, il n'aura pas non plus à les réduire à une servitude secrète ni à les priver du libre exercice de leur pouvoir de citoyens pour séduire, par un réseau d'administration hypocrite, et capter, à tout bout de champ, le suffrage d'un assentiment dérisoire. Les

« oui » et les « non » que les intérêts locaux lui adresseront porteront sur des cas concrets. On les débattra. Ceux qui en traiteront sauront, comme jadis, ce que parler veut dire.

N^attendez la décentralisation d'aucun autre dictateur : un dictateur seul décentralise, mais le dictateur qui décentralise a besoin des pouvoirs, du titre, des insignes et de tous les contreforts de la Royauté. Aussi bien que pour assurer la défaite des cosmopolites unis et la renaissance de l'autorité politique, un Roi est nécessaire pour décentraliser.

Par conséquent, qui ne dit pas : Vive le roi de France ne peut dire : Vivent les républiques françaises. Mais qui dit : Vivent les républiques françaises dit par là même, s'il est patriote et sait ce qu'il dit : Vive le roi de France. Si donc vous entendez, en revanche, quelqu'un se dire royaliste, crier même : Vive le roi et vous chicaner sur notre Vivent les républiques dites-lui de ma part qu'il a perdu le sens des idées et jusqu'à la signification propre des mots.

Mais, avant d'acclamer quelqu'un ou quelque chose, prenons garde, mon cher ami, aux leçons qui sortent de la pièce que je vous livret Elle vaudrait la peine d'être lue et même relue.

Page 1