‹ L'étang de BerreChapitre 23 sur 68 · EES DEUX PATRIES OU L ÉLECTION DE SÉPULTURE · texte numérisé non relu

EES DEUX PATRIES OU L ÉLECTION DE SÉPULTURE

M. André Gide a publié des notes d,'im intérêt général, sur les conditions de ses origines^ personnelles. Né en.Normandie d'un père languedocien. et d'une mère neustrienne, il a essayé de donner idée de la double influence, peut-êtr€ d'embrouille!" les idées du lecteur.

En quoi le ciel natal et la terre natale l'avaientils prédéterminé ? Et, comme il a passé son enfance et quelque temps de sa jeunesse en Languedoc, en quoi ce séjour a-t-il pu accentuer les dépôts de son ascendance languedocienne ? Le problème indiqué pour le talent particulier de M. André Gide n'est pas indifférent. Et le cas n'étant pas unique, étant, il est vrai, très fréquent, les effets en sont d'autant plus divers qu'il comporte iui-même des solutions et des appréciations très distinctes.

Le père de Chénier était languedocien, de la noble ville de Garcassonne. Sa mère était de race grecque. Lui-même partagea ses premières années entre les campagnes du Languedoc et les rues de Paris. Que

lui est-il resté du triple élément ? Renan expliquait son penchant à la rêverie par ses origines et par sa naissance bretonnes ; quant à son ironie, elle lui paraissait l'héritage gascon qu'il tenait du sein maternel. Maurice Barrés est né en Lorraine, de mère lorraine : voilà pour le goût précis des réalités et le don de caricatures ; mais les Barrés viennent de Haute-Loire, des pentes du massif central, le pays des Pascal, forte race passionnée et spéculative. Anatole France, né à Paris d'un Parisien, tire, je crois, son extraction grand'maternelle des campagnes du Maine et de l'Anjou ; son œuvre délicate offre aux nymphes de Seine je ne sais quoi de gai, de luxuriant, d'opulent, comme un ressouvenir des paysages de la Loire ; elle est seizième siècle, en même temps que dix-septième ; elle paraît Valois presque autant que Bourbon. Je dirai quelque jour ce qu'il y a de provençal et ce qu'il y a de celtique dans l'œuvre, si curieuse, de M. Frédéric Plessis, ce latin de Bretagne et ce breton classique. Qu'il écrive en vers ou eu prose, qu'il mesure les fines cadences de Vesper ou compose les fermes moralités du Chemin montant^ ses livres restent marqués de la double griffe, pensée et rêverie, romantisme natif et classicisme héréditaire. Réussirai-je à l'expliquer à ce latiniste éminent ? dans l'idée même qu'il se fait de la force romaine, il y a du génie breton ^

1. Mais le Bas-Languedoc, pays de son père, la Bretagne, pays de ses grands-parents maternels, et Paris, sa ville

i08 LA PETITE VILLE

11 est inutile de dire que l'on ne prétend pas tout expliquer, ni tout dévider de l'unique ou double origine, chez des esprits si différents les uns des autres et eux-mêmes si variés. Auxexp\ica.iions monistiques du monde, aux plus ingénieuses réductions unitaires qui se doivent jamais tenter, l'on peut toujours répondre qu'il y a beaucoup plus de choses dans l'univers que n'en soupçonnera l'humaine sagesse. Mais cette sagesse elle-même est un élément du mystère universel et elle contribue à la merveille immense ; notre monde serait-il monde, s'il se diminuait de la réflexion des humains ? Elle laisse sans doute beaucoup de faits puissants dans l'ombre. Mais ceux qu'elle enveloppe dans les réseaux de sa lumière, pour les présenter en bon ordre, aident à deviner le reste et le font paraître meilleur.

... C'est en remuant ces pensées ou ces songeries, pour mieux dire, que je relisais de mémoire l'article de M. Gide. Une admirable journée d'hiver venait de s'éteindre. Le foyer de sarments et de ceps s'allumait à peine ; il n'avait fait ni vent, ni froid. Point d'humidité, même très légère. Sous le ciel

natale, ont concouru avec la Touraine à nous donner Léon Daudet. Gomment formuler et chiffrer la combinaison ? Cela peut être malaisé. Je n'en vois pas du tout Timpossibilité.

ondoyé de douces vapeurs, l'air était resté sec comme aux plus beaux jours de l'été, l'allumage du feu au tomber de la nuit n'avait que la valeur d'un rite de famille, peut-être destiné à redoubler le cours de la méditation et à fixer les yeux, depuis que, dans les claires vitres de la croisée, le ciel occidental avait laissé tomber ses dernières bandes rougeâtres. Le jeu du bois incandescent, des charbons dévorés, de la cendre, de la fumée et de la flamme avive plus qu'on ne peut dire nos secrètes activités.

Les premières minutes que je passai ainsi furent surtout données à jouir de la surprise extrême que me cause, depuis dix beaux jours, mon pays. Ce coin de la Provence palustre et maritime, il y a peut-être quinze ans, et davantage, que je ne l'avais si bien vu, à cette époque des calendes d'hiver où toute lumière renaît. A mes plaisirs d'admiration, s'est mêlée la joie de la découverte. L'année dernière, je veux dire l'autre semaine, sur les pentes toujours fleuries de Tamaris, le nouveau regard entr'ouvert des mimosas fut d'un grand charme. Mais je n'y trouvais rien que de prévu et d'ordinaire. Les vastes abris de rocher qui dominent la région toulonnaise et la suite de la Rivière forment les vallons et les plaines en véritables serres et en jardins d'hiver. Mais rien n'est plus démantelé que cet étang de Berre exposé aux rafales du nord-ouest. Nos plateaux, nos collines sont trop

peu élevés et percés de trop de couloirs pour déterminer aucun abri important. Une terrasse, un mur, une niche de quelques pieds de hauteur, ce sont bien nos seules ressources aussitôt que le flot d'air glacé descend des Gé venues. Cette année, il n'en descend point. Une fine atmosphère dont je n'ose écrire exactement qu'elle est tiède, enveloppe les gens qui se tiennent à l'ombre. S'ils vont au soleil, l'astre oblique les contraint à se dépouiller. Il fait véritablement chaud et cette chaleur pénétrante forme un contraste singulier avec la discrétion, la pâleur, les nuances de la clarté du ciel, qui semble traverser une phase de maladie.

Qu'elle est jolie, ainsi ! Quelle grâce elle ajoute au sévère dessin des lieux ! Ce que j'en éprouve ne peut être senti que par comparaison. Imaginez le plus beau visage, mais de lignes un peu trop sèches, trop fines, trop aiguisées et dont c'est le défaut peut-être, le défaut divin, d'exprimer trop vivement les saillies de l'esprit, les traits de l'ironie, les divinations de l'intelligence. Il faut donc qu'une peine, presqu'une larme, un nuage de mélancolie le traverse et, pour un instant, brouille ces beaux feux toujours pétillants : la languide mollesse de l'émoi qui le voile lui ajoute sa perfection, celle-là même qu'on n'osait lui désirer car il en semblait incapable et paraissait même devoir s'en passer à jamais. Tel, dans nos clairs parages, ce ciel d'hiA^er, tout attendri par l'écharpe de brume qui

s'envole des eaux et qui yient j flotter. Plus de verts ni de roses, même plus de lilas, mais le glauque, l'améthyste, l'aurore se diluent à l'infini dans un air diaphane, qu'il faut nommer couleur de fleur, je ne trouve ipoint d'autres mots.

Détachez là-dedans d'élégantes masses d'arbustes, des rivages courbés avec lun^ .grâce Jiardie et ces tendres collines en forme de mamelle, pleines de cyprès et de pins. Les vapeurs montent en colonnettes légères ou rarapent longuement sur le flanc des petites hauteurs avoisinantes ; mais l'horizon, des montagnes ou des rivages, montagnes teintes de safran et qui feraient hennir les cavales de Darius, rivages reculés du désert de Camargue où roule un soleil pourpre-sombre, cet horizon encadre de sa pureté magnifique cette beauté que l'incertitude ennoblit. Tous les bords de la vasque sont dorés et fixés par la lumière vive ; au creux approfondi, les vapeurs, les tristesses, les cendres automnales d'un Elysée.

Mais ce n'est point le pas des sages que j'écoute venir. La voix de la sirène aura frissonné doucement et peut-être ai-je vu émerger sa tête brumeuse.

... Avons-nous deux patries, ou trois, pu quatre en une seule ? Car la mienne, qui tient en quelques lieues carrées, est biemprofondément variée, chan-

géante et complexe ! A la moindre pente gravie, tout l'aspect est renouvelé. Je pense que M. André Gide est un bien honnête homme de se contenter, comme il fait, d'une double patrie. La mienne vient de me montrer, dans son temps de Noël, une de ces faces divines que les Germains océaniques voyaient au couchant de leur mer, comme le raconte Tacite. Je tiens de Barrés qu'il y a des rapports entre nos plus pauvres quartiers et ce que Ton rencontre à Murano et à Ghioggia, faubourgs de Venise. Mais pourquoi cette lumière d'aquarium, ces étangs, ces quais et ces canaux morts ne mèneraient-ils pas à quelque bourgade des Flandres ? Quelque chose m'y parle aussi, à des égards tout autres et tout aussi réels, de beaux lacs du nord italien.

Quand l'évêque Augustin rencontra, sur le sable, le petit enfant qui voulait, avec sa co{{uille, épuiser l'abîme des mers : — L'Océan dans ta pauvre conque, quelle folie ! gémit le saint. — La folie de tout homme, hélas ! lui répondit, je crois, le petit messager du Ciel. N'est-ce pas l'univers entier que voudrait absorber le souffle d'un cœur misérable ?

Flandre, Venise et l'Allemagne, est-ce assez, n'est-ce pas assez pour combler la valeur de ce coin

perdu?... Si médiocre, si commune que soit notre êju^e. eUf sç découvre psjfoif d t'u.t d'un coup as s étendues ou des profondeurs sar lesquelles 1 habitude avait fait la nuit. En continuant de songer à la complexité de la terre natale, les deux patries de M. Gide, dansant devant moi dans le feu, me rappelèrent subitement une autre patrie mienne, celle des origines paternelles, qui me fait pénétrer dans un monde nouveau.

...Elle n'est pas très loin d'ici. Dix lieues au plus. Et c'est toutefois un pays aussi différent que possible du nôtre. M. André Gide parlait de Normandie ? C'en est une, en pleine Provence. Elle est composée de prairies, de chaque côté du petit fleuve Huveaune, qui descend de la Sainte-Baume, vert rouleau de pelouse, étoile de marguerites et de boutons d'or, planté de gros pommiers, arrosé d'une eau toujours fraîche que de hautes futaies accompagnent jusqu'à la mer. De grands ifs, des peupliers robustes, des houx, des noisetiers, des sureaux, des osiers, des tilleuls odoriférants, tous les arbres du Nord et de l'Ouest, ceux que l'on voit se dépouiller aux mois d'hiver, mais fleurir et prendre leurs feuilles à la belle saison, sortent d'une terre abondante, dénuée de légèreté mais travaillée avec une application admirable par des jardiniers que possèdent l'instinct du beau fini et le goût de la perfection.

Sans doute le cyprès, l'olivier et le pin lèvent,

non loin, sur les coteaux, leur ferme stature éternelle entre les bouquets de câpriers recouverts de terre au temps froid. Mais le fond de cette vallée veut ignorer tout l'ordinaire des végétations provençales ; la race ingénieuse, active, et d'un réalisme étonnant, montre des goûts et des besoins qui passent nos niveaux de commime frugalité. Je ne peux m' empêcher de me représenter ces âpres terriens comme le vivant repoussoir de nos matelots : je les revois toujours sur le pré d'émeraude, en train d'éventrer la pastèque ou de boire leur incomparable muscat. Figues, jujubes et azerolles, pommes, pêches, poires ventrues, melons de toutes les espèces jonchent la nappe et le tapis que l'on étend sur l'herbe pêle-mêle avec les sucreries et les salaisons. Simples goûters, au reste, on ne s'en tient pas à ces bagatelles à midi ni le soir et, dans leurs repas de moisson, les gibiers et les viandes de la terre et de l'air sont mis à toute sauce largement arrosés de tous les alcools. Pauvre paysan, pauvre pêcheur de mon Martigues, rassasié de ta demi-douzaine d'olives et d'un peu de pain frotté d'ail ou de rudes anchois à l'huile, comme l'idée de tels festins me rapproche de toi ! Mais ce Pantagruel ne m'est pas un étranger non plus, et le sourire qu'il me donne ne saurait m'éloigner du bord où les pères des pères de mes pères ont vécu. Je ne puis oublier ni ce lit de verdure ni les arceaux de fleurs de ma petite enfance, et je m'en trouve accompagné à peu près comme

M. Gide de celle de ses deux patries qui lui est pourtant la moins chère.

Je revois cette côte de ma Normandie provençale qui porte le caveau où gisent les morts de mon nom. Elle est si clairement exposée au soleil que tout y paraît blanc et or, on n'y respire que l'odeur de la menthe sauvage ou celle du thym, quoique les lauriers -roses y sourient de toutes leurs fleurs. Je connais peu de lieux au monde plus avenants, plus propres, mieux faits pour nous donner à sentir tout le prix du sommeil éternel. Pourtant l'idée ne m'est jamais venue de reposer un jour sous ces pierres blanches. . . Mais un large plateau très découvert, tourmenté du fléau de chaque vent qui passe,, comptante de ces longues tiges amères que l'air saliia corrode, que la brume pourrit avant que le soleil les tue, ce cimetière populeux et décoré pourtant, d édicules doriques dont la pierre fauve joue mal les marbres athéniens, le pas des pêcheurs assurés et graves, celui des rustiques timides, l'illuminatiois annuelle à la nuit qui précède le jour des Morts, ub certain plain-chant que je connais bien aux cérémonies mortuaires, des rites, tels et tels, dont le manque m'affligerait, divers signes, d'autres encore, qu'il est importun de noter, me déclarent où il convient que soit a^é mon lit funèbre : non, il est vrai, par élection délibérée, mais par une nécessité dérivant

de l'ensemble de tout ce que j'aime et je suis. M. André Gide a-t-il fait un choix de la place où il dormira ? Cette élection de sépulture pourra le renseigner sur sa véritable patrie.

Janvier 1902.

... la Constitution fédérative de Tancienne France . . .

Page 1