Soit un mètre
pas nos pêcheurs dans une heure d'inconscience. Défense de pêcher à deux lieux des bourdigues pour n'en point capter le butin ! C'est écrit, dit-on, c'est la loi. Je veux bien qu'on l'applique. Mais je voudrais aussi qu'on appliquât ce beau régime de la stricte légalité aux bourdigaliers : par exemple que l'on sortît la lettre et l'esprit de la législation sur la propriété des eaux ou seulement des arrêtés rendus jadis contre eux sous la Monarchie et sous le Directoire !
C'est un axiome de droit que la mer, les étangs sont le bien de tous. De plus, tous les historiens et jusqu'aux meilleurs avocats des bourdigaliers sont forcés d'avouer que les « propriétaires » de ces pêcheries réservées ne sauraient aujourd'hui montrer aucun titre primitif authentique. Enfin l'étade possession et même les transmissions nombreuses qui ont eu lieu, celle notamment de la bourdigue Galliffet aux Hohenlohe, n'ont pu transformer en une propriété ce qui ne fut jamais qu'un objet de tolérance. Et de ces trois principes peut découler la suppression pure et simple de ces pêcheries réservées.
Il reste aux propriétaires des bourdigues de se prévaloir de la Coutume de qui seule ils tiennent leurs « droits » ou plutôt leur avoir. J'avoue que la Coutume, même bizarre, même sotte, est chose sainte. Mais quoi ! Cette Coutume existe également au bénéfice des pêcheurs. Soit, les claies de roseaux
ont toujours envasé nos étangs, encombré nos canaux, et décimé notre poisson : soit, tous les juges, tous les fonctionnaires, tous les rois ont fait ceci qu'ils n'ont rien fait ; ils n'ont rien pu contre la résistance inerte des bourdigaliers. L'énergie des possédants a créé leur titre à la vie, et j'y consens pour le quart d'heure. Mais à leur tour, toutes les vexations bourdigalières n'ont rien pu davantage contre l'entêtement des pêcheurs à caler leurs filets au-devant des bourdigues. Et cela suffît bien à créer, à côté du bon droit primitif des pêcheurs, un droit nouveau, né de l'usage, en leur faveur.
Que de fois, lorsque l'astre des bourdigaliers remontait à Paris ou à Marseille, les bureaux de la marine ou l'administration des ponts et chaussées ont donné l'ordre de sévir ! Les plus petits contrevenants étaient frappés. La terreur régnait pendant vingt mois, au bout desquels le cours des choses reprenait naturellement, avec les vieux usages, et la circulaire ministérielle tombait, ainsi que le règlement administratif, dans la désuétude et l'oubli que méritent ces pièces-là. Les fonctionnaires de l'inscription maritime se lassaient les premiers de faire les Xerxès et de battre l'eau des étangs.
Quoique leur bienveillance pour les pêcheurs me soit connue, j'ai évité d'aller consulter ces messieurs du Bureau de la marine, avant que d'écrire ces lignes. Je ne les compromettrai point, je ne leur ferai point des histoires de journalistes. Ce qu'ils me diraient,.
je le sais. Malgré ce qu'il y a de tout paternel dans leur administration, ils ont des ordres. Ils marqueraient du bout de l'ongle, la page, la ligne du recueil des dispositions maritimes où l'on peut voir spécifiés, et la dimension des fdets, et le nombre de pointes des tridents, et les heures, et les lieux exact de la pêche. Ils me feraient voir de combien de façons nos pêcheurs contreviennent à ces sages arrêts. Et ces fonctionnaires n'auraient point tort. Et ce n'est pas dans leur bureau qu'il serait permis de répondre, que souvent l'équité se compose de passe-droit qui se compensent : les délits des pêcheurs balancent les délits innombrables et séculaires demeurés impunis que représente l'existence des bourdigues. Ceci est tempéré par cela. Les bourdigues, sans ce tempérament naturel, deviennent brigandage pur.
Je ne sais à qui il faut s'adresser pour avoir justice. Nos marins ont écrit à leur ministre. Que ce ministre les entende, lui qui les convoque de dixhuit à quarante ans sur les vaisseaux de la nation 1 J'élève la voix avec eux sans trop de confiance. Ils ont de puissants adversaires. L'un d'eux, bourdigalier de son état et né de bonne bourgeoisie, s'est mis à apprendre le latin à cinquante ans, exprès pour déchiffrer, de lui-même, les vieilles chartes et savoir l'étendue de ses droits féodaux.
Ce bourgeois latiniste et féodalisant est-il un symbole assez clair ! Il signifie tout notre temps et je me compromets en allant contre lui.
Mais je fais mon devoir, qui est d'aider mes concitoyens. En un autre moment, ils n'auraient pas besoin de moi : j'ai dit que la nature faisait sa police elle-même. Elle suffira bien à mettre à la raison les caprices seigneuriaux des bourdigaliers.
Ceux-ci auront beau faire. L'état naturel reviendra. Seulement les pêcheurs sont pauvres en cette saison. Et chaque jour de p^che qu'on leur fait perdre leur procure un très grand dommage.
Un certain esprit de spéculation n'est peut-être pas étranger aux réclamations des bourdigaliers. Il est question de creuser un canal de jonction entre le Rhône et le port de Marseille. Ce canal passe par ici et détruira conséquemment sur son passage les claies de roseaux des bourdigues. Il y a de l'expropriation dans l'air et des indemnités qui se calculeront sur la moyenne des revenus courants : il importe aux bourdigaliers de relever, pour cette année et les suivantes, le produit de leurs pêcheries, qui baissait. Mais qu'ils aient réussi à mettre dans leurs intérêts l'Etat qui paiera la carte, c'est une manière de comble. Il était déjà assez raide que le gendarme et le garde maritimes fussent mobilisés pour enrichir un syndicat de sept à hmt étrangers, dont un prince autrichien, et tracasser nos pêcheurs nationaux dont le seul tort est de vouloir pêcher dans les eaux de leur ville lorsque la saison est venue !
Octobre 1894.
Le jeudi 9 janvier 1913, la ville de Martigues décerna des obsèques honorables à M. Alphonse Autheman, qui, sans être enfant du pays, y avait longtemps vécu et venait de s'éteindre après une existence de travail et de bienfait. Après l'absoute donnée à l'église Sainte-Marie-Madeleine de l'Ile par le curé doyen, le corps fut dirigé vers la gare où quatre discours furent prononcés.
Dans le premier. M, le docteur Sérieux, au nom de plusieurs générations de médecins qui eurent en M. Autheman un collaborateur de premier ordre, rappela les grands travaux de botanique dus au défunt, l'immense herbier dont il fit don à la ville de Marseille et qui occupe une salle du château Borély, sa précieuse étude sur la Flore des environs de Martigues, demeurée malheureusement inédite faute de ressources, car M. Autheman aimait mieux donner que garder.
Dans un second discours, notre ami Félix Salomon, au nom des catholiques du pays, rappela que la maison de celui que nous venions de perdre fut pendant cinquante ans la maison du clergé, Fabricien, président du cercle catholique, M. Autheman se dévoua toute sa vie aux œuvres et aux idées qui collaborent au service du culte.
Le troisième orateur, M. Lucien Dégui. ancien maire radical de Martigues, a déclaré qu'Alphonse Autheman, son adversaire et l'adversaire politique de son parti, méritait son tribut d'hommage comme « polémiste ardent et convaincu », « littérateur distingué « et « savant presque illustre »,
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« Homme du devoir et infatigable travailleur », s'écrie M. Dégut d'une voix vibrante, « il a peiné jusqu'à son dernier jour, sans un moment de défaillance, sans accorder à son grand âge le repos auquel il avait droit.
« Il est souverainement juste et moral, dans une société policée, que des personnalités de cette valeur n'entrent pas dans la mort, — dans le séjour de la lumière éternelle, dira plus loin M. Dégut, — sans être accompagnées des témoignages d'estime que leur vie a mérités. »
J'ai prononcé le quatrième discours :
Le malheur qui -ncms consterne et nous réunit îiiéritait, en effet, de faire cesser nos querelles.
Dans le triste accord de ce deuil, nous reconnaissons que notre vieille ert chère patrie municipale n'est déjà pas si grande ! Devant ceux qui la buittent, après l'avoir servie et honorée comme M. Aljihonse Aiïtheman, nous comprenons, avec une mélancolie nouvelle, qu'il ne faut pas rapetisser ce qui tient peu de place dans les immensités du monde et de la vie.
Pourtant rhomme éminent et dévoué, le grand homme d^actlon qui repose dans ce cercueil, aurait honte de mes paroles ou me ferait honte de ma présence muette, si le vice-président de la Ligue d'Action française ne disait pas ce qu'il a recueilli, voilà quelques jours, de cet ami sacré par les approches de la mort.
Venu sur le tard à l'Action française, et d'assBz loin, M. Autheman réalisait le type du ligueur et du militant. Il nous appartenait, au même
titre, par les violences de son cœur et par les directions les plus fermes de son esprit.
S'il arrivait jamais d'éprouver une minute de défaillance dans la tâche entreprise, il me suffirait d'évoquer le reg-ard plein de confiance, plein d'espérance et même d'une sorte d'héroïque gaieté, ce beau regard que notre ami laissait errer du lit funèbre et puis reposer doucement sur le visiteur qui lui racontait nos campagnes et développait nos espoirs. Ce regard contenait tous les courages et tous les encouragements. A quatre-vingt-deux ans, blessé par un mal sans recours, il faisait briller dans ses yeux une vivacité que ne possèdent pas toujours des organismes frais et nouveaux. L'âme, semblait-il dire, non, l'âme n'a point d'âge, et tout ce qui vit pour l'amour d'une pensée se rit également de l'assaut de la mort et des charges du temps.
Ce trait de caractère avait été déjà remarqué publiquement, l'an passé, au brillant congrès régional de l'Action française qvii fut tenu dans Avignon. M. Autheman venait de demander la parole. Vous n'ignorez pas que nos assemblées sont formées d'une grande majorité déjeunes gens et, là, comme partout, cet âge ignore quelquefois la retenue. Un jouvenceau, plus étourdi, ou moins bien élevé, voyant cet homme vénérable, mais chancelant, se diriger vers la tribune, osa dire tout bas à son voisin, en provençal : Que nous veut
le pauvre vieillard? Mai de que voù, lou paure viéi ? Mais le pauvre vieillard, à peine avait-il ouvert la bouche et affermi sa voix, qui était pleine et sonore, commença par aller tout droit à l'intelligence et à l'émotion de ses auditeurs. Et l'orateur se révéla. L'orateur que vous connaissez, chaleureux, acerbe, ironique, toujours entraînant. C'est pourquoi son jeune censeur, émerveillé, ne put s'empêcher de laisser jaillir une seconde naïveté qui, celle-là, fut un hommage : Il me semble qu'il se débrouille ! Mi semblo que se débrouio, lou viéi!
Admirable vieillard l On lui donnait vingt ans, toutes les fois qu'il s'agissait de servir son pays, sa foi, ou sa science.
Le nom, la voix, l'image, toute la personne physique de M. Autheman sont naturellement mêlés aux plus anciens souvenirs d'une enfance écoulée près de sa maison, voisine et amie de la nôtre ; mais c'est plutôt dans notre église que je le revois, l'église étincelante et fleurie de nos fêtes officielles.
Ces jours-là, précédé de notre petite garnison de gendarmes et de douaniers, lui-même en avant des autori+és^ suivi d'une fraction de l'assemblée muni-
UN A'ETERAN
cipale qu'il présidait, M. Autheman, jeune maire du 24 mai et du 16 mai, faisait son entrée solennelle, l'écharpe tricolore à la ceinture, le pas rapide et martial, comme poui annoncer sa magistrature de lutte, son édilité de combat.
Ces luttes sont trop loin pour qu'on les revive. Et elles sont un peu trop près pour être jugées en dernier ressort. Mais un jour viendra où l'histoire de France, et la France elle-même élargiront leur cœur pour comprendre et faire comprendre ce qu'il y eut de générosité et de duperie, de bonne foi et d'erreur profonde dans chacun des partis qui se sont fait alors une guerre si dure.
En ce temps-là, les adversaires de M. Autheman n'avaient probablement pas tort d'estimer que la France avait besoin de suivre volontiers un gouvernement qui fût populaire : la France a toujours eu besoin d'aimer et d'acclamer son chef. Mais non plus, M. Autheman ne se trompait pas quand il afErmait le rôle indispensaJjle de l'autorité dans l'État et de l'ordre moral dans la société ; quand il défendait la religion au nom de sa foi et des traditions ou des besoins de son pays ; quand il mettait le pays en garde contre les surenchères, les variations et les autres faiblesses du régime électif.
Ni les amis de la liberté ni les amis de l'autorité n'avaient assez pensé aux conditions de l'une et de l'autre. Pour être libre, un peuple a besoin d'être fort, ou bien l'Etranger l'asservit ; pour être fort
un peuple a besoin d'un pouvoir solide. Mais le pouvoir n'a d'autorité qu'à la condition de ne pas reposer sur la poussière des caprices et des jeux de l'opinion publique. Or, les conservateurs d'il y a quarante ans se proclamaient aussi respectueusement dévots de l'opinion que les radicaux de la même époque !
Les uns et les autres ont fait un rêve tout éveillés. L'expérience l'a démontré. Mais, d'entre les contemporains de M. Thiers et du duc de Broglie, d'entre les survivants du 24 mai et du 46 mai, lesquels ont compris cette expérience de quarante ans ? Combien en ont vu la leçon d'ailleurs éclatante ? Et qui l'a pratiquée ?
Celui que nous pleurons fut du très petit nombre pour lequel les malheurs du pays ont été une source de réflexion et de progrès.
Quel exemple, qu'un homme de l'âge de M. Autheman aux années 1908, 1909, 1910, ait opéré dans les profondeurs de sa pensée la réforme qu'effectuait alors notre jeunesse de Paris et des provinces, le printemps sacré de V Action française !
Nous avons le droit d'en parler avec admiration et avec fierté, car le cas est exceptionnel. QuicoiK[ue a joué quelque rôle politique a rarement d'autres
idées; qjiôCôUeSj de sa giénératioii. Plus rarement encore, mfâdiiûe-troii sespréjjugésfondanientaus:. J)e ne connais pas- de plus beau triomplke de ce que mon maître Anatole France appela
L'air latin qui nourrit la limpide pensée.
Ce Provençal de bonne race et de race pure, frère d'un félibre considérable, fils adoptif de notre ville et qui passa sur nos canaux, en vue de nos étangs, les- deux tiers de son existence, n'a pas voul'u quitter cette terre dé lumière et de loyauté sans avoir fait un inventaire minutieux des erreurs politiques de son pays ; sans les avoir abjurées publiquement une par une ; sans avoir dit pourquoi.
n était patriote, et il était savant. Il mettait le salut de la France avant tout. Son métier de botaniste l'avait accoutximé à suivre en toute chose la esérie des effets et des causes, selon la méthod mpirique et rationnelle qui dénoue peu à peus les difficultés. M. Autheman abjura la République conservatrice dbntil sentait la naïveté. M. Autheman abjura F Empire, auquel il s'était arrête longtemps, quand il Feût trouvé à Ta fois excessif et insuffisant: insufïïisani: sur Fessentiel, excessif sur le secondaire. M. Autheman posa, résolut, raisonna le problème de la vie de la France comme le posent, le raisonnent et le résolvent nos milliers de Français de toute condition, de toute origine et de tout parti les termes, bien posés, posés comme des chiffres, lui
firent leur réponse impersonnelle, invariable, et notre royauté française lui apparut le moyen, et le seul, de rendre àl'ordre son organe, au progrès ses conditions. Quand il mena à bien une si délicate opération intellectuelle et morale, ce vigoureux esprit approchait du soixante-dix-neuvième printemps.
Peu d'exemples sont aussi beaux que celui du vieillard qui ne cesse d'apprendre et se renouvelle toujours. Mais l'ardente vieillesse est plus belle encore quand elle se dévoue au solut commun.
Ceux qui viennent de déplorer notre perte immense ont dit, beaucoup mieux que je ne saurais, ce que valut le fidèle et le militant, le savant et l'ami. Permettez-moi 'de dédier mon faible hommage à la mémoire du travailleur et du lutteur qui, jusqu'au dernier jour, a perfectionné son esprit dans l'intérêt de la vérité et de la patrie. A toutes les couronnes méritées parle vétéran des luttes civiles, doit être ajoutée la mention qu'il aura été le doyen des étudiants de V Action française ^ et ainsi l'artisan de la seule Paix française qui soit possible . Cet homme du passé vit ainsi se dorer les collines de l'avenir.
En laissant sa dépouille s'éloigner de la ville qu'il aima si passionnément, nous songeons avec amertume à tout ce qui s'en va avec lui d'intelli-
gence, de labeur, d'enseignement lucide et véritablement gratuit, dispensé à quiconque avait le bon esprit d'aller l'entendre et le consulter !
Dans l'émotion inexprimable de la minute de l'adieu, il surgit de nos cœurs un flot de gratitude qui domine tous les regrets.
Ami perdu, l'adieu qui nous brise en s 'élevant du fond de nos âmes doit résonner à votre oreille comme un remerciement. Merci d'avoir parlé et d'avoir écrit, merci d'avoir agi et vécu énergiquement ! Il serait beau et digne de trouver sur vos traces, dans votre souvenir, la force et l'honneur de vous suivre, puisque nul ne se flatte de vous continuer !