M. Mireur est mort. Que son œuvre survive
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M. Mireur inventoriait maison par maison les anciens foyers de sa ville : dans la première me explorée, il se heurta à une population de bourgeois qm se trouvaient être de véritables « parvenus » « au meilleur sens du mot » : même trouvaille dans la rue suivante, et dans l'autre, et dans toutes ! Au XVI®, au xvn® siècle, il rencontrait partout, dans les situations les plus hautes, dans les charges les plus brillantes, quelque fils ou petit- fils de médiocres boutiquiers, d'industriels, d'artisans et de paysans.
Du peuple à la bourgeoisie, de la bourgeoisie à la noblesse, transition insensible, continuité absolue : M. Mireur constatait que chacun s'élevait de classe en classe par le libre effort accumulé du travail et de l'épargne. Le privilège n*avait rien fait, chacun devait tout à son initiative, à sa volonté. La noblesse obtenue était le couronnement et non le principe, non la base de la fortune. Devant cette loi générale, les épigrammes de Beaumarchais s'évanouissaient, le libelle de Fabbé Sieyès tombait à plat.
Quatre-vingt-quatorze tableaux généalogiques consacrés à autant de familles qui s'étaient élevées, quelques-unes très haut (et qui, depuis, se sont éteintes), font assister à cette évolution sociale. M. Mireur explique comment des évidences aussi certaines purent échapper aux publi cistes de 1789 : ces avocats et ces abbés savaient tout, excepté l'histoire. Ajoutons que ces purs « roussiens » s'inquié-
talent de tout, exceptédes conditions de la réalité qui les enYironnait. Du conventionnel Roubaud, qui fulminait en 1789 contre le rachat des droits féodaux, M. Mireur écrit : « Provençal d'origine , parlant à des Provençaux, on croirait peut-être qu'il a souci des enquérir des mœurs et des institutions de leurs pères, de s'inspirer tout au moins de leur histoire. Point du tout! Ses auteurs sont un feudiste dauphinois, un autre Parisien, ancien intendant de Picardie et de Lorraine. C'est dans la coutume de Paris quil va chercher, ô stupéfaction, les coutumes de Provence... » Mais ce qui est vrai de Provence Test aussi de Bourgogne et d'autres provinces. Notre histoire générale est corrompue de mille généralisations illégitimes. L'histoire locale les dissipe une par une : ainsi se réhabilite un noble passée On oonnmence à rendre justice au moyen âge et M. Mireur n'apprend pas grand'chose aux lecteurs d'aujourd'hui en montrant les nobles Provençaux du xïii® siècle conduisant leur âne chargé de fumier. On n'a pas complètement oublié non plus le jeune Racine s' extasiant de voir en Langue-
1. Sansdoutela réhabilitation de nos pères porte ombrage aux bénéfieiaires d'une histoire qui, selon l'expression de Fustel, est née de la haine. Le journal VHumanitë a jugé « patriotique » et « socialiste » de nourrir le cerveau d'un public sans défense a vecles vieux mensonges diffamatoires d'Erckmann-Chatrian, dans l'Histoire d'un paysan, dont ce journal a fait son feuilleton de 1915 pour le temps de» l'union sacrée » î
doc « le compère cardeur et le menuisier gaillard^ avec la robe rouge comme un président, donner des arrêts et aller le premier à l'offrande (lettre d'Uzès, 24 novembre 1664).
Mais c'est de l'état social du xviii® siècle, le plus noirci, le plus diffamé, que M. Mireur nous fournit la précieuse restitution claire et loyale : propriété extrêmement divisée ; classes moins séparées peut-être que de nos jours; privilèges réels constitués au profit du Tiers plutôt que de la noblesse ; les trois quarts des gentilshommes possédant fiefs en 1789, très récemment promus; des fils de maraîchers, de cardeurs de laine, de merciers, de chaussetiers, de chaudronniers devenus avocats, occupant des charges judiciaires ou les hauts grades de l'armée... On ne savait pas tout cela ou plutôt on n'osait le croire ; mais quelqu'un l'avait dit et répété, en philosophe plutôt qu'en historien, mais en philosophe réaliste, et réaliste renseigné par ce qu'il avait vu dans son Rouergue natal : notre maître illustre Bonald.
Parce que le xix® siècle n'a pas paru l'entendre, Bonald a été méprisé par la juiverie universitaire. Un petit juif de philosophie, qui fut le collaborateur du Temps et qui a publié une page insolente sur Bonald dans une Histoiî^e littéraire^ Henry Michel,
assurait que les recherches historiques les plus récentes n'avaient pas vérifié les vues de Bonald sur l'ancienne France. L'impudent pensait-il à la théorie bonaldienne de la noblesse ?
Après les documents de M. Mireur, je relis cette page que nous a citée Léon de Montesquieu, dans son beau livre du Réalisme de Bonald. Il j faudrait toujours revenir :
« Assurément^ écrit-il, on ne pouvait se plaindre en France que de V excessive facilité de V anoblissement et^ tandis qu'un meunier hollandais, ou un aubergiste suisse sans activité, comme sans désir, bornés à servir V homme pour de V argent, ne voyaient dans l avenir, pour eux et leur postérité, que le moulin et V enseigne de leurs aïeux, un négociant français, riche de deux cent mille écus, entrait au service de VEtat, achetait une charge et une terre, plaçait son fils dans la robe et un autre dans Vépée, voyait déjà en perspective la place de président a mortier et celle de maréchal de France, et fondait une famille politique qui prenait V esprit de V ordre à la première génération, et les manières à la seconde. — « Cest, dit Montesquieu, une politique « très sage en France, que les négociants ny soient « pas nobles, mais qu^ ils puissent le devenir yy.S'il y avait un abus, cest que la famille-sujette devenait souvent famille-ministre avant d'avoir fait une fortune assez considérable, je ne dirai pas pour soute-
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nir son rang, mais pour en remplir efficacement les devoirs. Car, dans une société opulente, telle que le sera toujours notre France, il ny a pas de condition plus dure et plus douloureuse que celle d'un noble indigent, sur qui pèsent les charges de Vétat public de société, sans qu'ail puisse jouir des facilités que présente pour s^ enrichir la vie damestique et privée. »
Comme nous le déclarait îe comte de Lur-Saluces dans V Enquête sur la monarchie, le vrai noble était donc ITiomme qui avait plus de devoirs que les autres. Moralement et matériellement, il avait des devoirs coûteux. Mais qui donc y gagnait ? Le roi, c'est-à-dire la France.
Telle étant la vérité philosophique, M. Mireur établit avec surabondance que la vérité historique y correspondait. Je conseille de méditer ce livre plein de faits hautement significatifs. Il jx>urra aider à refaire la meilleure partie de ce que la sauvage nuit du 4 août a défait.
Extrait de nos réflexions aux 4 août 1911, 1912, 191?.
Pendant vingt-cinq ans, dans le Midi comme dans le Nord de la France, le parti socialiste a vérifié à son avantage la puissance de l'organisation et de la discipline sur une population mécontente et désunie. Cependant ces succès sont bien surprenants, quand on songe à ce qu'est d'une part la doctrine socialiste, d'autre part le régime de la propriété parmi nous. Le succès de cette doctrine s'explique en certaines contrées de l'Europe par les causes qui la rendent à peu près incompréhensible pour la France en général et la Provence en particulier.
Un pays où la très grande propriété se combine à la très grande industrie comme l'Angleterre, un pays comme l'Allemagne où l'évolution industrielle a été particulièrement rapide et qui possède des bassins houillers considérables avec un prolétariat de grande industrie fort accru, de tels pays font naturellement les terrains d'élection du socialisme. En France, au contraire, la division de la propriété, l'extension de la petite et moyenne industrie créent un état tout différent. Chacun a quelque
part à la fortune, le prolétariat proprement dit se compose, après tout, d'une faible minorité. Il aurait été naturel que la propagande socialiste y rencontrât d'énormes difficultés ; difficultés qui, diminuées dans certaines provinces comme la Flandre, devaient grandir dans ces régions provençales où tant de gens profitent de leur « morceau de bien », habitent leur maison, mènent une existence tout à la fois très sociale et très particulière, vie extrême au dehors et défense très jalouse de leur foyer. Il est absurde d'appeler cela « démocratie », le vrai mot étant plutôt « bourgeoisie »... De cette robuste bourgeoisie, plébéienne ou patricienne, au socialisme, il y a la différence du plein jour à l'épaisse nuit.
Les succès électoraux des unifiés en Provence n'en ont pas moins été incontestables. Si l'on songe aux programmes, si l'on songe aux votants, si l'on imagine les cris de rage que de vraies mesures socialistes feraient pousser aux administrés de M. le maire d'Aubagne, ce phénomène revêt l'aspect d'un très grand mystère. Pour y voir quelque chose, il ne faut plus considérer les idées, mais les hommes.
Les hommes qui s'occupent de la chose publique sur les bords de l'Huveaune entendent par socialiste l'état d'esprit d'un républicain plus républicain que les pires républicains. Gela veut dire « sang de bœuf ». Encore « sang de bœuf » est-il une
expression qu'il faudrait traduire. Elle signifie opposant. Depuis les fausses manœuvres royalistes de 1871, toute opposition énergique s'étant concentrée à rextrême-gauche, il s'en est suivi de fâcheuses habitudes d'esprit : c'est être rouge que protester contre l'inertie du pouvoir ; vouloir réformer ce pouvoir ou en corriger les abus se trouve également inséré au programme rouge. Plus les rouges tardaient à le réaliser, plus on 8 supposé qu'en fonçant la couleur on atteindrai! aux réalités qu'annoncent les mots : « Aimnçons toujours et nous verrons Berrel » Les Provençaux ont avancé tant qu'ils ont pu : quand s'apercevront- Hb qu'on les a fait marcher ?
Leurs grands-pères étaient royalistes, carlistes même, car je ne parle pas du temps du bailli de Suffren, mais de celui de Guizot et de Lamartine. Opposants, toujours. Et pourquoi ? Je ne me lasserai pas de répondre, l'histoire à la main^ que la cause en remonte à la Révolution. Jusqu'à la fin de l'ancien régime, nos privilèges nous composaient un gouvernement libre et fier, vraiment républicain dans ce domaine des affaires locales où la République est un bien. Nous administrions nos finances, nous veillions aux travaux publics, nous gouvernions à peu près souverainement nos maisons de ville et nos champs : régime robuste et souple, auquel nous étions adaptés de temps immémorial, et le « roi de Paris » n'intervenant qu'au nom des
intérêts généraux de la France. Maintenant les rois de Paris interviennent à tout propos, ce n'est plus leur intervention que Ton peut remarquer, c'est leur abstention : l'État se met partout et cela à tel point que les actes de véritable indépendance municipale se produisent nécessairement « contre l'Etat « , au lieu que leur véritable formule serait : « sans l'État ».
Ni pour ni contre : l'Etat chez lui, chacun chez soi ! Cette distinction des deux ordres est une idée perdue. On ne songe plus qu'à faire appel à l'Etat pour augmenter le mal qu'il fait, tant la cause en est méconnue ! Mais il ne fut jamais indispensable de savoir la cause d'une peine pour en souffrir. Une perception vague naît pourtant de cette souffrance Le Provençal crie vers l'État, car il sent que l'État n'est pas étranger à sa plaie. Bien qu'il crie : au secours au lieu de : laisse-moi tranquille, il se rend compte qu'il faut crier vers ce point du ciel.
Oui, quelques jours d'expérience socialiste suffiraient pour semer la désolation sur les coteaux plantés de câpre et d'immortelle où M. Renaudel a pourtant recueilli 4.000 voix ; mais plus l'expérience radicale se prolongera et s'accentuera, plus nos paysans, nos pêcheurs, nos marchands redoubleront aussi de murmures, l'État versant à boire, les électeurs criant qu'ils ont toujours soif, ce qui est assez naturel. Iront-ils toujours plus à gauche ? Non, si, la République une et indivisible étant remplacée par la Royauté une et ses libertés variées, le statut
naturel venait à nous être restitué. Non encore, si, en l'attendant, la propagande royaliste est bien faite dans les classes moyennes, en visant la raison plus encore que le cœur. Le cœur suivra aussitôt qu'on aura la tête, et la tête du Provençal, d'une dureté proverbiale, est curieuse du vrai : du vrai en politique plus qu'en toute autre chose.
Le personnel de la politique républicaine s'est méthodiquement appliqué à corrompre la terre et la mer. Y a-t-il réussi ? La population de nos côtes, de nos campagnes abonde en éléments robustes et polis qui ne se sont laissés entamer qu'en surface. Dans les villes, il subsiste un vieux fonds, remarquable par la ténacité de l'attachement aux usages, aux idées du pays. C'est avec ces esprits qu'il n'y a pas à craindre une accusation d'archaïsme.
Les conversations entre Provençaux se jouent facilement dans une antiquité autrement éloignée et mystérieuse. Elle en a tant vu, la vieille terremère ; il est si naturel à ses fils, quels qu'ils soient, de « penser historiquement » ! Et la génération d'aujourd'hui, fille directe de Mistral, est ellemême portée avec tant de force à s'unir à ses pères, pour sentir et méditer l'évidence de son identité à travers les âges ! Notre poète a bien raison : « la grande houle des siècles — et leurs tempêtes et leurs orages — ont beau mêler les peuples, effacer les frontières j — la terre-mère^ la nature, — nourrit toujours sa progéniture — du même lait, sa
dure mamelle^ — toujours à r olivier donnera V huile fine. » Quoi que Ton dise, et malgré tout, c'est le poids total des origines qui décide de ravenir. Le passé ne se répète point, mais il règle ; ses éléments s'écoulent mais laissent une loi.
On devra surtout compter sur les passions de Tintelligence. Là plus qu'ailleurs, comprendre devient raison d'agir. Il faut montrer qu'une République une fois centralisée doit, pour faire réélire les siens, se centraliser davantage et que par conséquent un tel régime devra toujours opprimer K
1. Cette preuve de la nécessité de la cenlralisation pour un gouvernement démocratique et électif, qu'il soit parlementaire, qu'il soit plébiscitaire, a été donnée à satiété dans V Action française. Cette preuve est complète, en ce sens qu'elle invoque : A. l'expérience du passé français et étranger ; B. la psychologie du régime électif; C. les vériQcations postérieures à la remarque.
A. Nos trois républiques, nées d'une doctrine décentralisatrice, ont dû centraliser pour se maintenir : notre loi de 1884 accordant des libertés aux communes a été sans cesse rongée et réduite depuis 30 ans par nos lois sociales ou financières et l'intérêt électoral. Le régime électif oblige les Étals-Unis d'Amérique à centraliser. Il y a centralisation croissante en Suisse depuis 1848, c'est-à-dire depuis que le pouvoir politique du suffrage s'est étendu.
B. La psychologie de l'institution est d'évidence immédiate. Même un fédéraliste élu chef d'un État électif, s'il est condamné à se faire réélire, lui et son parti, serrera la vis, créera des fonctionnaires, usurpera les fonctions locales ou en instituera de neuves pour faire les élections, afin de faire réélire d'autres fédéralistes, innocemment centralisateurs.
C. Depuis vingt-cinq ans que nous menons cette campagne, nous avons vu se succéder au pouvoir des décentra-
Au lieu qu'avec le Roi, le vieux traité d'union pourra se rétablir, et les autorités du pays, dont il faut se garder d'excepter l'Eglise, pourront s'entendre pour élaborer un statut satisfaisant pour chacun. L'anticléricalisme même reculera dès qu'on aura su le définir tel qu'il est : sot, ignare, destructeur, barbouilleur et sans avenir. Cette race si fine finira bien par avoir honte du mépris que lui valent la barbarie et l'ignorance des administrateurs coupables de dévastations envers les monuments de sa dignité historique.
Ce peuple n'aime pas à rougir de lui-même. Il se reconnaîtra dans ce qu^il a de noble et de pur. Le pays, par sa force et par sa lumière, le sang, par sa promptitude et par sa chaleur, ont quelque chose d'éminemment religieux. Les églises, chapelles, oratoires et lieux de pèlerinage dont la terre est tout hérissée marquent son extrême besoin du culte et aussi son esprit de prosélytisme, son ardeur à répandre les idées vivantes, les idées vraies.
lisateurs convaincus : menés par la fatalité du régime électif, ils ont centralisé à force.
Nous avons publié en 1903, M, Paul Boncour et moi, un volume de controverses intilulé : Un débat nouveau sur la République et la Décentralisation. J'y soutenais « que la République ne peut pas décentraliser», ce que contredisaient MM. Clemenceau, Glémentel, et bien d'autres, etc. Tous ces messieurs ont été miiiistres depuis. Ils ont centralisé comme les camarades. Voir sur tout ce sujet mon Enquête sur la Monarchie, pp. xl, 25, 218.
Les idées maçonniques, les idées suisses, les idées démocratiques, libérales et révolutionnaires élaborées par les philosophes et les moralistes germains sont le principal aliment des campagnes contre les prêtres : de toute part, ces idées meurent ; ainsi le parti anticlérical doit finir. Nous vivons au printemps sacré d'idées classiques et politiques, régénératrices du monde. Les Provençaux ne seront pas les derniers à suivre en chantant ces filles illustres de leur sol et de leur pensée.
Février 1909.