LE CINQUANTENAIRE DE MIREILLE
« A Maillâne {Bouches-du-Rhône) le beau jour de la Chandeleur 1859. »
Mistral date en ces termes le dernier vers de sa Mireille^ dont voilà le cinquantenaire ; je ne saurais laisser passer l'octave sans y songer.
Nos amis des autres provinces de la France n'auront pas à me pardonner. Ils approuveront au contraire la piété qui me guide en faisant remonter à la sublime source de tout ce qu'il j eut de sérieux, de fidèle et de conscient parmi les Provençaux lettrés de ma génération. En sauvant une langue, le poète a sauvé aussi ujie race. Ce poète, égal aux plus grands, aura été, comme eux. Fauteur non seulement de ses œuvres, mais de nos âmes. Magnus parens ! Nul autre titre ne le nomme convenablement dans les cœurs.
11 est presque banal de le redire, Mistral est d'abord le docteur de nos traditions. Nous n'avons pu boire à sa coupe sans que notre pensée enchaînât
au souvenir des morts et à la leçon des vieillards 'X l'espérance et le rêve de la jeunesse ».
. . . lis esperanço
E li raine dôu Jouve ni
Il nous a fait unir a la mémoire du passé et la loi dans Fan qui vient ».
Dou passât la rememhrançd E la fe dins Van que vèn.
Comme il pensait pour un peuple entier, il nous a enseigné à concevoir historiquement. La voix collective qui sort de son œuvre traduit sans les confondre les classes, les métiers et les pays d'un même peuple : pâtres et gens des mas, d'un côté ; pêcheurs de la mer et chasseurs de la montagne de l'autre ; ailleurs les marins du grand fleuve. La poésie ample et sereine, d'un essor magnanime et d'une incomparable limpidité, ne se borne guère au présent. Ses jeunes paysannes s'y ressouviennent de ia robe à fleur des aïeules, elles conservent même une réminiscence confuse de la cour d'amour.
Même dans Calendal, où l'imagination tient beaucoup plus de place que dans Mireille^ les premiers mots du jeune amoureux d'Esterelle sont pour honorer ses prédécesseurs dans la vie. Il dit « ma maison » comme un prince :
« Ma maison équipe trois bateaux et à la Confrérie a fourni maints prieurs. Un de mes aïeux (devant
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Dieu soit-il) avait été consul de Martigues. Nous pourrions encore vous montrer son chaperon de laine rouge. Sur mon front, souvent, mon père, aux. jours de fête, le secouant : « dans les genêts ^ me disait- « il, si, chaque année, retournent les perdrix mâles^ « en toi aussi, mon fils, peut se revoir la gloire de ton « devancier! Dans les travaux de toute espèce que « requiert ton âge, œuvre de main ou bien dintelli- « gence, ne le cède à personne : la hardiesse porte « bonheur aux jeunes gens. Sois humble avec le& « humbles et plus fier que les fiers. »
Telle est « la doctrine de ce bon père », dit le poète, comme s'il parlait de lui-même. Mais, pour qualifier une doctrine si humaine, supérieure aux vaines revendications de l'individu qui passe et qui meurt, fugace foliole sur un arbre immortel, il faudrait bien sentir qu'à force d'être nationale c'est une doctrine royale ; ainsi pensent, ainsi doivent sentir les rois. Ce poète rustique est aussi un poète « aulique » et curial, son auditoire naturel est formé des maîtres des hommes. Il est prédestiné à faire réfléchir ceux qui vont en tête des foules, « ceux qui aiment la gloire, les vaillants, les chefs àv peuple ».
Aqueli qu'amon la glori Li valent, Il majourau.
On éprouvera donc un véritable soulagement 4 pouvoir constater qu'en dépit du long interrègn^e
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le roi de France, qui est aussi comte de Provence, n'aura pas manqué à Mistral ; Mireille fut un des livres préférés de Philippe VII : quelques lettres très nobles du comte de Paris font foi de cette faveur insigne, tout aussi remarquable, mais plus émouvante que l'illustre amitié de Charles IX pour Ronsard ou de Louis le Grand pour le grand Racine. Du fond de son exil, traversant les mers et les terres, dédaignant au passage les fausses beautés d'une littérature en décomposition, le gardien de la France éternelle, chef de notre unité, accourut aux chansons du poète fidèle et pur, de ce héros « pieux )> comme les héros de Virgile, qui disputait une province à des forces de dessèchement et de mort. Le plus discordant de nos siècles aura connu au moins cette belle harmonie ; deux grandeurs qui se recherchaient se seront jointes d'elles-mêmes pour correspondre sans effort.
Une tradition nationale ainsi défendue dans le cœur du lyrique-roi est naturellement allégée de tout poids vulgaire. C'est une poésie qui avance, qui monte tout droit et très haut. La sagesse qui l'animait avait fait le scandale de ma jeunesse. Il ne me semblait pas possible de se résigner aux tristesses perçues et exprimées avec un pathétique si doux. J'ai vu plus tard de quelle force et de quelle lumière émanaient ces résignalions. Elles sont faites d'intelHgence et d'activité. Mistral n'isole aucun des principes du monde. Ce que
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Sophocle appelle « les grandes lois « amour, joie, infortune, crainte, ces mouvements de l'âme, ces yicissitudes du sort sont honorés ensemble, dans Tordre simultané et successif qui les distribue ; Mistral dit bien chaque élément, mais fait entendre ieur suite qui les accorde, délivre de tous maux et pacifient la pensée. La Reine Jeanne veut payer pour les crimes de ses aïeux : comme elle a reçu d'eux l'héritage de l'empire, de l'honneur et de la beauté, elle trouve équitable d'avoir à répondre également de leurs dettes. Une bonté plus forte que l'idée de justice remue d'ailleurs aux entrailles de l'Univers : Mistral estime que le mal n'est que l'enveloppe et la coquille d'un mieux ultérieur. Lorsque le diable intrigue, il « apporte sa pierre » au bâtiment de Dieu.
Les plus mélancoliques retours sur le passé finissent en cris d'espérance. Les êtres lui semblent éternellement au berceau, les choses à leur aurore et, sur la jeunesse florissante du monde, un i< grand soleil monte^ illumine, en procréant, sans limite ni fin, de nouveaux enthousiasmes, de nouveaux amoureux. » L'amour n'est jamais pernicieux; toujours fécondant. La femme ou, disons mieux, la Dame est le principe d'exaltation des héros. Dante avait reçu cette gaie science de nos troubadours. Nul brocard allemand n'en aura éloigné Mistral. Un amour digne et beau sculpte et modèle une jeune âme. La douleur appelle l'efïort et celui-ci gagne les « joio », le prix
du combat. Il n'est pas jusqu'à la colère qui, chez Mistral, ne soit sereine. La mort, la maladie, la décomposition eurent leurs poètes. Voici celui qui ne connaît que la vie dans sa fleur et pour ce qu'elle a d'inflétri.
Profondément catholique, sans une ombre de « catharisme v, quoi qu'on ait dit. Mistral a dû se plaire à dater son ouvrage (le plus doux, le plus frais, dirais-je, si le Poème du Rhône n'existait pas) d'une fête de la Purification de la Vierge. Mireille est une vierge pure. Nous aurions peine à la classer dans l'œuvre du maître. Nous la nommons première avec une inflexion plus tendre, comme on parle des premiers-nés. Il faut lire dans les Mémoires, du poète l'histoire de cette nativité, le cri d'admiration adressé par Adolphe Dumas à la Gazette de France, l'article de Lamartine, le triomphe dans l'univers. Il faut aussi rouvrir le beau poème âgé, déjà, d'un demi-siècle dont chaque vers bondit comme au premier matin.
Beau livre d'un amour enfant, de l'amour éprouvé et vérifié, couronné par la mort, qui semble survenir comme une récompense. Des rameaux du mûrier d'où Mireille et Vincent se laissèrent glisser comme des hauteurs d'un beau rêve, jusqu'à cette plage de Saintes qui sera le théâtre de l'ag-onie mystique, l'air de Mireille est traversé d'un vol de génies bienfaisants. Le mal n'est que mirage et songe. La vierge mourante murmure : « 0 cher Vin^