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L'étang des soeurs-grises

Le corps, en tombant dans l'eau, produisit un bruit sourd, dont l'écho alla se perdre doucement dans les bois épais qui entouraient l'étang presque entièrement, sauf sur un seul point où Ton avait ménagé une éclaircie par laquelle on pouvait apercevoir la masse imposante du vieux château du Roveray. ^

11 devait être environ trois heures et demie du matin. On était uu commencement de l'automne, La journée avait été douce et tiède, la nuit paisible et claire.

Dt'puis quelques instants pourtant une létJ'èrc brume se levait à riiorizon, jetant comme une i^-aze d'argent au-deyant de la lune dans son plein,

11 était impossible de rôver un paysage plus saisissant et plus poétique.

A droite, à gauche, au fond, les noires profondeurs du bois détachaient sur le ciel leur profil sombre. Au centre, l'étang, S3mc de roseaux, s'étendait mat, comme une immense cuve pleine de mercure, lâcheté de quelques ilôts touffus où la brume humide semait le cri'^t-al de ses gouttelettes allumées d'un scintillement d'étoiles.

Au levant, — à l'extrémité d'une longue avenue de platanes aux rameaux gigaxitesques dont le tronc luisant et marbré, couvert de r;a peau de serpent qui mue, traçait une ligne plus claire, — s'élevait le château avec son avant-corps demi-circulaire et ses deux ailes saillantes terminées par une tourelle au toit pointu, en pleine lumière, tandis que l'ombre épaisse remplissait les angles rentrants de l'imposante masse.

Les bords de l'étang, pittoresquement découpés, offraient une grande ojuantité d'anses et de baies minuscules.

Prt's de l'endroit où commençait ravenuedes platanes, une sorte de promontoire s'avançait hardiment à travers l'eau, en se redressant p;ir une pente insensible jusqu'à la pointe qui formait une saillie brusque et à pic de deux ou trois mètres. "

On avait établi"làun petit kiosque en bois rustique, couvert d'une abondance de plantes -grinipantes dont le fouillis devait, en été, assurer la fraîcheur et l'isolement à ceux cp.ii venaient s'y reposer.

C'était aux pieds de ce petit promontoire, plein des senteurs du chèvrefeuille et de la clématite, où se détachait , parmi le vert sombre de l'aristoloche, la rouille de la vigne vierge frappée des premiers froids, que l'étang devait avoir sa plus grande profondeur, et c'était de là que le corps était tombé, ou avait été précipité.

Quelques larges cercles allant en mourant rider l'eau dormante, quelques bulles d'air venant lentement éclater à la surface, indiquaient encore l'endroit où le drame venait de s'accomplir.

D'ailleurs, pas un cri n'avait été -poussé. — Dans le kiosque même, ou aux abords, nulle trace de lutte, pas une feuille dérangée, à peine si l'œil d'un Indien des prairies eût distingué, dans

rherbe humide du sentier, quelques bnns froisses par un pied léger, cl qui se redressaient avec précaution, comme s'ils eussent ■ craint d'attirer l'attention et de révéler un indice* .

Tout à coup, sur la lisière Tlu bois, à une centaine de mètres du promontoire, apparurent deux hommes.

Ils s'arrêtèrent brusquement, et l'un deux inspecta d un œil inauiet la surface de l'étang, parfaitement lisse à cet endroit.

Tous deux étaient visiblement jeunes, et à peu près du même âge, rainé ayant à peine trente ans.

^Leur costume singulier avait un certain cachet d'origmalite, et tenait le milieu entre l'uniforme correct du gentleman et le débraillé dô l'artiste: souhers vernis, pantalon noir, gilet ouvert en . cœur, linge irréprochable, chapeau de feutre mou, jaquette d.

velours. „ i^^i

L\m avait une cravate blanche à demi recouverte d un foulard rou-e négligemment noué autour du cou, pour combattre 1 humidilA^le cette fin de nuit d'automne, et mâchonnait un cigare. L autre, les mains gantées de gris perle, achevait de bourrer une nnmense pipe en écume de mer, dont la couleur d'ambre brun annonçait le long usage qu'en avait fait son propriétaire.

On ;ût dit des gens qui, au sortir d'un bal, sans prendre le temps de changer entièrement de costume, Tauraient a la hâte - modifié dans quelqu'une de ses parties, pour se Uvrer au plaisir d'une promenade matinale dans la campagne. . ■

- Tu vois bien que tu es fou! s'écria le propriétaire de la pipe, en «'adressant h son compagnon. Il n'y a rien du tout. L étang nous présente le calme d'une bonne conscience. On dirait une glace, ou, plutôt, de l'étain fondu.

Je t'atTirme que j'ai entendu un bruit sourd, étrange, effrayant'... Le bruit d'un corps qui tombe dans l'eau.

-Moi aussi j'ai entendu le bruit dont tu parles. Mais ce sera quelque canard sauvage qui aura plongé! C'en est plein ici. Je rc:'-rette de n'avoir pas pris un fusil.

Ltu peux avoir raison... Néanmoins, c'est bien singulier... j :n ressenti une commotion, une terreur... dont je ne me rends

pas cninpte.

- Tu as bu trop de vin de Champagne, ce soir, voila touc. Je

L'ÉTAîsG DES SŒURS-GRISES

connais ça. Les nerfs sont agités, l'imagination travaille; puis, la nuit, au milieu du silence de ces grands bois, une mouche qui vole produit de l'effet. Tiens! je parierais à présent que c'est tout simplement une grenouille qui a piqué une tête, pour fuir devant une feuille froissée par lo passage d'un rat!

Mais son compagnon l'écoutait avec impatience, et, suivant le bord de l'étang, se dirigeait vers le kiosque placé au haut du promontoire.

— C'est de là que venait le bruit, fît-il brusquem.ent en étendant la main. J'en suis sûr, je ne puis m'y être trompé !

— De là ou d'ailleurs, qu'importe? Qu'est-ce que tu supposes? Un assassinat? Un suicide? Ces choses-là ne se voient que dans les romans d'Anne Radcliff. Le.paysage est romantique, j'en conviens, mais, que diable ! nous ne sommes ni dans les Caldbres, ni dans les Pyrénées. Nous sommes tout prosaïquement dans le Poitou, chez de braves gens, où la seule mort qui menace, — mais ceil'e-là carrément ! — c'est la mort par indigestion. Quant à moi, si cela continue, je périrai par les truffes: Je les adore, et j'en suis désolé," car, si je ne les adorais pas, je n'en mangerais pas, et je m'en suis bourré, au souper, d'une façon que je ne crains pas de déclarer indécente!

— Un accident peut-être, murmura son interlocuteur en jetant son cigare.

. — Hum ! je n'y crois guère. Il faut être toqué comme toi et moi pour venir se promener dans les bois, à quatre heures du matin, en bottines vernies, en sortant du bal, au risque d'attraper une pleurésie. Il n'y avait là, — et il désigna du doigt le château dans le fond, — cette nuit, que de braves bourgeois et de charmantes femmes, dont les uns ronflent depuis une heure, dont les autres rêvent doucement sur leur lit de plume.

Ta it en parlant ainsi, ils étaient parvenus au promontoire, et le plu /jeune des deux inspectait l'eau, comme s'il eût voulu lui arracher son secret. «<

Mais l'eau ne parlait plus !

Les cercles que nous avons signalés ne ridaient plus sa surface,

La dernière bulle d'air avait crevé, sans laisser de trace.

L'étang muet et discret, défiait toutes les investigations.

' Néanmoins, les deux hommes tressaillirent ensemble et portèrent brusquement les yeux vers le bois auquel ils tournaient le clos. On eût dit que quelque fait inattendu venait de les irapper à la fois.

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