Liv
— Rien ! Tu semblés pourtant bien ému !
— Non.. . N'insiste pas, je t'en prie.
L'enveloppe était tombée à terre, avait roulé aux pieds d© Denise.
Elle l'aperçut, y fixa ses yeux, tressaillit, se baissa rapidement, la ramassa, la lut.
— C'est l'écriture d'Honorine ! fit-elle d'une voix altérée. Bertrand se taisait, regardait Denise avec embarras, continuant
de froisser la lettre dans sa main, l'air sombre, avec un auage de colère et de pitié tout à la fois sur le front.
— Be;:trand, dit Denise, donne-moi cette lettre... Je veux la voir !
— Tu as tort. Elle te fera du mal. Laisse-moi la brûler... et oublier celle qui la écrite.
— Non, Bertrand, non, donne-moi cette lettre.
Le ton de Denise avait quelque chose de net et de passionné qui n'admettait guère un reins.
— ' Eh bien, feoit, lis !
D'un geste fébrile, la jeune femme prit le papier qu'il lui tendait y jeta les yeux avidement, puis se rapprocha de la porte-fenêtre, comme si elle n'y voyait pas assez bien, quoiqu'il fût midi, et que le soleil entrât à flots dans la petite pièce où ils se tenaient tous deux.
Ses mains tremblaient, sa vue était trouble.
Honorine ! — Que de souvenirs et de menaces dans ce simple nom !
Elle put lire pourtant, et voici ce qu'elle lut :
« Bertrand,
» Je vais mourir. — Le médecin qui me quitte m'a dit. sur ma prière, le nombre de jours qui me restent à vivre.
» 11 est court ! — Si court que si nous devons nous revoir encore une fois, nous n'avons plus de temps à perdre, moi pour vous appeler, vous pour venir !
» Je sais, je devine quelle horreur mon nom, mon souvenir, peuvent vous causer.
Li: DROIT DU MARI 507
» J'ai été criminelle, bien criminelle, Bertrand, mais pour vous... et j'ai été bien punie!
» J'ai souffert autant, plus que je n'ai fait souffrir
» Enfin je vais mourir !
» Ne viendrez- vous pas, avant votre bonheur qui va commencer, me donner la main, me dire adieu ? Me laisserez- vous mourir comme un chien enragé, abandonnée et maudite de tous ?
» Vous revoir une lois, une seule, pour quelques minutes !
» Je vous jure de ne plus vous importuner. D'ailleurs, je n'en aurais pas le temps. Vous partez, et moi aussi... seulement pour un autre voyage*
» HONtJRIM-;. «•
Denise relut la lettre deux fois.
Bertrand la contemplait en silence, étudiant sur son visage lo contre-coup des émotions profondes qui devaient la secouer à chacune de ces paroles évoquant un monde de souvenirs affreux et i^anglants.
Il y eut un long silence.
Denise, les yeux baissés, le sein soulevé par sa respiration, sa j)romenait dans la pièce, d'un pas saccadé, irrégulier.
Bertrand n'osait ni l'interrompre, ni l'interroger.
Tout à coup elle s'arrêta et leva son regard sur lui.
— Que vas-tu faire ? lui demanda-t-elle lentement.
— Moi? rien. Nous partons lundi.
■ — Tu ne veux pas la revoir ?
— Non.
Denise fit encore quelques tours dans la chambre, le front penché, les sourcils contractés.
Puis elle s'arrêta de nouveau.
Le sang afflua à ses pommettes, ses yeux s'animèrent, rayonnèrent d'une flamme douce et généreuse. On voyait que ce qu'elle allait dire lui coûtait, mais que son parti était pris.
— Bertrand, dit-elle d'une voix qui tremblait légèrement, c'e&t bien dur!... Il ne faut être impitoyable pour personne. Elle va mourir. Elle nous a fait beaucoup de mal, mais nous nous aimons toujours; nous voilà réunis, et, cette fois, sans qu'elle puisse nous
désunir ! Elle est assez punie. Ne laissons pas derrière nous, sur cette terre de France que nous ne foulerons plus, un regret, un remords! Car, si elle mourait ainsi, seule, désespérée, il me semble qu'il y aurait un point de ma conscience où je n'oserais plus pénétrer le front haut.
Bertrand se taisait.
Il était ébranlé, on voyait qu'il hésitait entre deux résolutions contraires.
— Bertrand, reprit-elle, ne sens-tu pas comme moi? As-tu, en toi-même, moins de confiance que je n'en ai, moi?
— Tu es une sainte ! s'écria Bertrand en la saisissant dans ses bras et Tenveloppant d'un long regard attendri et passionné.
— Viens avec moi, alors, lui dit-il encore. Elle hésita une seconde.
— Non, fit-elle enfin en secouant doucement sa tête blonde. Moi, elle me hait. Je lui rappellerais toutes ses amertumes et toutes ses déceptions. Toi. tu ne lui rappelleras que son amour... Qu'elle meure avec ce parfum aux lèvres. Que la mort lui soit légère et qu'il lui soit pardonné, où qu'on aille après la mort, comme je lui pardonne. Tu es à moi, désormais. Je n'ai plus rien à lui réclan:ier et je veux tout oublier ! Va, mon Bertrand, va vite et reviens vite. Tiens, embrasse-moi, ce sera ton talisman.
Elle pleurait, mais elle se détourna pour cacher ses larmes, aperçut Denison qui courait dans le jardin, l'appela, la prit dans ses bras, et la pendit au cou de son père.
. — Emmène-moi, papa ! disait l'enfant.
ENCORE LES DEUX SOEURS î
Une demi-heure plus tard, Bertrand arriva à la porte d'une pauvre ferme poitevine, à peu de distance du château du Roveray, où Honorine s'était installée.
On le lit entrer dans une f^rande salle triste et obscure, comme toutes les chambres de paysans, malgré la lumière éclatante d'une belle après-midi d'avril ensoleillé.
11 ne vit d'abord qu'un grand lit couvert de serge verte, à colonnes torses, où son regard se porta tout de suite.
Il était vide.
Mais tout au fond de la pièce, auprès de la cheminée, où pétillait un feu de sarments en dépit du chaud soleil, dans un vaste fauteuil de serge verte également, il aperçut une forme blanche et s'approcha.
Au bout de deux pas, il s'arrêta, stupéfait et le cœur serré.
— Oui, c'est moi! dit une voix connue, quoique affaiblie. Je suis bien laide à présent... Merci d'être venu!
C'était Honorine, livide, les joues creuses, les lèvres blêmes, tremblant la fièvre, réduite presqu'à l'état de squelette.
Sous son long peignoir blanc, on voyait ses formes maigres, allongées par la consomption arrivée à son dernier terme.
On eût juré qu'elle était déjà dans son suaire prête pour l'ensevelissement.
Elle n'avait encore de beaux que ses épais cheveux bruns, fiottant sur son cou et ses épaules, ses mains fines, émaciées, comme
transparentes, ses yeux éclatants qui brillaient d'un reflet métallique dans son visage de cire.
Il la contempla un instant, immobile, cloué sur place.
Sans oublier les crimes de cette femme et les résultats affreux de sa malfaisance, de ses passions terribles, il se sentit «touché, ému devant cet écroulement complet d'un être doué d'une énergie si exceptionnelle, et qui aurait pu lui faire accomplir de si grandes choses.
— Vous voyez, reprit-elle, que je n'ai pas menti ! C'est la première fois de ma vie, ajouta-t-elle en souriant.
Il voulut parler.
— Non, taisez-vous, Bertrand. Vous ne pourriez rien me dire de bon et de doux. C'est pour te voir et vous parler que je vous ai prié de venir.
Elle lui fit signe de s'assoir.
« — Je vous aimais bien, allez ! continua-t-elle. Vous le savez. Je vous aimais jusqu'au crime, je l'ai prouvé. Jusqu'à la mort, je le prouve. Si j'ai péché, j'ai tant souffert aussi !
Elle s'arrêta.
— Je suis née envieuse et jalouse, voyez-vous. Non, il n'y a pas de tortures semblables à ce que j'ai ressenti pendant les deux années que vous avez passées avec Denise... Tu avais vécu aussi deux ans avec moi, et j'avais été si heureuse ! Je me sentais redevenir presque femme... Je t'aurais rendu bien heureux, va ! J'aurais eu pour toi la douceur, la soumission, la religion d'un chien pour son maître. Tu as tout oublié en la revoyant... Et ces deux antiées n'ont pas laissé plus de trace et de regret dans ta vie que le nuage qui passe, la fleur qu'on respire et qu'on jette... Tu ne m'aimais pas, tu ne m'as jamais aimée ! Ton semblant d'amour, alors, n'était qu'une surprise arrachée par mes ruses et mes mensonges... Pauvre moi!
Elle laissa tomber sa tête avec un geste de découragement navrant. !
— C'est vrai, reprit-elle. J'ai voulu tuer Denise !... J'avais raison... Morte, elle ne serait pas revenue, et tu me restais! Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas!... Après, j'ai voulu vous
LE DROIT DU MARI ôll
séparer du nouveau, lui rendre un peu des douleurs intolénildes
que je ressentais... J'y ai réussi ! )
— Vous avez fait plus, Honorine, dit Bertrand d'une voix i <?rave, mais qui n'avait rien d'insultant, où la pitié l'emportait I sur la sévérité, vous avez tué trois personnes : Camille Richard, ( mon meilleur ami, un héros de dévouement, Nina, et le niar- | quis !
Oui, je le sais! fit-elle lentement, et intlifféremmcnt. J'ai bien i
compris ton plan, après coup ! Tu as été habile... Je t'ai admiré. C'était mon jeu, cela !... Il t'a sauvé, et il me perd !
Elle lui prit les deux mains, se redressa sur son séant, le brûla du regard do ses yeux pâles et étincelants.
— Tu me hais bien et tu me méprises !
— Non, Honorine, je vous plains. Vous valiez mieux que la vie que vous vous êtes faite. Puis je n'oublie pas, je ne dois pas oublier qu'en effet vous m'avez aimé et que j'aurais pu vous aimer...
11 se tut et n'acheva pas.
— Sans elle! acheva-t-elle avec un sourire. Vous avez raison de me plaindre, car je suis réellement punie et je me suis fait autant de mal que j'en ai fait aux autres, davantage même ! Croyez-vous à la liberté humaine, Bertrand?
— Sans doute.
— Vous avez tort. Je n'y crois pas, moi ! Pensez-vous, si j'avais eu le choix, que je n'aurais pas préféré avoir une nature di {Térente, celle de ma sœur, par exemple? Mais je ne le pouvais pas. Je ne pouvais pas agir autrement que j'ai agi, ni changer ou adoucir mes passions. Elles m'ont conduite où vous me voyez, à mourir seule et maudite, — à deux pas de la maison de ma mère, qui me chasserait si je me présentais à elle, et que je neveux pas revoir, — chez des étrangers, des paysans idiots et rapaces... Ils me donnent de la tisane contre de l'argent... De Li tisane !
ElUî ricana.
' — Enfin, c'est fini!.., Bertrand, pardonne-moi tes douleurs. Tu vois qu'elle sont payées. Je ne rêvais pas de te rendre malheureux. Pas une des lannes que tu as versées par ma faute, qui ne
soit retombée sur mon cœur, comme une goutte de plomb fondu ! Mais je te voulais heureux, par moi, par moi seule.
Bertrand gardait le silence, effrayé devant les dernières flammes de ce volcan qui s'éteignait, mais grondait encore, et jetait encore des scories brûlantes.
— Dis-moi que tu ne me hais pas, que tu me pardonnes, répétât-elle.
— Je ne vous hais pas ! Je n'ai jamais pu vous haïr, même alors que je vous maudissais en saignant sous vos coups, et je vous pardonne !
— Vrai ! fit-elle, et son visage s'illumina.
— Cela fait du bien ! murmura-t-elle à voix basse.
Elle se redressa tout à fait, le regarda longuement. •
— Tu es toujours beau, toi! Merci d'être venu ! Oui, merci. Je mourrai plus volontiers, à présent... Il fait chaud, n'est-ce pas? Le ciel est pur ! C'est avril... 11 y a des semaines que je n'ai vu le ciel bleu...
— Voulez-vous que j'ouvre la fenêtre ? dit Bertrand?
— Oui. Ah ! le bon air tiède !
Elle respira avec force.
— Je me sens mieux. Sais-tu que je n'ai que vingt-sept ans ! Si jeune et si vieillie ! J'avais vingt ans, quand je t'aimai... Tu fis mon portrait... Te rappelles-tu ?
Elle lui tendit de nouveau la main.
— Vois-tu cette cicatrice blanche, là, sur le côté? C'est la blessure que tu me fis à Rome, cette nuit où tu me surpris couchée à ta porte... Elle ne s'est jamais effacée..., ni au cœur, non plus! Je t'adorais et te bénissais sous ton pied qui m'écrasait.
Bertrand commençait à se sentir plus ému et autrement qu'il ne s'y attendait.
Honorine contempla le ciel. Elle aspirait l'air et le soleil, se baignait dans la lumière.
Avec l'aide du bras de Bertrand, elle se leva, alla jusqu'à la fenêtre en tremblant, s'y appuya.
Ses yeux agrandis embrassaient l'horizon.
— Bertrand ? veux-tu me faire un grand plaisir, le dernier ? C'est un caprice de mourante
Lx ba-ijuc ciic<.\i
— Que désirez-vous ?
— Pourquoi me dire vous ? Je croirai que tu me hais toujours. Tu me tutoyais autrefois... Eh bien, recommericû... pour aujourd'hui. Dis-moi lu ! Denise n'en sera pas jalouse, va !
Elle sourit doucement, et retrouva presque un éclair de sa graco éteint'.'.
().')"' Uv.
— Eh bien, que veux -tu, Ilonorino ? réjfOiidit l'artiste, profondément secoué au spectacle de l'agonie de cette femme, qui mourait de lui.
— Je t'ai promis de ne te demander qae cette journée. Je tiendrai ma promesse. Elle n'aura pa", de lendemain ! Je voudrais revoir ce paysage, qui me rappelle mes balles années d'espoir. Veuxtu revenir au bord de l'étang? Le traverser avec moi, en barque ? C'est là que j'allais, jadis, rêvsr à toi , à mon amour naissant.
— Mais tu n'auras pas la force, et cela te fera du mal !
— On me conduira en carriole Qu'importe que j'abrège ma vie d'un jour, si ce jour est doux et ieau ? Me refuseras-tu ma dernière prière, la prière d'une mounnte ? Après, tu n'entendras plus parler de moi jamais, je te le jure!
Bertrand consentit.
On attela la carriole de la ferme Ils partirent.
A la porte du parc, elle descendt appuyée à son bras, et marcha assez vaillamment.
Ils se dirigèrent vers l'étang à qielques pas.
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LETANIi.
Bertrand avait à peine quitté Denise qu'elle regretta sa faiblesse, le sentiment de charité, de mansuétude qui l'avait poussée à envoyer l'^rmime qu'elle aimait vers Honorine.
Il lui sembla tout à coup qu'elle venait de commettre une grave
hnprudcnce.
Elle fut envahie par une tristesse aiguë et une terreur superstitieuse.
Dire au juste ce qu'elle éprouvait, elle ne l'aurait su.
Elle ne pouvait se rendre compte du danger qui menaçait de nouveau Bertrand et son bonheur... Mais elle était dévorée de fièvre, elle avait peur.
— Si Honorine n'était pas mourante! se dit-elle brusquement. Si c'était un mensonge î un piège ! Elle est capable de tout... Elle est fatal ', elle est implacable, elle p^rlc malheur !
Puis elle se raisonnait, essayant de se calmer.
— J'ai bien fait pourtant. Peut-être se repent-elle... Peu importe, il faut que je sois là, que je veille sur lui..., de loin, pour le protéger... Contre quoi? Je ne sais ! Mais je deviendrais folle à rester ici!
Elle confia Denison à la grand'mcre, et nue tête, en taille, oUc s'élança au dehors pour rejoindre son amant, pour se sentir au moins près de lui, prête à se dresser entre sa sœur et Bertrand.
En arrivant à l'extrémité de l'avenue de platanes, elle aperçut Bertrand et Honorine appuyée sur son bras, livide et chancelante.
Elle se jeta aussitôt derrière un arbre dont le tronc la cachait et regarda.
Elle respira alors et se sentit rassurée.
C'était une moribonde qu'elle avait sous les yeux, incapable désormais de nuire à personne, aussi désarmée que si elle eût déjà reposé dans la tombe.
Denise comprit à cet instant que, parmi ses autres angoisses, s'était glissée, à son insu et sans qu'elle se l'avouât, celle qu'Honorine fût encore jolie et séduisante.
Elle en eut presque du remords.
— Pauvre Honorine ! murmura-t-elle, cette fois avec une véritable et sainte pitié, sans arrière-pensée.
— Mais où vont-ils donc ? se demanda-t-elle.
Elle les suivit à distance, en se dissimulant avec soin. Bertrand et Honorine arrivèrent au bord do l'étang près du kiosque
Une barque se trouvait là suivant Ihabitude.
Il la détacha, prit Honorine dans ses bras et l'inslî.Ila le mieux
possible sur la banquette large dcri-icrcla(|uclle s'accroche lo gouvernail.
— JMerei, lui dit-elle. Oh! qu'il lait bon! Et que tout cela est ber.u, quand on ne doit plus 1j revoir!
Bertrand raniait lentement.
— Va du côté de bile des Roseaux, reprit-elle d'une voix douce. C'est bcndroit que je préfore... J'aurais pu être si heureuse ici... et j'ai tout pL^du, tout!
Une larme tomba de ses yeux.
— Honorine, lui dit ISerlrand, je crains que ces souvenirs, lorsque tu devrais t'efforecr d'oublier, ne te soient plus cruels que doux et bienfaisants. Retournons.
• — Non pas! tout à Thnire... Encore deux coups de rame.
Ils élaient parvenus au milieu de l'étang à peu près, à un endroit darigcreiix, plein de roseaux, de nénuphars, de plantes aquatiques aux IcngucLS tiges souples et fortes comme des serpents.
— Te voilà veuf, et elle est veuve ! s'écria tout à coup Honorine.
— Parlons d'autre chose!
• — Pourquoi cela ? Est-ce que je ne suis pas morte ? H y eut un silence.
Elle le regardait fixement avec une sorte de tendresse farouche et menaçante.
— Vous allez partir... on me l'a dit... Où allez-vous? repritelle.
— En Amérique, répondit-il machinalement.
La nouvelle tournure de la conversation l'inquiétait et le préoccupait. Il aurait voulu détourner le cours des idées d'Honorine.
— C'est drôle ! continua-t-elle. Dans mon duel avec Denise, nous étions manche à manche. Elle va avoir la belle.
Ses yeux étincelaient et ses lèvres souriaient.
— iSoulève-moi, Bertrand, que j'embrasse une dernière fois tout cet horizon. Nous allons rentrer.
11 lui passa le bras autour de la taille pour l'aider à se lever.
To;is deux ct:ucnt (lc])niit sur It; frêle c.sc[tiir, qui oseilLiitct poncliait sous h'urs pnids, à (lia([uc mouvement.
Elle se serra à lui avee une forée cxtr.iorclinnire. inallenduo.
• — Eh bien, Djuise se trompe, dit-elle la bouctlie crispée d'un sourire infernal. La belle, cV-st moi qui l'aurai ! Je te liens, je to garde !
D'un mouvement brusque, elle ss pencha sur le côté, Tcntraînant avec elle.
Il perdit l'équilibre, la barque chavira, tous deux tombèrent dans l'eau, et les longues herbes agitées se reL-rincrent sur eux.
En tombant, B>'rtra!id avait pousse un cri de surprise.
Un (-ri d'ungo;sso lui répondit de la rive.
C'était Denise qui avait tout vu, tout compris.
On se rappelle qu'elle savait nager.
Eollc!, éperdue, c-llc arracha sa robe de mousseline, se jeta dans l'étang, et fendit l'eau vigoureusement pour sauver son amant, son mari, animée d'une force surhumaine qui décuplait son habileté à la natation.
En quelques secondes, elle arriva près de la barc[ue chavirée, plongea plusieurs fois, et reparut enfin, attirant à elle deux corps enlacés.
Elle avait saisi Honorine par les cheveux, et Honorine cramponnée toujours à Bertrand, l'entraînait avec elle à la surface.
La tête hors de l'eau, elle entr'ouvrit les yeux, aperçut, reconnut D-nisc.
Bertrand, suffoqué, étranglé par les bras de M^' Bissy, serrés autour de lui, paralysé dans ses mouvements, se débattait, cherchait en vain à se dégager.
Honorine avait reconnu Denise, avons-nous dit.
Un effroyable rictus convulsa tous les traits de son visage.
Uu de ses bras se détacha du corps de Bertrand, qu'elle tenait de l'autre, et sa main de mourante, — devenue tenaille par les suprêmes secousses de l'agonie, — saisit Denise au cou.
Tous les trois disparurent de nouveau.
Le lendemain, quand on relira les trois cadavres, ils étnient tellement liés tt enlacés Tun à l'autre qu'on eut beaucoup de peine à détacher leurs memljres raidis sans les briser.
Ainsi b*accomplit jusqu'au bout la légende de l'étang des soeurs-grises.
FIN Genève, 27 octobre 1S77 — i? 5 septembre iST8,
Cil ERS LECTEUnS,
T.e siircès nn'a nl)tenu 1 Kïanjj «Tes Sœiips-Cirise**. est un de Cî^si^nccès qui obli.tfi'iit. Nous nous sommes di/miinJés ;iVf'C inquir-luile par qinl romait nous jummoiis i-pnipl.'crr ie bi'aii loriiaii (!•■ notre ami A. Mattiily ("Arlliiii- Aiiioiild]. iNoiisavoiis lu vingt ouvrages a\aiU d'arriMer nolie choix. Ceciioix csl fait ciilin, et. nous so'iimi'S ccriaiiis que vnii> b.' raliiurez. car il tsl impossilde dn trouver réunis dans une œuvre jiliis d'iniinM. de passion, de sentiment et d'Omolion tour à tour douces et violentes que Ponso.n du Teruail n'en a niis dans